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PROSPER

Pour une économie fondée sur les ressources

Exit l’argent !

lundi 23 janvier 2012, par Admin

Remarque préalable : il est aujourd’hui avéré qu’au rythme sur lequel nous tirons parti des ressources naturelles celles-ci ne peuvent se renouveler à temps. La comptabilité tenue sous forme monétaire est incapable de prendre en compte cette réalité ou ne le fait qu’en chiffrant les dégâts et en cherchant comment abonder les fonds pour les payer.
L’idée qui s’impose est celle d’une économie fondée sur les ressources. Comment ?
Deux hypothèses se présentent.
La première, d’abolir les profits monétaires. On chiffre les produits et services disponibles au terme d’une certaine période. On fait le total et distribue la somme aux usagers. Tout ce qui est produit peut être acheté. A charge pour eux de renouveler les produits et service en fonction de l’usage qu’ils en ont et non plus des profits qu’il faut en faire sur un marché aléatoire. L’argent s’annule au moment de la transaction. C’est l’hypothèse formulée par « l’économie distributive » quelques années avant la guerre de 1939-45. Nous l’avons abandonnée pour des motifs (planisme d’Etat, risque de hiérarchiser les revenus) qui sont exposés à l’article correspondant (« distributisme historique ») du Lexique et dans l’Argumentaire (en préparation, cf prosperdis.org)
La seconde hypothèse tire parti d’une technique en expansion constante : l’informatisation des données, déjà visible aujourd’hui sous la forme de codes-barres. Cette technique permet d’abolir l’usage de l’argent et de suivre au plus près le renouvellement des ressources. Ses avantages sociaux et politiques font l’objet du présent Argumentaire.
Dans la perspective d’une abolition de la monnaie, l’article qui suit, en dépit de la vigueur de ses attaques, n’a plus d’intérêt qu’historique.

Le principe général de l’usage de l’argent est de réduire tout objet ou service à une évaluation chiffrée, concrétisée par un instrument d’équivalence, appelé monnaie, sous-jacent à « l’échange » (sans cet instrument, on en reste au troc).
La réduction d’un objet ou service à une évaluation et la création standardisée du substitut, ou monnaie, qui chiffre ou « objective » cette évaluation, a quatre effets fondateurs du modèle ou paradigme économique et social actuel.

1. Le substitut s’étant généralisé sous la forme de monnaie, et cette « forme » étant accumulable, le constat s’impose : l’argent est capitaliste par construction [1].
Tout anticapitaliste déclaré qui oublie ce fait est donc assis sur la branche qu’en principe il prétend scier. S’il avait la ferme intention d’abattre le capitalisme, il devrait immédiatement viser l’éradication de l’argent. Le préfixe « anti » n’est dans ce cas comme dans beaucoup d’autres qu’une ruse verbale qui permet de s’arranger de ce qu’on dénonce - la mainmise d’une oligarchie sur la démocratie, la focalisation sur les profits, etc.. Cet « arrangement » tisse et trame la partie « constructive » du programme de l’« anticapitaliste ». Ainsi propose-t-il « une redistribution plus juste » des profits monétaires, des profits qu’il faut donc commencer par faire, sous l’égide des entrepreneurs ou de l’Etat.
Des profits qui prolongeront les dégâts sociaux et écologiques du paradigme monétariste, et ceci même si les produits et services dont on tire un profit monétaire diminuent l’amplitude des dégâts (ce qui reste à démontrer).

2. L’argent est spéculatif par construction.

Dans cette construction il faut distinguer l’usage du substitut choisi de l’appréciation chiffrée (prix).

2. 1. L’usage même du substitut choisi est spéculatif par construction.

Ce que cette construction a de spéculatif s’observe ici sous deux angles. Celui de la pluralité des substituts et celui des taux de prêt à intérêt.
Certaines monnaies s’imposent comme « monnaie de référence ». Elles sont « fortes » ou « faibles ». Les variations de leurs cours permettent d’engranger des bénéfices considérables.
Le taux des prêts à intérêt est variable. Pour l’établir, l’organisme prêteur spécule sur la capacité de l’emprunteur de faire croître le capital emprunté par des profits monétaires.

Pour nous en tenir à l’usage de l’argent, les bifaces ont servi de monnaie en raison de leurs avantages matériels, pratiques, directs. Les ateliers préhistoriques de fabrication de bifaces « misaient » sur ce qu’ils tenaient pour un fait définitif, à savoir qu’il n’y aurait rien de plus coupant et de plus utile (le biface est le couteau de poche de l’époque ; on lui attribue des trépanations !). Le pari a tenu jusqu’à l’âge de bronze. La pièce de métal « misait » quant à elle sur la facilité de son façonnage, la réutilisation possible de sa matière, l’identité des pièces. L’usage de l’or a « spéculé » sur ses qualités techniques supérieures et sa relative rareté. L’usage du billet à ordre et de la monnaie papier a spéculé sur des avantages nouveaux, détrônés par la monnaie « émise d’un trait de plume » ou scripturale.
L’usage des codes à barres a parié que leurs avantages supérieurs (indiquer les prix et assurer le suivi des articles) allaient immanquablement les répandre. Passons sur les profits consécutifs à la mise sur le marché d’appareils pour les imprimer et les lire. Ils sont en voie de remplacement par de nouveaux dispositifs comportant un nombre d’indications pratiquement infini.
On observera que le code ne constitue pas une possession au même titre qu’un billet de banque. La puissance qu’il apporte (par l’information qu’il contient) est d’un tout autre ordre. Elle ne peut être ramenée à l’ordre commun, celui de la domination, qu’à condition de faire intervenir l’argent. A notre connaissance c’est le premier cas de cette sorte dans l’histoire. L’informatisation des données, dans une économie libérée des profits, permet de toute évidence encore de « spéculer » sur la cadence du renouvellement et donc d’entraîner telles décisions plutôt que d’autres, mais la spéculation s’en tient alors strictement à l’objet de la spéculation : le renouvellement, pas le profit.

2.2. L’évaluation (le prix, exprimé en argent) est spéculative par construction.

C’est ce qu’oublient ceux qui prétendent combattre la spéculation mais ne proposent pas d’éradiquer les prix et « exigent » qu’ils soient « plus justes ». Les prix spéculent sur l’abondance et la rareté, l’offre et la demande et autres paramètres qui ne joueraient pas cet office spéculatif précis (établir des prix) si le chiffrage en argent ne s’imposait pas.

3. L’argent est hallucinatoire par construction.

L’argent crée une réalité seconde, qui se substitue à la chose. Le qualificatif « hallucinatoire » paraîtra excessif. Mais l’« abstraction » à laquelle conduit ou que constitue l’évaluation monétaire, la réduction de toute chose à un prix, ne dit pas suffisamment que le prix en vient à se substituer à la réalité des choses et l’irréalise.
Déjà dans le cas de l’or, la valeur du support monétaire de l’échange donne son prix (la possibilité de le convertir en or) à la chose. Quand ce support n’est plus matériel, c’est directement la hauteur du prix. Dans une société régie par l’argent, c’est le prix qui détermine l’usage. Plus il est élevé, plus il valorise l’usage. La « vérité des prix » ne fait et ne fera jamais qu’un mirage consécutif aux conditions d’appréciation du moment (les choses comme les personnes se mirent, s’admirent, dans leur « prix »). Elle constitue une « possession » au sens « possédé par un esprit ». Cf Harpagon, possédé par sa cassette. Les marchés, dit-on, sont « irrationnels ». L’adjectif qui revient le plus souvent quand on apprend la hauteur des stocks options et les salaires des grands PDG est « hallucinant ».

D’une manière toute technique, les contraintes liées à l’appréciation marchande, l’arithmétique à laquelle les prix sont soumis ou qu’ils autorisent (addition, soustraction, pourcentages, mise en colonnes débit/crédit) passent avant la matérialité, la singularité des choses. Les prix hallucinent les choses à travers leurs potentialités marchandes comme une drogue hallucine la réalité à partir des potentialités émotionnelles qu’elle dégage.

4. L’argent est anti-démocratique par construction.

Ayant pour notre part défini l’idéal démocratique comme celui de la maîtrise de leurs usages par les usagers, force nous est de reconnaître ce qu’il y d’affabulatoire dans la confusion économie de marché/démocratie. Sous le règne ou la colonisation du Marché, ce sont les contraintes de profit, rentabilité, croissance, redistribution, crédit, qui décident du maintien, du remplacement, de l’invention des usages dont la maîtrise échappe donc aux usagers. C’est l’argent.
La montée en puissance de l’économie de marché a certes été contemporaine de la montée en puissance de l’idée de démocratie, mais celle-ci n’a jusqu’à présent produit qu’un fantôme, celui d’un Etat où les décisions sont prises à la majorité. Sous les habits de ce fantôme, et en les renouvelant, les adaptant sous toutes les latitudes, le totalitarisme de l’argent a constamment progressé.
Contrairement à la légende, le stalinisme et l’hitlérisme ont été non pas des formes politiques opposées à l’économie de marché mais des réformes destinées à réaliser ce qu’il exige : empêcher toute forme de maîtrise de leurs usages par les usagers pour la confier au comité central ou au Chef (comme le remarque déjà Karl Polanyi dans La grande Transformation p. 405). Cet empêchement dépend aujourd’hui des agences de notation, agissant en représentantes d’un Marché dont le centre est partout et la circonférence nulle part. La crise de la démocratie n’en fait une que parce que « les démocrates », tout en dénonçant l’oligarchie, n’ont jamais cessé d’identifier la capacité de décider à celle d’acheter et se sont comportés en « vendus ».

Les quatre points ci-dessus n’épuisent pas la liste des méfaits « par construction » de l’argent. Nous aurions pu choisir d’autres entrées. Il sera facile de vérifier, par exemple, que l’argent « construit » toute chose sous forme de marchandise, que son usage se fait nécessairement injuste, injurieux, instrument de contrôle social, tout cela « par construction », ou à l’image du marteau qui voit tout sous forme de clous (cf aussi la formule de Mac Luhan : « le média est le message »).
L’insistant « par construction » s’explique par notre volonté d’en finir avec la mise en spectacle des méfaits de l’argent par une analyse des propriétés de sa construction, qui conduisent et reconduisent « le capitalisme », « la spéculation », « la quête du profit », « la marchandisation », « le mépris des peuples », et autres figures de la rhétorique « anti-capitaliste ».
De deux choses l’une. Ou bien donner indéfiniment les méfaits de l’argent en spectacle pour les dénoncer, s’en indigner, faire vibrer les foules « contre », et au final se réjouir de la moindre réforme et collaborer. Ou bien nous emparer de la possibilité d’abolir son usage comme nous pouvons le faire aujourd’hui, autrement que dans les coins ou par le biais d’alternatives mesquines : retourner le regard de la scène vers la sortie.

Notes

[1] Sauf dans l’hypothèse distributiste (ci-dessus) où l’argent s’annule au moment de la transaction (monnaie dite « de compte »).