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PROSPER

LICENCIER PLOUTOS

Abolir l’usage de l’argent

jeudi 29 mars 2018, par Admin

« On ne peut combattre le néolibéralisme qu’en opposant à son imaginaire un imaginaire alternatif, c’est-à-dire un imaginaire qui doit être à la hauteur de celui qu’il veut supplanter en s’élevant jusqu’à la proposition d’une forme de vie désirable. Il n’y a que la puissance d’un imaginaire pour faire naître le désir de transformer le monde. »

 

Dardot et Laval, Ce cauchemar qui n’en finit pas, p.94.

 

A l’imaginaire de l’argent,
Licencier PLOUTOS (dieu de l’Argent chez les Grecs)
oppose celui de son abolition.

 

Sommaire

D’un imaginaire à l’autre.

Questions naïves et suggestions assorties.

Dire tout ce que l’argent a de négatif fait craindre ce qui arriverait si on s’en passait.

Mais pourquoi ? Neuf exemples « constructifs ».

Esquisse d’un sociotope sans argent

  1. L’argent n’est pas premier
  2. Des banques sans argent
  3. L’intelligence de l’argent
  4. Défi à relever ou défaut de construction ?
  5. Le revenu universel, plaidoyer critique
  6. Une expérience inutile ?
  7. Démogestion expérimentale
1.2. Mise en œuvre d’une comptabilité « matière », démonétisée, tenant compte de l’ensemble des données. 3.4. Abolir l’usage de l’argent « retourne » l’informatisation des données en faveur des usagers et de la planète. 5.6. L’expérience réelle du revenu universel, bouée de sauvetage social du libéralisme, en fera mieux que jamais toucher les contradictions. 7. L’abolition du salariat tient en germe celle de la délégation de pouvoir.

Retours…

« Un lieu concret où vivre »

…Sur le revenu universel, version distributiste et version libérale, (points 5, 6, 7)

Enseignements tirés de la traversée de la version « distributiste », déjà envisagée par Marx et à laquelle André Gorz s’était rallié.

Quelques exemples pris « en situation » : se loger, apprendre et transmettre, la politisation de l’environnement, et quelques pages où la désargence s’introduit dans une cour où on ne l’attend pas…

De l’expérience mentale à l’expérience réelle

Récapitulons… L’expérience mentale de l’abolition de l’argent en comprend sept !

D’un imaginaire à l’autre

Pour améliorer les institutions, en amoindrir la portée, les corriger, des résistances, des ruses s’imposent et parfois s’organisent.

C’est le travail de l’imaginaire social.

Il s’applique à toutes les strates et contraintes sociétales, techniques, religieuses, politiques.

Il monte en généralité : sens de la vie, respect de la nature, convivialité, valeurs…

Il conforte sa puissance en tentant de sauver ce qui semble bon, juste.

Il lutte contre les usages établis, entretient l’espérance par la capacité de « changer ».

 

Les nouvelles façons de procéder, les « alternatives », débordent néanmoins rarement du cadre dans lequel elles sont conçues et s’appliquent.

En règle générale, elles l’entretiennent et contribuent à le normaliser.

La civilisation actuelle étant marquée, contrainte, par l’usage de l’argent, l’imaginaire social l’est aussi. Il arrive toujours un moment où les dépenses ou économies en argent entrent en compte. Qu’elles motivent le projet, la recherche, ou la justifient, chacun sait d’avance que, sauf miracle, ça ne peut pas marcher si c’est trop cher, s’il y a trop de concurrents, si la surproduction casse les cours. Que faire ?

Que faire de mieux, que faire d’autre que de chercher à ce que les profits monétaires aillent en croissant ? Plus ils seront élevés plus leur redistribution, sous forme de dividendes ou de taxes, permettra d’éponger les dégâts commis par la transformation de toutes les ressources en marchandises…

 

A cet imaginaire vertueux, qui pave les inégalités et ravages environnementaux des meilleures intentions, l’abolition de l’argent en oppose un tout autre.

Questions naïves
et suggestions assorties

Chacun de nous participe à de multiples groupes sociaux. Ces groupes se distinguent par les usages qu’ils adoptent. Certains de ces usages font l’objet de lois et règlements. Mais quelle maîtrise réelle en avons-nous ?

La tragi-comédie électorale la met en scène, sans jamais toucher aux fondamentaux. Parmi lesquels l’usage de l’argent.

 

En votant, et quel que soit le candidat, sans dépenser un sou, nous confortons la société telle qu’elle nous est vendue et que nous la revendons sans le vouloir ni le savoir - ni chercher à le savoir. Nous l’achetons et la revendons à crédit et en toute innocence, avec son assortiment de salaires et d’impôts, de TVA, ses parcours de travailleur-combattant, ses formations professionnelle, ses spécialistes qui vous font payer le mérite qu’ils ont eu à se spécialiser, ses migrants repêchés en Méditerrané, ses pompiers, travailleurs sociaux et ONG, sa police, ses armées...

Voter engage les intérêts économiques et les positions sociales tels qu’ils sont définis ou redessinés par l’usage de l’argent. La gratuité du geste confirme, conforte la façon dont cet usage s’introduit partout.

N.B. : en ne votant pas, nous faisons pareil ! Ne pas voter n’empêche pas de participer à l’usage de l’argent, si courant, si commun, qu’il distingue comme exceptionnels ceux où l’incidence de l’argent semble faible ou nulle.

 

Une société où on se sert d’argent, c’est facile à vendre : il n’y a qu’elle sur le marché sociétal. Tout le monde est donc, par force, preneur. J’en fais, tu en fais, nous en faisons partie. Une société où on se sert d’argent conjugue ses usagers par l’argent.

Ce qui ne les empêche pas de se plaindre.

Ils se plaignent de ne pas avoir assez d’argent pour acheter ce qu’une économie fondée sur les profits monétaires rend nécessaire d’acheter, à titre vital ou symbolique. Ils se plaignent de ne pas en avoir pour leur argent ! Il y a même un parti anticapitaliste, qui s’adresse, en principe, à ceux qui touchent moins d’argent que les autres. Il réclame justice. La justice de l’argent, l’argent qu’on doit gagner pour avoir le droit de manger et qui rend encore plus méritants ceux qui le gagnent difficilement. Pour les patrons comme pour les prolétaires - un vocable qu’on n’ose plus prononcer - le seul fait d’avoir à gagner de l’argent lui confère de la valeur, même quand il est gagné d’une manière comparativement facile.

Pour ceux qui voudraient bien voir leur Smic augmenté de deux sous comme pour ceux qui ne savent quoi faire de leurs milliards, sauf d’autres milliards, l’argent c’est la liberté ! La liberté d’acheter tout ce qu’on peut acheter avec de l’argent, le droit que vous donne l’argent, plus fort que la loi du plus fort, qui, tout en l’exploitant, lui est soumise !

 

Dans les boutiques, aux comptoirs des bistrots, partout, on entend couramment dire : « c’est la faute des profits », « l’argent », « encore et toujours l’argent ».

Même ceux qui ont de l’argent, beaucoup d’argent, se plaignent de l’argent. Et après ? Des commentaires résignés - c’est comme ça depuis toujours, et ce sera donc toujours comme ça. Des propos désabusés, indignés, railleurs, contre les salauds qui en profitent. Mais - attention aux vengeurs et petites vengeances, aux têtes au bout d’une pique et autres drôleries révolutionnaires, qui changent tout pour que ça recommence.

Dire, en bloc, « c’est l’argent », fait craindre, à ceux mêmes qui montent en épingle de cravate ce qu’il a négatif, ce qui arriverait si on s’en passait.

Ils font peur et se font peur. Ils n’ont rien d’autre à mettre à la place.

Nous, oui.

Nous le faisons à titre d’hypothèse, comme le furent en leur temps l’abolition de la féodalité, l’éducation gratuite et obligatoire, la Sécu ou le contrôle des naissances.

Quelques exemples.

 

¤ (1)

Au sujet de l’environnement : ses pollutions, ses montagnes de déchets. L’air est aussi pollué à l’intérieur des maisons que dehors… Les espèces disparaissent... Etc.

Pourquoi ? La faute au Progrès, à la technique, à la nature humaine... ?

Supposons qu’il y ait, sous ces grands mots, grands pour leur commodité, des forces réelles. A quoi tient l’emploi, un emploi très sélectif, qui est fait de ces forces ?

Il tient toujours, « quelque part », à faire de l’argent ou en dépenser moins. Si ce n’était plus le cas, le marché serait-il aussi avide de ressources naturelles, matérielles, humaines ? Serions-nous obligés d’acheter ses articles pour avoir du travail ?

¤ (2)

Au sujet des migrants. Ils s’expatrient pour des motifs climatiques et politiques.

L’Europe s’est enrichie en exploitant les ressources de leurs pays, où elle a soutenu et continue de soutenir des gouvernements à la botte du libéralisme.

Elle n’est pas assez riche pour les accueillir « tous ». Est-elle donc si pauvre ?

Matériellement, non. Mais la situation de l’emploi y est de plus en plus inquiétante, du fait que les taux de profits sur les produits et services de base, en Europe comme ailleurs, sont en baisse constante.

Mais ces profits - et les emplois encore nécessaires pour en faire ?

Qu’est-ce qui se passerait si les pays qui exportent leurs nationaux n’avaient plus besoin d’en faire pour résoudre leurs problèmes - et les pays où ils émigrent non plus ?

¤ (3)

Les sociétés sont de plus en plus inégalitaires, l’écart se creuse entre les villes et les campagnes, et entre les nations aussi. Toutes les études le montrent. Mais ces études ne mettent pas en cause l’usage de l’argent. Elles y ont recours pour mesurer cet écart, en PIB ou seuil de pauvreté. L’instrument de mesure suggère des « mesures » - à la hauteur des financements qu’il faudra trouver. Au final, elles contribuent à entretenir la croyance que tout peut s’arranger, à condition d’avoir l’argent et des équipes politiques capables d’augmenter les parts de marché, qui seront toujours inégales, aussi bien sur le marché de l’emploi, où un diplômé se vend plus cher, que sur celui des matières premières ou des services.

L’argent étant aboli, s’il y a des différences entre les usagers, elles tiendront à l’emploi qu’ils font de leurs capacités indépendamment de l’argent, comme quand nous nous activons pour le plaisir, sans chronomètre.

Les parts de marché ne compteront plus. Et même : y aura-t-il encore des partis ?

¤ (4)

Des guerres et des conflits continuent de surgir un peu partout, en grande partie provoqués par la concurrence économique. L’économie de guerre tracte la croissance des profits monétaires. Ses profits sont indispensables pour respecter les objectifs de Bruxelles. Ils justifient, en sous-main, l’écoulement des armes, pour l’excellente raison qu’elles sont nécessaires à l a défense des Droits de l’Homme.

Sans ces profits, leur défense ne serait-elle pas autrement sincère ? Et serait-on encore en posture de « défense » ? Contre qui, quoi ?

¤ (5)

Le féodalisme libéral, à l’inverse du féodalisme classique, fondé sur la naissance, invite en principe tout le monde à son banquet.

L’argent, les profits monétaires, le salariat, commandent les plats et l’attribution des places. Beaucoup, en toute justice argentique, en sont exclus : ils ne sont pas rentables, ou sont en puissance de créer des concurrents (les femmes, le Tiers Monde).

Cette exclusion favorise la construction d’identités nationales, raciales, de classe, de genres, des identités religieuses fanatiques, défensives et explosives.

Elle est le terreau du terrorisme. Comment s’en défendre ?

En combattant le fanatisme des frustrés ou celui de l’argent ?

¤ (6)

Les conquêtes sociales : elles sont advenues en période de croissance monétaire, boostée par l’exportation des produits manufacturés dans les colonies et l’importation des matières premières ou des aliments produits bon marché.

Dans une économie commandée par les profits monétaires, les conquêtes sociales, sont les premières menacées. Ce que l’argent nous a « donné », entre guillemets, l’argent nous le reprend. C’est la justice de l’argent.

Dans l’hypothèse d’une abolition de l’argent, il ne faudra plus rien lui arracher. Qu’est-ce qui pourra nous le reprendre ?

¤ (7)

« Les gens », comme on dit, ne votent plus. D’élection en élection, ils n’attendent plus grand-chose de ceux qu’ils élisent, en principe pour les servir. Ils servent avant tout l’argent qu’il faut pour tout. Tout électeur, sans le savoir, élit l’argent, le pouvoir de l’argent, le service et les servitudes de l’argent.

Mais les abstentionnistes aussi, et ce sera le cas aussi longtemps qu’ils ne justifieront pas leur abstention en disant que de l’argent ils ne veulent plus, ni comme carotte pour aller travailler, ni comme bâton pour acheter les seules choses qui font du profit, ni comme excuse ou alibi de l’impuissance politique et de la répression d’Etat.

¤ (8)

A peine prend-il les manettes, chaque nouveau gouvernement analyse l’état du budget et découvre des trous minimisés par l’ancien, bref : l’état « déplorable » des finances. Certaines « mesures » promises devront être reportées. Jusqu’au milieu (au moins) du nouveau mandat. Il faut faire figure de bon élève parmi les nations soumises à l’oukase des moins trois pour cent de déficit public autorisé par Bruxelles. Pendant tout le temps de la nouvelle législature l’opposition à l’Europe retrouvera donc des aliments pour la prochaine campagne. Les extrémismes vont se refaire une santé.

Et la santé de l’économie ? En termes purement monétaires, la pingrerie budgétaire la débilite encore ! On sait depuis longtemps que l’impôt tue l’impôt. Dans un système fondé sur la redistribution des profits monétaires, les usagers, en se serrant la ceinture, la lui serrent aussi. La TVA rapporte donc moins. Les produits les moins chers, venus de l’étranger, se taillent la part du lion. Les entreprises retardent d’investir. Tant pis pour l’emploi. Les économistes et les anti-mondialisation pourront s’en « atterrer » quelques saisons de plus.

Le sentiment de confiance qu’on avait à l’égard de la maladie, de l’école, des transports, de l’hygiène, des produits de la terre, de leur suffisance, est en berne. Les « valeurs » de solidarité, de convivialité, montent en flèche. Tenons-nous par la main pour ne pas tomber, et si nous en avons les moyens, faisons-en profiter quelques autres.

Ce qui exige parfois, souvent, de faire montre d’audace, mais plutôt pour s’arranger de la misère que pour l’éradiquer.

¤ (9)

Sous nos latitudes, les chômeurs ont du mal à trouver ou retrouver un emploi.

On leur explique que le travail coûte trop cher.

Et si ce travail on ne le payait plus ?

Imaginez les employés qui accueillent le patron et lui expliquent pourquoi ils se sont levés aussi tôt : « Compte-tenu des contraintes de base et des usages établis, l’entreprise à laquelle nous apportons notre force de travail nous semble encore utile. Aussi longtemps que nous le croirons, nous viendrons. Garde tes salaires, tu ne nous dois rien » ?

Ils font la grève du salaire, pas du travail !

Une grève que rien ne peut plus arrêter.

Fini les accords Matignon entre centrales syndicales et gouvernement - on augmente vos salaires, et maintenant tenez-vous tranquilles.

La grève du salaire changera certainement plus de choses et plus rapidement qu’une grève de vote.

Ce n’est pas possible ? Et pourquoi pas ?

Nous disposons aujourd’hui d’un outil qui permet de supprimer l’usage de l’argent.

L’informatisation des données permet de savoir tout ce qu’il y a, tout ce qu’on en fait, sans devoir y coller des prix, sans penser aux profits monétaires qu’il faut en retirer. Elle permet de tenir une comptabilité « matière » - au sujet des ressources dont nous disposons - et une comptabilité « action » - au sujet de ce que nous en faisons.

Elle a jusqu’à présent et avant tout servi l’argent.

Elle peut aussi servir à s’en passer !

 

*

Esquisse d’une civilisation sans argent

1. L’argent n‘est pas premier

L’usage de l’argent est devenu si familier que nous tombons des nues si quelqu’un nous dit que, pour que cet usage-là se conserve, il faut déjà qu’il y ait des choses à acheter.

Des marchandises.

Mais qu’est-ce qui est premier ? Pas les marchandises !

En premier viennent les éléments naturels, matériels, pour notre espèce comme les autres. En premier vient l’usage que toutes les espèces en font pour répondre à des contraintes de base comme se nourrir, se protéger du froid, du chaud.

En ce qui concerne l’espèce humaine, l’usage de l’argent a depuis longtemps renversé cette primauté. Nous ne pouvons plus manger ou offrir de quoi manger, nous vêtir, avoir un toit, si vous n’avons pas d’argent.

L’argent choisit ce que nous allons faire ou faisons de notre vie. Il choisit les achats, entre un haut et un bas de gamme qui affiche notre classe sociale. Il choisit la diplomatie et les guerres dont les nations sont capables. Dans les instituts de recherches, il choisit celles qui sont utiles à l’augmentation des dividendes. Que les recherches fondamentales aient lieu dans un grenier ou un labo, il les attend au tournant de ce qu’elles vont rapporter - en argent, tôt ou tard.

 

L’argent n’est pas premier. Il l’est devenu.

Les techniques du retournement qu’il a produit sont l’objet réel des sciences économiques qui l’accompagnent et le justifient. Elles sont la raison profonde de la grogne sociale. L’histoire est en grande partie celle de ce retournement. Elle raconte comment l’usage des choses, à travers les siècles, a été de plus en plus étroitement lié à l’échange sous la forme monétaire que nous connaissons. Que la monnaie soit matérielle ou immatérielle n’y a rien changé.

Quand les économistes protestent, pointent des mésusages, s’« atterrent », c’est d’abord et avant tout parce qu’ils sont déçus par la façon dont on gère une économie fondée sur les profits monétaires et leur redistribution.

Et si l’usage des choses, du monde, de notre propre durée, de ce que nous faisons de notre vie, ne lui devait plus rien ? Que deviendrait le rapport des sociétés avec leur environnement ? Que deviendraient les rapports entre sociétaires ? Les propriétaires, les rentiers, pourraient-ils encore profiter comme ils en profitent de la démocratie qui les sert : la démocratie libérale, la démocratie de marché, la démocratie anonyme des sociétés du même nom, dont le centre est partout et la circonférence nulle part ?

2. Des banques sans argent

L’idée de se passer d’argent n’est pas nouvelle. On la trouve déjà chez Thomas More, au XVIe siècle, chez Edward Bellamy et William Morris à la fin du XIXe. Sauf chez Bellamy, qui l’envisage dans le cadre d’une société urbanisée et industrialisée, elle n’a donné lieu jusqu’à présent qu’à d’aimables utopies, qui décrivent des communautés autosuffisantes, où les sociétaires se connaissent tous, savent qui fait quoi ou en est capable.

Des communautés comme celles-là, en prise directe sur les éléments naturels, matériels, humains, locaux, qui marchent au don et contre-don, à la solidarité, au partage, à l’émulation, n’ont aucune raison de se servir d’un outil d’échange comme l’argent.

Et dans des espaces plus grands ? A l’échelle nationale, mondiale ?

A cette échelle-là, jusqu’à présent, l’échange en argent s’est imposé, et jusqu’à preuve du contraire, nous dit-on, il faudra gérer les choses à travers lui et donc en tout premier lieu fournir des salaires. Rien de moins sûr !

Tous les jours ou presque nous allons au supermarché et à la caisse nous surveillons l’enregistrement de nos achats.

Le signal sonore qui l’accompagne sera bientôt remplacé par des flashs invisibles qui épargneront les tympans des caissières.

L’achat déclenche un double circuit : celui des prix et celui des renouvellements sur les rayons. Dans notre hypothèse, le circuit de l’argent disparaît.

Aujourd’hui, très souvent, des produits viennent à manquer. Remplacés par d’autres. Parce qu’ils sont de meilleure qualité ou parce qu’ils font plus de profits ? Leur qualité, leur valeur d’usage, est liée aux profits.

Supprimez l’usage de l’argent qui oblige d’en faire : la main d’œuvre accusée de coûter cher ne coûtera plus rien, les ingrédients seront choisis uniquement en fonction de leur qualité, ils respecteront l’environnement. Vous ne serez plus obligé de produire en grand pour réduire les frais généraux…

Pourquoi n’avons-nous jamais pensé ou ne pensons-nous pas couramment que l’informatisation des données, l’informatique pouvait servir à se passer d’argent ?

Parce qu’elle a jusqu’ici surtout servi une économie qui marche aux profits monétaires qu’il faut faire à n’importe quel prix écologique et social. Dans un cadre argentique, l’informatisation des données, ça sert d’abord à consolider les profits monétaires, à spéculer sur leur augmentation, à surveiller le comportement, marchand ou électoral, des clients.

La gestion des stocks est aujourd’hui déjà entièrement informatisée. Rares sont les produits sur lesquels ne figure pas un code-barres ou un carré rempli de signes noirs lisibles au laser.

Recenser les produits et services disponibles sur toute la planète, du plus proche au plus lointain, informatiquement parlant, c’est l’enfance de l’art.

Aujourd’hui la source de l’information est le plus souvent indirecte : on ne peut savoir ce qu’il y a, ce qui se fait, qu’à travers des achats, des taxes. L’usage de l’argent, la concurrence, entretient partout le secret, indispensable à la spéculation.

L’information dont le marché a besoin est sélective. Elle vise les prix. Elle n’a d’intérêt que parce que tout est « marchandisé ».

Supprimez les prix ! Vous pourrez savoir, directement, en temps réel, tout ce qu’il y a, partout, en quelles quantités. La connaissance des ressources - des capacités matérielles et humaines et de leurs interactions - fait un bond en avant.

Car l’informatisation des données ne permet pas seulement de savoir ce qu’il y a. Elle permet de savoir ce qu’on en fait dans telle industrie, tel commerce, telle recherche, telle expérience. Elle peut calculer à quelle cadence vous pouvez renouveler les ressources nécessaires pour continuer ce que vous avez entrepris. Elle peut mettre en rapport les incidences écologiques de ce que vous faites avec celles des autres entreprises et les recyclages.

 

Renseignez-vous, n’importe quel informaticien vous confirmera que c’est possible et que la prospective argentique, multinationale ou ministérielle, le fait déjà. Dans un sociotope sans argent, l’ordi prendra en considération des usages oubliés, anticipera de nouveaux matériaux, testera de nouveaux usages pour ceux que ça tente. Quant à ceux qui veulent conserver les classiques, comme le tabac, la voiture, la viande, ils seront bien mieux informés de ce à quoi ils s’engagent en les conservant.

 

Nous sommes mécontents de savoir que nos cartes de crédit ou de fidélité informent les centrales sur nos modes de consommation et leur permet de cibler les pubs susceptibles de nous intéresser. L’informatisation des données, rien qu’en écoutant prononcer certains mots sur les portables, est capable d’anticiper le moment où ça va « chauffer » dans un quartier. Elle est même capable d’indiquer, rien qu’en isolant dans vos courriels la fréquence de mots comme voyage, vêtement, que la rupture avec votre compagne ou compagnon approche. Ce qu’on en fait nous choque mais ne la condamne pas.

Ce qu’on en fait condamne l’usage de l’argent et le contrôle des peuples par ceux qui sont aux manettes de la profitabilité. Mieux ils sont informés, mieux ils peuvent spéculer sur l’augmentation des prix, en fonction de la rareté des produits et services. Tout ce qui est rare est cher, et plus c’est rare, plus ça profite au commerce. Mieux les marchands sont informés sur la façon dont nous consommons, mieux ils avancent leurs pions pour vendre.

 

Aujourd’hui, l’informatique, en priorité, sert Ploutos, dieu du fric et de l’abondance destructrice.

Si l’argent n’existe plus, à quoi va servir l’informatique ?

Si l’argent n’existe plus, tous les usages positifs de l’informatique seront récupérables et d’autres, inédits, empêchés, feront surface.

L’émulation, pas la concurrence, en inventera d’autres.

 

Vous avez certainement entendu parler de la création assistée par ordinateur. Elle vérifie la faisabilité d’une idée, teste ses limites, vous suggère d’autres pistes.

Mais ce qui en résulte est ensuite passé au filtre de paramètres qui ont à voir avec les retours sur investissements - chiffrés en argent. De ces investissements dépendent les prochains profits. C’est donc du sérieux, du sérieux argentique, qui sème la terreur. La terreur bancaire, la terreur des comptes de bilan, des soldes négatifs ou en régression.

Dans un sociotope sans argent, les retours d’expérience peuvent être observés avec calme. On ne doit plus s’inquiéter de gagner suffisamment d’argent ni d’en perdre. Il n’y a plus de concurrence économique. Vous n’êtes plus obligé de prendre dans la poche des autres. L’attitude coopérative du logiciel libre s’étend à l’ensemble des activités de productions concrètes et immatérielles.

Les inventions, les recherches, vont donc foisonner.

Les objecteurs de croissance, qui se sont arrogé l’apanage d’une cause qui nous tient à cœur autant qu’à eux, manquent rarement de nous le signaler.

La nécessité d’avoir de l’argent pour lancer des produits nouveaux, des modes, a l’avantage, nous disent-ils, de ralentir leurs éditions. Rien de tel que l’usage de l’argent, donc, pour préserver les ressources naturelles. Sauf que les nouveautés qui franchissent le mur de l’argent sont celles qui ont le plus de chances de faire des profits encore plus juteux, dont le coût social et environnemental n’est pas compté.

Ce qu’on regarde avant tout c’est le prix d’achat, pas celui, qui n’a pas de prix, des ressources qu’il a fallu pomper sur la planète et ses usagers.

Dans un sociotope sans argent, sans obligation de faire n’importe quoi et le contraire pour survivre vous pourrez dire stop sans jeter les salariés au chômage ou ruiner un bassin d’emplois. Quand un illuminé imaginera « mieux », mieux à faire, en termes, cette fois, de profits sociaux, écologiques, créatifs, il pourra vérifier, par le Wikipédia du moment, si d’autres en ont déjà eu l’idée, où ils l’ont expérimentée, comment les joindre, pourquoi ils persévèrent ou envisagent d’arrêter. Avec les copains, vous irez consulter les banques de données. Vous testerez sa faisabilité, l’enrichirez, à travers des analogies, des oppositions, plus nourries que celles qui nous viennent spontanément à l’esprit.

Ensuite vous expérimenterez grandeur nature.

Le principe de précaution imprégnera tout ce que vous faites. Pas besoin de l’inscrire dans la Constitution.

 

Dans une économie fondée sur les ressources, et non sur les profits, le financement d’un projet ne pose plus de problèmes.

Les problèmes ne commencent à se poser qu’à partir du moment où les ressources viennent à manquer. Mais on peut le savoir longtemps à l’avance.

Les banques de données signalent en temps réel les dépassements et les doubles-emplois possibles. Ceux qui les gèrent, sans aucun intérêt salarial, mettent en réseau toutes les informations nécessaires pour entreprendre ou arrêter une expérience. Ils ne sont plus gênés de devoir rappeler des nécessités négligées, comme on vient de le faire à propos des abeilles et des insectes en général, indispensables pour assurer la fécondation. Ils cherchent, à titre expérimental, les algorithmes qui permettent d’assurer le renouvellement des ressources naturelles.

Dans un sociotope sans argent, vous pourrez suivre en temps réel toutes les expériences entreprises. Comme lorsque votre ordi vous souligne une faute d’orthographe ou d’accord. Vous serez prévenus quand elles s’égarent, sortent de leur objectif, se contredisent, ou quand elles font apparaître des possibilités positives imprévues.

N’importe quel informaticien vous confirmera que c’est possible et que, s’il ne devait pas faire du fric avec son job, il emploierait son temps à enrichir les banques d’informations de nouvelles questions et d’analogies, de « ponts » inattendus, de croisements nouveaux.

 

Mais - mais ! Ne vont-elles pas prendre le pouvoir ?

C’est le risque pointé par le vocable de « singularité technologique », ou « singularité, simplement », comme l’écrit Wikipédia.

3. L’intelligence de l’argent

L’article nous prévient : « L’intelligence artificielle déclencherait un emballement de la croissance technologique qui induirait des changements imprévisibles sur la société humaine. Au-delà de ce point, le progrès ne serait plus l’œuvre que d’intelligences artificielles, ou « supra intelligence » qui s’auto-amélioreraient, de nouvelles générations d’intelligence artificielle de plus en plus intelligentes apparaissant de plus en plus rapidement, créant une « explosion d’intelligence » créant finalement une puissante super-intelligence qui dépasserait qualitativement de loin l’intelligence humaine. Le risque en serait la perte du pouvoir politique humain sur son destin ». Dans une société où le profit, considéré comme la fin de l’histoire, est premier, on peut effectivement le craindre. C’est même une certitude !

Remarquons au passage que cette perte de pouvoir n’a pas attendu l’ordinateur. A la fin du XXe, déjà, sans se servir d’ordinateurs, les penseurs du libéralisme se sont mis à comparer les droits nationaux, notamment les droits sociaux, pour savoir ceux qui étaient les plus favorables au commerce et pousser les gouvernements des pays qui seraient, de ce point de vue, en retard, à voter des lois plus adaptées. L’arrivée des ordinateurs a depuis facilité la mise au point de modèles de bonne gouvernance, qui mettent aux normes de la concurrence économiques tous les droits connus : droit commercial, du travail, droits de succession, etc. [1]. Quand on les consulte, ils font leur boulot comme ces normes le veulent.

 

Deux exemples.

Celui de l’impôt. Tout le monde depuis longtemps sait que l’impôt tue l’impôt. Un ordinateur paramétré selon les critères actuels ne manquera pas de vous le confirmer. Il peut même vous confirmer qu’en achetant les dernières nouveautés les riches tractent la croissance. Ils sont bien bons. Vous n’avez aucun intérêt à les taxer. En toute logique, vous devez soutenir les entreprises qui, en matière de profits, en font le plus. De quel droit vous plaindre qu’elles redistribuent le soutien reçu de la part de l’Etat sous forme de dividendes au lieu d’investir ? Puisque ça attire les capitaux ?

Autre exemple, en matière de crimes et délits. Quand l’ordinateur constate qu’en cinquante ans le nombre d’incarcérations a doublé, il en augure, normalement, qu’elles vont augmenter. Il met en regard le prix actuel des prisons, gérées comme elles le sont actuellement, avec celui de prisons plus nombreuses, qui permettront de faire des économies d’échelle, comme n’importe quelle entreprise. Il établit le prix optimum des frais de gestion en matière de surveillance, de santé, de dératisation, de désinsectisation, de transmission du sida. Il rapporte cette étude à ce que le budget de l’Etat peut offrir aux citoyens. Sans surprise, il conclut que ça reviendra moins cher de les confier au privé, qui rentabilisera les moindres détails de la vie des prisonniers et rackettera les familles pour offrir des oranges à ses otages.

Dans un sociotope sans argent, le même robot, libéré des pré-requis concernant les profits nécessaires à une redistribution suffisante, « verra » ce que les observateurs de terrain constatent tous les jours, à savoir que punir est contre-productif, économiquement et moralement, et que la vengeance carcérale entretient la vengeance sociale. Il pourra même prouver, rétrospectivement, l’intérêt qu’il y aurait eu à ne pas punir à vie les salariés en les enfermant, le plus tôt possible, dans des formations et des environnements symboliques qui montrent à quelle hauteur ils sont dans l’échelle sociale.

 

Revenons à Wikipédia :

« Plusieurs futurologues et transhumanistes attendent la survenue de l’ère super-intelligente « pour la troisième décennie du XXIe siècle. »

A la vitesse où les algorithmes filtrent les données pour en extraire des informations significatives, cette prévision semble de plus en plus probable. La saisie des données et les algorithmes qui en extraient la substantifique moelle, les profits monétaires possibles, donnent déjà lieu à un marché fructueux.

Les trois révolutions, génétique, nano technologique et robotique, pointées par Raymond Kurzweil il y a à peine plus d’une décennie sont déjà « en boutique ».

Nous y échappons d’autant plus difficilement qu’elles sont employées à faire du fric. Et nous ne les arrêterons pas comme nous pouvons encore espérer arrêter, en occupant une zone humide, la construction d’un aérodrome, ou l’évasion fiscale d’une banque en procédant à l’« évasion » de quelques chaises [2].

Confits en intelligence argentique, les futurologues envisagent le pire. Ils n’ont en cela ni raison ni tort : ils sont logiques. Dans un environnement économique où il faut absolument faire des profits monétaires, le « bien », le « mieux » et l’encore mieux engagent des capitaux. Ils ne se conçoivent que sous une forme industrielle et irréversible.

Cet engagement se matérialise en construisant des usines ou des pipe-lines, par des mines en profondeur ou à ciel ouvert. Il impacte l’environnement, la vie quotidienne et celle des affaires pour longtemps.

Quand une technique phare arrive à son sommet, on en a déjà trouvé une qui rapporte plus pour occuper des armées de Sisyphe laborieux [3].

 

Citer l’intelligence artificielle, s’en atterrer, la monter en épingle, détourne l’attention. Dans le débat pour ou contre l’abolition de l’argent, elle fonctionne comme un bouclier ou des boules de cire dans les oreilles. Elle dispense de s’inquiéter au sujet d’une autre intelligence, bien plus maligne, l’intelligence même de l’argent.

L’intelligence artificielle, telle qu’on la conçoit aujourd’hui, ne fera jamais qu’un outil de cette intelligence-là.

L’intelligence de l’argent, sa logique, son imaginaire, a créé un milieu où il est devenu vital de penser argent. Nous interprétons naïvement, spontanément, les données de ce milieu, ses moyens et ses buts, comme des fatalités, « dans la nature des choses ». Et en toute logique nous achevons de les réaliser avec autant de zèle que le très banal Eichmann en a mis dans l’application de la solution finale.

4. « défi » à relever ou défaut de construction ?

Le chômage de masse est aujourd’hui présenté comme le grand défi de notre époque et nous invitent à le relever.

Il est plus facile et plus glorieux de parler de défi à relever que de pointer, comme nous le faisons, un défaut de construction et d’y voir non pas la solution mais le problème. Un problème qui date du début de l’ère industrielle, quand les puissants du monde ont « socialisé » l’esclavage. Sans l’avoir jamais déclaré, écrit en toutes lettres dans une constitution, il fait partie intégrante de l’organisation sociale.

L’évolution technologique n’arrête pas de détruire des salaires (dites : emplois). Elle en crée d’autres, qui sont dans le même cas : ils doivent permettre de faire des profits supérieurs et soutenir des comptes de bilans positifs.

Quand les profits monétaires se mettent inévitablement à décroître, les fonds de pension, les fonds « vautour », achètent et revendent les entreprises en difficulté, après avoir procédé à des « plans sociaux » censés faire repartir les dividendes. Devenues, pendant un certain temps, plus concurrentielles, elles menacent encore plus durement celles qui restent - et leurs salariés - dans le même secteur. Le doux commerce auquel croyait Montesquieu conduit à l’autophagie.

 

La dernière recette en date est de marchandiser le sauvetage de la planète.

Elle envisage de reconvertir tous les profits dans le bio et le renouvelable.

Enfin des profits propres... !

Malheureusement, ça ne se fera pas tout de suite, et donc, compte tenu de l’urgence, chiffrons - en argent - les conséquences du réchauffement climatique et autres dégâts collatéraux.

En milliards d’euros, yen ou dollars, elles sont terribles. Mais la situation n’est pas désespérée ! Elle aura, au contraire, des effets positifs : la banquise ne s’opposera plus à la circulation des marchandises, plein de ressources enfouies deviendront exploitables.

Monsanto génétisera le Pôle Nord. Vinci va bravement vous contrecarrer la montée du niveau des océans par des polders. Vous avez vu la cuirasse de béton posée au-dessus de Tchernobyl ? On peut donc en faire au-dessus des cratères de méthane que le dégel fait apparaître un peu partout. L’avenir appartient à ceux qui placent leurs actions dans le BTP. Ses travaux gigantesques entraîneront des emprunts géants, que les banques porteront à leur propre crédit.

Plus la situation écologique empirera, moins l’argent manquera ! Vus de la Bourse, les partisans de la décroissance ne sont tout simplement pas crédibles !

 

La phraséologie du défi a l’avantage de déléguer le pouvoir à ceux qui sont les mieux placés pour le relever avec le seul moyen actuellement connu, l’échange marchand, le profit monétaire, qui fait rebondir l’histoire de crise en crise ou de défis en défis.

Ces rebonds historiques signalent là aussi un défaut de construction.

Impossible de remédier à ses effets les plus sensibles, le chômage de masse et la destruction du biotope, avec de l’argent. Plus vous en mettez dans le panier, plus il faut en mettre. Et que vous en mettiez dans un esprit généreux, pour pallier à la misère, ou pour conserver vos avantages, ou les deux, comme c’est le cas du revenu universel (R.U.), n’y changera rien.

5. Le Revenu Universel, plaidoyer critique

Ouvrons une parenthèse et voyons cela de plus près.

Les raisons de l’instituer, en toute rigueur argentique et morale, sont sans faute. Certains usagers manquent de moyens de paiement.

Ce manque a existé de tout temps, en période de croissance des emplois comme en période de chômage. Du haut et bas de l’échelle sociale on n’a et n’aura jamais assez d’argent !

Dans le cadre de la justice sociale qu’instaure l’usage de l’argent, ce manque, au bas de l’échelle, est en partie corrigé par des allocations.

Les allocataires potentiels, quand ils apprennent qu’ils y ont droit, doivent en faire état aux bureaux prévus pour les reconnaître et les verser. La démarche est suffisamment compliquée pour en décourager beaucoup. Elle a aussi un caractère humiliant.

Si on attribue à tout le monde une somme d’argent correspondant à ce dont les usagers ont besoin pour survivre, les chômeurs et autres personnes en difficulté seront beaucoup moins visibles. Et pourquoi pas vous le présenter comme « un dividende social » (ce que fit Yoland Bresson) ? Quel actionnaire du bas de l’échelle reniera cette promotion dans la cour des grands ?

La proportionnalité de l’impôt, en toute justice argentique, la soustraira en partie ou en totalité, à ceux qui ont des revenus que cette même justice jugera suffisants.

 

Le point central de l’affaire tient au calcul de la hauteur du dividende.

Dans ce calcul entre une double obligation. Il doit être suffisant pour survivre, mais pas trop élevé : il doit être « suffisamment insuffisant » pour pousser à le compléter. S’il est trop élevé, « les gens », « vous les connaissez », seront tentés de rester sous leur couette ou de faire les beaux sur les plages.

La tentation supposée ne résiste pas à l’observation. Les pensionnés et RMIstes qui ont juste de quoi survivre restent-ils tous chez eux à ne rien faire ? Et les retraités ? Les difficultés, la misère, ont de tout temps déclenché ou favorisé la formation de chaînes de solidarité et moult travaux payés au noir, qui exploitent le malheur en le rendant plus supportable.

Quel que soit le montant du revenu non travaillé, ceux qui ont un emploi essaieront de le garder ou en chercheront un mieux rémunéré ou ayant davantage d’avenir.

Rien de changé, sauf que les entrepreneurs en capacité d’embaucher verront dans les salaires qu’ils versent un complément de revenu. Ils recruteront à bas prix ceux qui ont le plus de références. Ils seront sans pitié pour les travailleurs distraits ou qui pensent au-dessus de leur grade.

Les demandeurs d’emplois devront donc se montrer toujours plus flexibles. Une fois dans la place, et avant même de la trouver, ils se comporteront, entre eux, plus souvent en rivaux qu’en compagnons d’infortune.

Les réserves à l’égard du R.U. manifestées par les milieux patronaux relèvent de l’archaïsme ou de l’hypocrisie. Elles donnent à ceux qui voient dans le R.U. le sommet du socialisme l’occasion de prendre des postures héroïques contre l’ennemi héréditaire. Son instauration même redorera le blason des milieux syndicaux. Elle montrera que l’« action » paie. Même s’ils ne l’ont pas initiée, ils en toucheront les dividendes. Car il n’abolira pas le salariat ni les négociations qui l’accompagnent. Les milieux patronaux ont tout les premiers avantage à le voir institué. Il les rend encore plus indispensables pour faire les profits, taxes et impôts qui vont l’abonder. Sauf que ces profits s’accompagnent de réductions d’emploi et de reculs du droit du travail qui créent un climat social explosif. D’où l’idée (l’urgence) de confier son financement aux banques centrales [4].

 

Conclusion : le R.U. ne change rien au défaut de construction qui veut que la vie des usagers et celle de la planète soient soumises aux aléas de l’échange en argent

Il est devenu indispensable pour calmer les esprits, occuper « les gens » autrement que par une bonne guerre, profiter de ce que ses attributaires dépenseront pour entretenir le commerce. Il contribuera au maintien des salaires et au recul de l’âge de la retraite. Il sacrifiera le droit du travail sur l’autel des « ententes » de gré à gré. En toute logique libérale, ses partisans, dans l’affaire, tiennent le rôle de l’idiot utile.

Ce qu’il coûtera aux finances publiques sera compensé par un regain d’achats de la part des pauvres secourus. Le reste on le trouvera en inventant de nouvelles taxes et nouveaux impôts, sur les robots, par exemple. Des impôts et des taxes, dont la hauteur, faut-il le rappeler, dépend de la croissance des profits monétaires, que ce soit dans un cadre mondial, national, ou local. En attendant qu’elle revienne « vraiment », et même acquise, elle n’empêchera pas de chercher de nouveaux os à rogner dans les dépenses publiques.

6. Une expérience inutile ?

Dans l’immédiat, dans les conditions actuelles, le R.U. est forcément une bonne chose. Il changera la vie des millions de jeunes et moins jeunes qui n’ont connu et ne connaissent que les petits boulots, doivent passer par la case « recherche d’emploi » pour avoir droit au RSA, accepter des stages, vivre aux crochets des parents.

Il leur apportera une bouffée de liberté dans un espace social qu’ils ont déjà fréquenté ou qui les attire. Celui des activités collectives, des recherches en tous genres, des manifestations festives, qui ont une part importante d’improvisation et sont propices à une civilité « copain », autrement participative et responsable que la civilité salariale.

C’est déjà beaucoup et offrira un avant-goût de ce qui, une fois l’argent aboli, n’aura plus rien d’exceptionnel.

 

A titre pédagogique l’institution du R.U., dans sa forme libérale, soumise aux aléas du profit et donc pas garanti du tout, apportera une preuve supplémentaire que partout où de l’argent entre en jeu il ne peut donner lieu qu’à des réformes, à des luttes sans fin pour sauver les espaces naturels les plus menacés par l’activité économique, à secourir les usagers les plus démunis, victimes de la concurrence économique et de conditions de vie qui se reproduisent de générations en générations.

Le R.U. fera mieux que jamais toucher les entraves, fossés, limites et complicités de la redistribution des profits monétaires, sur lesquels le R.U., comme les diverses allocations qu’il remplace, est gagé.

Tout ira bien aussi longtemps que les projets poursuivis utiliseront les ressources locales, les matériaux, les compétences, les appuis logistique, sans avoir à les payer ou pas trop cher. Ce sera le cas des jardins partagés, des bricolages entre amis, des ateliers d’écriture, du théâtre de rue, d’aménagements de l’espace pour favoriser la fourniture en eau et la préservation des espèces, de recherches qui commençaient autrefois dans les greniers et se multiplient aujourd’hui dans des espaces improbables du genre garages.

Cette relocalisation des activités touchera probablement un nombre croissant d’usagers qui ne trouvent plus de travail même au noir. Certains défenseurs du Revenu Universel l’ont anticipée, au point, comme Toni Negri, d’y voir une façon de sortir du capitalisme sans qu’on s’en aperçoive.

Mais le regroupement des revenus individuels pour créer une coopérative ou lancer une start-up sera-t-il suffisant ?

Il faudra recourir aux recettes qui permettent à n’importe quelle entreprise classique de se lancer et de « tenir la route ».

Il faudra emprunter et donc opérer des profits monétaires pour rembourser. Les auto-entrepreneurs auront beau se regrouper en coopératives : la concurrence jouera. Pour que leur projet survive, elles devront s’éliminer ou fusionner, penser à des rendements supérieurs. Elles éviteront de regarder de trop près les conséquences de leurs productions sur l’environnement. Elles licencieront sans états d’âme.

 

L’expérience mentale du R.U. à laquelle nous venons de nous livrer ne pourrait-elle pas suffire ? Pourquoi ne pas tout de suite sauter le pas, nous épargner une transition qui conserve l’argent ? Pourquoi ne pas tout de suite faire l’expérience de la désargence ?

Surgit alors une objection du même cru que celle de l’intelligence artificielle.

7. Vers une démogestion expérimentale

Car le jour où l’idée d’abolir l’usage de l’argent sera sortie des cartons, il aura bien fallu la voter ? Vous aurez donc, encore et toujours, recours au suffrage universel, où le principe égalitaire « un homme une voix » remplace la féodalité de naissance par la féodalité élective de la classe politique…

Comment répondons-nous ? En deux temps. D’abord en accompagnant les critiques qui sont faites à la démocratie formelle, la démocratie majoritariste, qui compte les opinions exprimées comme on compte des sous.

Dans le cadre argentique en effet la conquête « un homme une voix » ne donne voix au chapitre qu’à une classe politique dont la principale fonction est de favoriser les bilans monétaires positifs et de conserver une représentation de la réalité telle qu’elle est couramment codée, quantifiée : en argent.

Elle divise le peuple en millions de votants et le rendent introuvable autrement que dans les urnes. Il ne peut plus descendre dans la rue qu’à l’invitation d’un parti. Sinon il fait et ne peut faire que de la sédition. Il ne s’en prive pas. Ce qui ne manque d’ailleurs pas d’intérêt : on l’observe et réfléchit à la façon de satisfaire à moindres frais ses revendications ou les tuer dans l’œuf. Le droit de manifester semble fait pour ça. Les programmes électoraux le caressent dans le sens des casquettes.

 

Dans un deuxième temps, nous travaillons à faire comprendre que, dans la perspective générale de la maîtrise de leurs usages par les usagers, franchir le mur de l’argent permet à lui seul d’en finir avec la classe politique et les décisions prises aux voix.

Dans un sociotope sans argent, le problème du « peuple introuvable », dissout par les voix mêmes par lesquelles il est censé s’exprimer, ne se pose plus.

Il ne se pose plus « par construction ».

L’idée de voter, de prendre les décisions aux voix pour engager une action quelconque, ne vient plus à personne, et si jamais elle resurgit elle signale qu’il y a une épine dans la façon de procéder.

Dans un sociotope sans argent, vous ne sortez plus de sous votre couette pour un salaire. Vous en sortez pour vous investir dans des activités que vous avez librement choisies, parce qu’elles vous semblent encore utiles et que les conditions dans lesquelles vous y participez vous plaisent.

Chacun participe selon ses moyens, avec en vue la meilleure façon de réaliser ce qui s’entreprend là. Si ce n’est pas le cas, si votre motivation est déçue, si les décisions sont prises ailleurs et vous traitent en exécutant, vous pouvez toujours vous investir dans d’autres projets.

Le travail motivé a le caractère d’une expérience, conduite, autant que possible, avec élégance et rigueur. La motivation de ce qu’on a en vue et le fonds d’affects propres à chaque personne forment un ensemble vivant dont l’équilibre même décide des corrections à apporter et des innovations à introduire.

Dans un sociotope où il n’y a plus de « travail » que motivé, les entreprises ajustent leurs expériences au réel tel que l’expérience le modifie. Elles les corrigent à mesure, forment des projets, des recherches où il n’y a plus concurrence, à qui écrasera l’autre, mais concours - concourir à. On retrouve partout du commun.

Les banques de données travaillent dans ce sens, sans fournir de certitudes pour autant.

 

Ceux qui jusqu’à présent ont envisagé l’abolition du salariat n’ont jamais pensé qu’il pouvait aller jusqu’à abolir le principe même des décisions prises aux voix. Ils l’ont pensée en vue de celle du patronat. Ils se sont battus, sans bien le savoir, contre l’injustice provoquée par l’obligation d’opérer des profits monétaires qui profitaient toujours aux mêmes.

Ils ne le savaient pas au point de se battre contre cette obligation même.

Ils n’ont jamais pensé que l’abolition du salariat donnerait aux usagers la possibilité de s’investir dans les activités de leur choix et de n’y rester que si elles se présentaient comme des expériences, auxquelles chacun participerait en raison de l’intérêt de ce qu’elles visent et des conditions dans lesquelles elles se poursuivent.

Ils ont pensé l’abolition du salariat dans le cadre de l’argent qu’il faut pour entreprendre et le faire fructifier.

Dans ce cadre-là, impossible de penser les choses sur un mode expérimental. Il faut y aller « à fond », voir les choses en grand, les planifier rigoureusement, faire des économies d’échelle qui augmentent les profits et y soumettent tous les usagers de la planète, planificateurs compris.

 

Dans un sociotope sans argent, le recours à des lois correctives et coercitives n’a plus lieu d’être. L’esprit d’expérience unit toutes les parties, rendues solidaires non plus par une colle artificielle comme l’argent mais par des liens souples, que l’expérience commune invente.

En s’investissant dans les activités de leur choix les usagers votent leur vie tous les jours.

Ce que l’entreprise a en vue se construit et reconstruit en permanence, s’explique, sort de ses plis, en fait découvrir d’autres. Le but de l’entreprise (ou de l’expérience) est sans cesse réexpliqué, et pour ainsi dire réinvesti à égalité par chacun des participants. A égalité non de compétence mais de conviction. Une conviction qui tient au fait que les conditions sont agréables, que vous pouvez toujours dire votre mot, que tout le monde se respecte, est en recherche, n’a jamais raison.

La raison au final l’emporte, une raison paradoxale, celle de l’expérience, où personne n’aura jamais raison. Une raison qui laisse les portes ouvertes à d’autres expériences et à l’attention réciproque. Une raison qui n‘en fait une que si on peut la contredire, une raison en expansion, qui ne risque plus de prendre pension dans « des valeurs » éternelles, extérieures, dans des « nécessités » qui font marcher au pas.

 

*

Retours…

Sur l’organisation sociale

Une société s’organise à partir des conditions dans lesquelles les ressources dont elle a l’usage sont exploitées. Les ressources nourricières viennent en tête.

L’accès direct, encore tout animal, des chasseurs-cueilleurs, a été remplacé par l’accès indirect du travail de la terre et de l’élevage.

Ce travail n’emploie plus autant de monde qu’autrefois. Si aujourd’hui l’accès aux ressources nourricières est menacé, ce n’est pas parce qu’elles manquent. C’est parce que leur rendement monétaire est insuffisant. Les productions locales ont été écrasées par le bas-prix des importations. Les produits disparaissent des rayons. On préfère détruire le fruit du travail que de voir les cours s’effondrer.

Dans un sociotope argentique, la prospérité est une malédiction. Le rendement, au sens premier, qui vise la quantité de choses produites, se change en punition. Plus on produit, plus les profits diminuent. Les milliardaires préfèrent aujourd’hui placer leurs sous indifféremment dans des produits de luxe, la reproduction 3 D, les OGM, la razzia des terres réputées pour leurs crus ou leur contenu en métaux rares, plutôt que dans la fourniture de produits et services qui répondent aux usages de base.

Fournir de quoi manger rapporte moins que de clientéliser les agriculteurs avec des semences brevetées et stériles, les médecins avec une médecine addictive, l’ensemble des travailleurs avec certains terminaux. Ils sont obligés de s’en servir, modifient leur métier en conséquence - et en redemandent !

La hauteur des salaires, les perspectives d’avancement, la concurrence, les bilans, structurent ce qui donne un sens à l’activité. L’argent a mis le travail en miettes. Il l’a mis en « créneaux » qui se surveillent mutuellement. Personne n’a la maîtrise complète des opérations et de leur finalité. C’est la lutte de tous contre tous. Si solidarité il y a, c’est avant tout contre - le chef d’atelier, de bureau, le patron ou l’administration, les immigrés. Merci les boucs émissaires.

 

Supposons l’usage de l’argent aboli. Le salariat l’est aussi.

Résultat ? « L’emploi » bondit. Il n’y en aura jamais eu autant. Avec la qualité qu’il a pendant les vacances ou les jours de congé : un emploi choisi, où on ne fait plus attention à l’heure. Chacun peut s’investir dans les activités qu’il connaît déjà et qu’il aime. Il y retourne dans un tout autre esprit. La parcellisation du travail, les petits chefs, c’est terminé. On ne parle plus de travail.

Nous pourrons « aller voir » du côté d’activités qui nous tentent ou nous ont un jour tentés. Nous le ferons à l’essai, sur invitation, ou en inventant une activité personnelle, une recherche, dont nous aimerons parler et que nous inviterons à partager.

En ce qui concerne les activités de base, il sera possible et même recommandé de les concevoir de telle sorte qu’elles soient accessibles à toutes les intelligences et développent encore l’intelligence qu’elles demandent : une intelligence d’ensemble, solidaire, conviviale, qui, dans toutes les activités désormais choisies à titre d’expérience, économise la matière d’œuvre, la peine physique, les doubles emplois, en se servant de la machine pour faire tout ce qui peut rester de machinal.

Dans chaque champ d’activité la participation se règlera non plus entre concurrents mais entre équipiers. Entre expérimentateurs, coopérateurs, qui s’appuieront les uns sur les autres, bénéficiant des capacités plus développées chez celui-ci que celui-là. Entre les activités du même genre, de la même « branche », des relations ne manqueront pas de s’établir. Chaque activité dépendant aussi des autres, elles expérimenteront les meilleures façons de collaborer. L’intelligence artificielle facilitera les choix et la transversalité.

 

Dans La Démocratie aux Champs, Joelle Zask fait remonter à la surface un mode d’organisation spontané qui se rapproche de ce que nous envisageons.

Elle s’arrête longuement sur la guerre des paysans en Allemagne, qui suivit de peu l’affichage des thèses de Luther qui, en 1517, décidèrent de la Réforme.

Les paysans souabes se battent pour le partage des biens de l’Eglise, l’abolition du servage, de la dîme, de la peine de mort et d’une part des corvées.

Côté gouvernement, ils s’organisent en bandes fédérées entre elles par le serment qu’elles prêtent sur un document qui tient lieu à la fois d’une Constitution et d’une sorte de Déclaration des droits de l’homme avant la lettre. Ce document de 12 articles a été imprimé en 25000 exemplaires, ce qui est considérable pour l’époque et témoigne déjà d’un appel aux intelligences.

Joëlle Zask y note l’émergence « d’un motif récurrent dans le monde paysan : celui où les libertés morales et politiques de l’individu reposent non sur de prétendues facultés psychologiques natives qu’il faudrait respecter mais sur un environnement complet qui inclut, outre un environnement humain satisfaisant, des ressources, des moyens de travail, une habitation et, bien sûr, un coin de terre. »

Egalité statutaire ou de condition ?

« Ce que les paysans considèrent comme une vérité éternelle, édictée par Dieu ou la nature, n’est pas que tous les hommes sont des êtres partiellement divins, dotés d’une conscience de soi et devant être respectée à ce titre, mais qu’ils sont des êtres dont la conscience ne s’accomplit que par des activités qui les mobilisent tout entiers et qui satisfont aussi bien leurs besoins spirituels que leurs besoins matériels. »

La remarque donne à réfléchir.

Elle démode en effet l’égalité telle qu’elle est couramment conçue, une égalité statutaire un-homme-une-voix, qui pose que « l’homme » s’accomplit dans la citoyenneté formelle d’une opinion « exprimée » par un vote.

A cette égalité statutaire, artificielle, les paysans en opposent une qui s’accomplit dans un « lieu concret où vivre ».

Ce « lieu concret où vivre », pour un paysan, est lié à la terre, qui implique une solidarité de fait, plus intime entre ceux qui y travaillent qu’entre la plupart des autres travailleurs. Les saisons, les semences, les insectes, les labours, les récoltes, laissent à chacun des marges d’initiatives qui peuvent s’associer. Leur association concourt à grossir les ressources alimentaires qui nourrissent davantage de monde que ceux qui les produisent.

« Le lieu concret où vivre », pour ceux qui ne sont pas tenus de travailler à la terre comme pour les paysans, est quant à lui lié à une ou plusieurs activités. Ils doivent louer leur force de travail, leurs connaissances, en échange d’un salaire.

Ils n’ont pas ou rarement en mains toutes les clés de la production comme peuvent l’avoir (ou s’en approchent) ceux qui contrôlent la qualité de la terre, des semences, et agissent en fonction des saisons et des prédateurs.

Dans certaines situations ils ont toutefois déjà donné, aussi probants qu’aux champs, des exemples de démocratisation autrement sérieux que celle qui nous est aujourd’hui présentée sous ce nom.

La guerre d’Espagne, les expériences anarchistes, les recherches en arts et sciences, les « alternatives » écolos et autres, fournissent plein d’exemples de démogestion, d’entente spontanée, de complicité retrouvée entre des équipiers plutôt que des travailleurs postés à un lieu de supplice.

Cette démogestion est capable de se réinventer dans des circonstances très diverses. Le capitalisme en a d’ailleurs absolument besoin pour nous vendre ce dont nous n’avons pas besoin et que nous nous tenions tranquilles quand il détricote des droits sociaux. Il l’instrumentalise sous la forme d’associations déclarées à but non lucratif. Il s’agit alors d’une démogestion de rattrapage, d’une roue de secours, encore et toujours gonflée à l’argent.

La désargence en fait une roue motrice, gonflée à l’accès direct que nous aurons aux choses, à l’expérience que nous en ferons et que nous arrêterons aussi librement que nous l’aurons entreprise.

Sur le revenu universel

Le revenu universel fait depuis quelque temps déjà partie du décor. Les Verts l’ont inscrit dans leurs projets. Un membre du PS l’a mis en avant au moment des présidentielles de 2017 en France. Il a été expérimenté en Afrique, en Norvège, et depuis 2014, en Allemagne, à l’initiative d’un entrepreneur, sur un panel de 80 usagers tirés au sort. Un référendum l’a refusé, en Suisse, en 2016.

Dans le cadre d’une économie fondée sur la croissance des profits monétaires et la délégation de pouvoir, les retours d’expérience ont partout été favorables et pour cause : le rôle de l’Etat et les bénéfices des sociétés sur la consommation courante ont partout été confortés. En 2018 l’idée de le financer par les banques centrales n’est plus incongrue.

Ses effets sont ceux d’un médicament qui permet de supporter la souffrance plutôt que d’en éradiquer la cause. Nous ne pouvons rien objecter au soulagement qu’il offre.

Ses tenants et aboutissants sont relativement faciles à comprendre et admettre.

Ils le sont encore mieux quand on fait l’expérience mentale d’un stade qu’il est possible de considérer comme intermédiaire entre l’abolition totale de l’argent et le système actuel.

Abolir les profits monétaires

Marx avait déjà eu l’idée, au titre de stade final. Prévoyant qu’il arriverait un moment où la machine remplacerait l’homme, il avait prévu que « les moyens de paiement » devraient être gagés sur « la production sociale » et non plus sur le travail.

C’est sur cette base qu’il a conçu, quant à lui, l’abolition du salariat.

Sans le savoir [5], l’idée a été reprise peu après la crise de 29, par le Mouvement français pour l’Abondance, appelé, par dérision Abondancisme, également connu sous le nom d’ Economie distributive ou distributisme.

Une économie sans profits monétaires, et donc anticapitaliste par construction, ça marche comment ?

 

Périodiquement, on chiffre, en argent - en prix - l’ensemble des produits et services disponibles. On sait le faire : c’est le PIB (produit intérieur brut).

Une somme correspondante est créée, comme le font aujourd’hui couramment les banques à partir des crédits qu’elles accordent à leurs clients [6].

Cette somme est distribuée aux usagers ou aux entreprises, selon l’usage qu’ils en ont ou en font. Cet argent s’annule au moment de la transaction. On ne peut pas l’accumuler. En économie distributive aucun risque d’inflation et plus besoin de taxes ni d’impôts.

Un des promoteurs les plus connus du distributisme en France, Jacques Duboin, avait été banquier. Il connaissait donc la création monétaire « d’un trait de plume ». Il a pensé à s’en servir pour faire tout autre chose que du pouvoir banquier, comme nous imaginons, quant à nous, de nous servir de l’informatisation des données pour faire autre chose que du fric et du contrôle social au service de l’ordre établi. Les travailleurs travailleraient « pour eux », pas pour les patrons.

Il avait fondé un bi-hebdomadaire, La Grande Relève, en 1935, sous-titré « des hommes par la machine ». La machine, synonyme de progrès, allait pouvoir marcher à fond. On n’aurait plus à craindre la surproduction et son chômage [7].

 

Force est de reconnaître que, soixante-dix ans après la (ré)invention du distributisme marxien (tant pis pour l’anachronisme), ce qui, à l’époque, donnait la preuve de son sérieux, un certain temps de « service social » et la planification des activités par un gouvernement démocratiquement élu, n’a plus rien d’attrayant et s’est même retourné contre lui.

« Service social » connote non seulement que tout le monde « doit » travailler, que toute bouchée doit se mériter, mais que ce service sera commandé, en fonction de « besoins » dont la résolution sera planifiée par l’Etat. Sa militarisation n’est jamais très loin.

Se faire exploiter par un patron n’est déjà pas drôle, mais par l’Etat ? On peut toujours changer de patron contre un autre, ils se valent tous, c’est bien connu, mais pas d’Etat.

Qu’il soit « démocratiquement élu » ne changera rien à l’existence d’une aristocratie politique ni aux luttes de pouvoir. A la moindre menace, interne ou externe, à la moindre baisse de productivité, il va falloir serrer les rangs. Si vous ne témoignez pas d’un bel effort, vous serez soupçonné d’être un ennemi du peuple.

Avec son « service social » et son Etat planificateur, le distributisme pourrait donc accoucher d’un régime à la soviétique. Le P.C. l’avait d’ailleurs repéré, qui le considérait comme un rival et n’avait d’autre argument à lui opposer que le comportement douteux de certains de ses membres pendant la guerre (oubliant que d’autres avaient péri en camps).

 

Cette abolition des profits monétaires, pourtant… ? C’est une idée forte ! Ne pourrait-on la « sauver » tout en retenant ce qu’il y a de positif dans l’idée de « libre entreprise » ?

Dans le cadre du libéralisme, « libre entreprise » revendique avant tout l’indépendance des entreprises vis-à-vis de l’Etat. Les entreprises lui sont malgré tout encore soumises du fait des taxes et impôts. Dans une économie sans profits monétaires, ce n’est plus le cas.*

Si, par ailleurs, on considère que tout « travailleur » peut désormais se considérer comme un entrepreneur potentiel à part entière et s’investir dans les activités de son choix, soit en ralliant celles qui existent déjà, soit en en créant de nouvelles, sous réserve, dans les deux cas, de ne pas épuiser les ressources naturelles, on peut même échapper au planisme d’Etat. Il ne manquera pas d’usagers pour s’investir dans les activités de coordination qui, dans la version originelle du distributisme, sont du ressort de l’Etat. En tablant sur les expériences dont la société civile, pour se défendre contre l’insécurité libérale, donne de multiples exemples, PROSPER s’est employé à la « réviser ».

Restait un point délicat : le revenu reçu par les usagers serait-il le même pour tout le monde ?

 

Dans le milieu distributiste la question s’est posée très tôt. Jacques Duboin s’est engagé pour sa part en faveur de leur égalité. Il a même publié, en 1939, un ouvrage tout exprès pour la défendre : Egalité économique  [8].

Cette idée de revenus égaux, qui ne distingueraient donc pas les mérites, a semé le trouble chez ses partisans. En séance publique « le service social » et le rôle du gouvernement « démocratiquement élu » passaient comme une lettre à la poste. La création monétaire… - les gens restaient assis en faisant semblant de comprendre. L’égalité des revenus - ils se sauveraient en courant !

Duboin n’a pas insisté : l’économie distributive pouvait se faire sans ça.

Mais si elle se fait avec ?

A supposer que les revenus s’étagent de 1 à 3 ou 5, « ce sera toujours mieux » que de 1 à 4000 (et plus). Mais !

Ceux qui auront les revenus supérieurs les investiront dans des produits et services de meilleure qualité, correspondant à leur image de personnes plus indispensables que d’autres. Les produits, les services, étant chiffrés en argent, les plus chers seront considérés comme plus intéressants. Tout le monde en voudra. La démocratisation de l’accès aux meilleurs produits et services continuera d s’opérer de haut en bas. La valeur d’usage passera après la valeur symbolique. La seule valeur d’usage, taxée « utilitaire », prendra un caractère triste, moral, voire répressif.

Retenons surtout que ceux dont les compétences seront jugées supérieures à celles des autres seront les premiers à prendre les décisions et formeront l’essentiel de la classe politique. Hauts et bas de gamme, suite…

Abolir l’usage de l’argent…

Revenons à présent au revenu universel libéral, financé par la redistribution des profits monétaires, tel qu’il est encore aujourd’hui proposé.

Imaginons l’état des lieux, vingt ans après son instauration.

Ceux qui s’en contentent jugent qu’il n’est pas assez élevé. La redistribution des profits fait la part trop belle à ceux qui tractent l’économie.

Or ces profits sont absolument nécessaires au financement du R.U. !

Les ponctionner trop sévèrement est donc contre-productif...

L’évidence qu’il y aura toujours incompatibilité entre les profits monétaires, la sécurité de l’emploi et le bon usage des ressources de la planète fait ou refait alors surface.

La logique qui a inspiré à Marx et aux distributistes [9] l’idée de gager les revenus sur la production sociale, reviendra sur le tapis, Imaginons la suite.

Les difficultés économiques vont s’aggravant… - un mouvement prend forme en faveur de la solution marxiste-distributiste.

Il veut faire les choses démocratiquement et propose un référendum.

Dans un premier temps, pour n’offenser personne, il offre le choix : voulez-vous des revenus égaux ou pas ?

Un parti se prononcera pour l’égalité. Un autre proposera de les étager de 1 à 3 - ou même moins, 1,2, 1,5…

Devinez lequel sera gagnant ?

Nous en reprendrons donc pour cent ans d’inégalités, de jalousies sociales, de course aux postes qui « justifient » des revenus supérieurs, et à la prolongation des discours bisounours - si tout le monde se tenait par la main…

Sauf quelques prairies et déserts reverdis, rien de changé.

 

Et si c’est l’égalité des revenus qui gagne ?

Il suffira d’une baisse de rendement pour proposer des primes. Elles verrouilleront la situation. Plutôt que de s’interroger sur la raison de ce qui fait baisser le rendement, sur l’obsolescence, les injustices sociales que la production reconduit, on discutera de la hauteur des primes et de la façon dont certains font du zèle. La démocratisation progressive de ce qui se fait de mieux en matière de produits et services ruissellera de haut en bas.

Même si tout le monde reçoit le même revenu, son emploi sera plus ou moins judicieux et distinguera très rapidement les usagers capables de s’adapter aux nouvelles conditions de vie et d’adapter celles-ci à leurs désirs. Quelle que soient les configurations politiques, les circonstances historiques, les bonnes volontés humaines ou les régulations imaginées, l’argent se condense entre de moins en moins de mains, de plus en plus riches. Les Juifs des temps bibliques avaient inventé le jubilé, une année spéciale qui remettait régulièrement tout le monde à égalité. Peine perdue ! Aussi longtemps qu’il y aura de l’argent en jeu, rien n’empêchera le riche de s’enrichir, le pauvre de s’appauvrir. Le chiffrage des produits et services en argent, comme le chiffrage des corps en tailles et poids, continuera d’être source de comparaisons et de valorisations artificielles incarnées par un groupe social, une élite en recherche d’avantages qui, même symboliques, leur assureront des positions dominantes.

En dépit des retombées écologiques positives qu’on peut en attendre, une économie sans profits monétaires mais qui conserve l’usage de l’argent s’arrête en chemin et ne permet d’en tirer de réels bénéfices au plan social. Pourquoi par conséquent ne pas en abolir tout de suite l’usage ?

Abolir les décisions prises aux voix

Mais abolir l’usage de l’argent, est-ce encore suffisant ? Supposons en effet que les décisions continuent d’être prises au nombre de voix.

Toute votation vise à compter/rassembler en pour ou contre les usagers sur l’objet de la décision ou son opportunité. Toute votation, par construction, divise les usagers.

Ceux qui défendent telle solution se font forts de l’appliquer. Ils complotent pour le faire. Une fois investis dans la charge, si une difficulté se présente, ils la masquent le plus longtemps possible. Ils la lèguent à l’équipe suivante ou appellent à serrer les rangs derrière eux. Les opposants sont considérés comme ennemis du peuple.

Les votations assurent la survie de la classe politique et la manipulation du public.

 

La question du vote est aujourd’hui de plus en plus souvent abordée. On assiste sur ce sujet à la même inflation d’alternatives qu’à propos des monnaies.

Comment faire sans monnaie, comment faire sans voter... ?

En ce qui concerne l’usage de la monnaie nous avons réglé la question. L’informatisation des données la remplace avantageusement. Et pour ne plus voter ? Nous mettons quoi à la place ?

Rien.

La réponse s’explique : « en » désargence, plus que jamais, c’est l’expérience qui compte : ce qu’elle engage, ceux qui s’y engagent, et son suivi. Ses conséquences peuvent aujourd’hui être analysées, prises en compte en temps réel et jugées en fonction de ses propres critères et non de critères standardisés en fonction des langages marchands. On peut à tout moment l’arrêter. Ceux qui y participent n’ont rien à perdre - ni à gagner au sens monétaire - en changeant d’hypothèse de travail.

Si gain il y a, il est relatif à « l’expérience » sous tous ses aspects.

 

Sous la Monarchie de Juillet, Guizot, à qui on prête le slogan « enrichissez-vous », refusait d’augmenter le nombre des députés admis à la Chambre. Rappelons qu’à l’époque le suffrage était censitaire. Ne pouvaient élire ou être élus que ceux qui disposaient d’un certain revenu.

A l’époque, « la société » qui comptait, efficace, efficiente, était (déjà !) celle qui avait des domaines à gérer, faisait naître l’industrie, à n’importe quel prix social - secourir les pauvres étant du ressort de l’Eglise. Guizot n’avait aucune envie de voir les débats à la Chambre envahis par des beaux parleurs et perdre son temps dans des affrontements d’opinions sur des principes hors-sol.

Il justifia sa position en déclarant que « Les vrais moyens de gouvernement résident dans la société elle-même et ne peuvent en être séparés. » [10].

 

L’abolition de l’argent, et par voie de conséquence celle du salariat, crée un tout autre contexte que celui qui sévissait à l’époque de Guizot.

Elle applique spontanément le principe a ou anti-séparatiste.

La capacité donnée aux sociétaires de s’investir dans les activités de leur choix, d’en changer, d’y participer pleinement, fait résider « le vrai gouvernement » dans une multitude d’entreprises dont les expériences, la façon dont elles se complètent ou s’excluent, sont suivies en temps réel par l’informatisation des données. La liberté d’entreprendre, que le principe même du libéralisme, l’obligation d’opérer des profits monétaires, encadre et pervertit, est à la portée de l’usager lambda.

Cette capacité ne s’arrête pas à ce qu’il fait. Elle détermine inévitablement de tout autres « raisons » d’agir.

Voyons cela de plus près.

Sur les raisons d’agir

« Je ne fais pas ce que je fais seulement pour de l’argent ». Parole d’oligarque. Il considère l’argent comme un moyen. Ceux qui luttent contre les méfaits de l’oligarchie aussi. Du haut en bas de l’échelle sociale déterminée par l’usage de l’argent, il faut en passer par lui pour éviter de subir trop violemment les conséquences de son usage, à travers de multiples ruses, corrections et revanches symboliques…

En règle générale, cet évitement passe inaperçu comme tel. Au moment d’expliquer l’action même d’éviter, les raisons d’agir qui sont affichées n’ont apparemment rien à voir avec le trivial usage de l’argent. Elles font référence à des « valeurs » auxquelles tout le monde peut, doit, en conscience, souscrire.

Mais comment ferait-on pour ne pas y souscrire ?

Pourquoi devrais-je éviter la pauvreté, l’inégalité, l’égoïsme, l’utilitarisme, le mépris de l’environnement, la prostitution, le sexisme, la xénophobie… s’ils n’étaient pas provoqués, en totalité ou en partie par l’usage de l’argent ?

Abolir l’usage d’un universel concret comme l’argent abolit du même coup l’ensemble des évitements qui provoquent l’action en milieu argentique. Agirons-nous pour autant sans raisons ? Sans explication ?

Des raisons, des explications, nous continuerons d’en fournir à la pelle ! Mais elles n’auront plus du tout la même fonction.

Exemples - pris « en situation ».

Se loger

Que nous soyons propriétaires ou locataires, nous consacrons une part importante de nos revenus à nous loger. Les performances énergétiques, phoniques, des logements, leur situation dans un ensemble pavillonnaire ou un immeuble, leur distance par rapport au centre ville, les services disponibles dans le quartier où ils sont implantés, tout a un prix.

Le jeu des héritages, matériels et culturels, l’urbanisme engendré par le transport des travailleurs dans les bureaux, les usines, les administrations, répartissent les classes sociales dans un espace quadrillé par l’argent.

 

L’abolition de l’argent n’empêchera bien évidemment pas la dégradation des robinets, des chasses d’eau, des fermetures, des sols, des escaliers, des toitures et des façades !

Aujourd’hui, pour y parer, les prévenir, les soigner, il faut faire appel à différents corps de métier. Dans un sociotope sans argent, ils n’entreront plus en concurrence. Les intervenants n’auront aucun intérêt à faire les choses à moitié ni à revenir pour résoudre des problèmes de rien. Ils ne seront pas jaloux si leurs ci-devant clients s’organisent pour parer à des urgences qui ne demandent pas d’avoir blanchi dans les métiers de plombier, de carreleur, de menuisier, de serrurier, d’électricien…, pour les résoudre. Ils seront tout disposés à leur apprendre « les gestes qui sauvent » et à pourvoir les coopératives d’usagers en outils et matériaux. Feuilleter fiévreusement le code pour trouver comment attaquer le syndic, se communiquer des biais imparables pour obliger l’assurance à payer, relèvera de l’histoire ancienne.

Une solidarité de fait, spontanée, s’instaurera. On peut du reste déjà l’observer à l’œuvre dans les quartiers où sont relégués les budgets faibles : l’entraide et l’économie souterraine y sont primordiales.

La rareté des logements corrects, bien orientés, environnés de services nombreux, ne sera plus un argument pour les vendre ou louer plus chers. Vous ne serez plus obligé de loger dans deux chambres avec vos cinq enfants parce que vous n’avez pas les sous. Les économies d’échelle, imposés par l’argent, n’obligeront plus à regrouper les familles nombreuses dans les mêmes quartiers. Les quatre âges pourront à nouveau se croiser.

On ne devra plus invoquer les valeurs de solidarité. La convivialité sera vécue et enrichie sans qu’on ait même à en parler.

L’urbanisme, l’architecture, la décoration, ne devront plus passer par des cribles budgétaires. « Le beau » ne sera plus synonyme de « ce qui se vend ». Le bien-être, le confort matériel ne seront plus filtrés par les signes du cossu bourgeois. Plutôt que de pousser à renouveler la panoplie de meubles et d’appareils ménagers, vous intégrerez les rangements dans les murs, brancherez tous les logements sur une centrale d’aspiration, ferez entrer la lumière du jour par des fibres optiques. Vous ne devrez plus craindre (éviter) de ruiner les bassins d’emplois qui « vivent » des (sur)équipements domestiques.

L’ensemble des usages relatifs au logement sera de la compétence de tous. La mise en commun des capacités et des expériences offrira des garanties et avantages tout autres que les titres de propriétaire ou de locataire.

Apprendre, transmettre

L’usage de l’argent n’entre pas en jeu seulement dans l’appropriation des lieux et des choses. Il intervient dans la transmission des savoirs, dans la recherche et ses applications, qu’il stimule et bloque, dans la multiplication des diplômes, leur évaluation sur le marché du travail et la situation de chacun dans la hiérarchie des rentes et revenus.

Fin XIXe, la gratuité de l’enseignement visait l’accès de tous les jeunes aux savoirs et savoir-faire considérés comme nécessaires, notamment pour le développement industriel, où les plus-values sont plus considérables que dans l’agriculture. Dans un esprit de progrès, construit à partir de la capacité qu’avaient les riches de dépasser les difficultés quotidiennes en payant les techniques désormais disponibles, elle a donné à l’ensemble de la population les outils intellectuels élémentaires qui permettent de s’adapter aux emplois les plus divers.

L’arrivée en masse de jeunes sachant lire, écrire, compter, sur le marché de l’emploi, a créé une concurrence dont les familles aisées se sont défendues en poussant leurs enfants à des études plus longues qui ont fait entrer la culture dans le panthéon des valeurs. A justice (l’enseignement pour tout le monde), justice et demi.

Au-delà du baccalauréat, la course d’obstacles continue, sous la forme de diplômes. Ils font office de verrous dont la levée donne accès au diplôme suivant, tenant lieu de tickets d’entrée à des revenus supérieurs et de titres de propriété dans les fonctions exercées. Leurs propriétaires en défendent la valeur en toutes circonstances : par exemple en fixant des quotas et en évitant une transmission trop rapide des nouveaux savoirs, qui ferait s’effondrer l’autorité qu’ils tiennent de savoirs antérieurs.

Dans un sociotope argentique, ce qu’on apprend d’utile ne l’est qu’à condition d’entrer en phase avec les contraintes argentiques. La distillation des élites s’inscrit dans le régime de rareté induit par l’usage de l’argent. Tout ce qui est rare est cher. Il faut être rare pour valoir cher.

Dans ce contexte, ce qu’on appelle éducation vise d’abord et avant tout à « commodifier [11] » à la fois la chose apprise et l’apprenant dans l’ordre marchand.

Au départ, elle traite en principe ceux qu’elle « éduque » et les matières auxquelles on les éduque d’une manière indifférenciée et de la manière la plus économique possible pour en faire des produits vendables et le plus haut possible en gamme. Dans un sociotope argentique, le verbe éduquer s’applique aux vins comme aux élèves.

En cours de route cette montée en gamme rétroagit sur le traitement. Il devient de plus en plus sélectif (ce qui est rare est cher, suite). La sélection opère en augmentant les degrés d’abstraction. Plaquer sur le réel une certaine conceptualisation ou abstraction produit des effets d’admiration comparables à celui du Maître de Philosophie quand il enseigne que tout ce qui est vers n’est pas prose et prose n’est pas vers.

Pour que ce placage colle aux cerveaux, il faut les assister. Cette assistance a un prix. Payé par les familles qui en ont les moyens ou des bourses.

Au final l’égalité républicaine se solde par des emprunts dont le remboursement s’échelonne sur toute la durée d’une carrière. Elle survit en tirant les candidats au sort ou en pratiquant la discrimination positive.

 

Dans un sociotope sans argent, l’inévitable « commodification » n’a plus pour but de se montrer plus performant dans l’ordre des profits et des revenus.

Apprendre, transmettre, ne renvoient plus à la nécessité extérieure, triviale, de l’argent qu’il faut pour vivre et être reconnu.

Les deux opérations sont provoquées et entretenues par l’expérience.

Il est toujours possible de leur donner « des raisons ». On ne manquera pas de déclarer que « c’est mieux », « plus élégant », « plus convivial ». Mais leur raison profonde tiendra aux contraintes propres à ce qui se fait là et à quoi nous avons choisi de participer. Elles tiendront aux contraintes de l’expérience elle-même et de l’amitié que nous avons pour ce qui se fait là.

 

Dans un sociotope sans argent, apprendre c’est aller d’amitié en amitié (pour ce qu’on fait et ceux avec qui on le fait). Le passage d’une amitié à une autre, leur cumul, ne se commande pas : il tient à leur expérience. Transmettre, c’est transmettre ce genre d’amitié(s), en témoin et non plus en guide. Nul ne peut poser au maître autrement qu’en ignorant passionné. Il témoigne avec d’autant plus de conviction de ce qu’il se trouve transmettre qu’il le découvre encore et que son expérience reste ouverte, et celle de son abandon aussi. Il ne se couvre pas de l’autorité du vendeur, pressé (pour votre bien !) de vous intégrer aux utilités qui doivent de l’être au fait qu’elles « se » vendent.

Un sociotope sans argent se fait donc « anti-utilitariste » par construction. On n’objecte plus « le prix des choses sans prix » à leur marchandisation. Le « prix » particulier, unique, des choses, relations, projets, tient dans l’incertitude assumée de l’expérience qu’on en fait, sans obligation ou sanction autre que celle de la pertinence de cette expérience dans le contexte d’une tout autre économie physique et mentale.

La politisation de l’environnement

La maîtrise de la nature, dans le cadre de la commodification argentique, provoque des atteintes que beaucoup jugent irréparables. Leurs conséquences fouettent l’imaginaire social.

Dans le cadre argentique, trois voies lui sont offertes, qui ne s’excluent pas : éviter les profits « sales », tirer parti du désastre pour lancer des opérations réparatrices et rentables, créer un gouvernement mondial qui édicte les mesures utiles à l’environnement et surveille leur application.

Elles privilégient, dans l’ordre, le recours à l’émotion, l’ouverture de crédits, la montée en généralité des principes justifiant les mesures à prendre.

 

Le recours à l’émotion instrumentalise, pour la bonne cause, les réactions spontanées produites par le gâchis, la misère, la stupidité, la cupidité. Elle les donne en spectacle. Ce qui demande des sous et favorise le vedettariat. Personne ne s’en plaindra, sauf les jaloux, ni que les amis de l’environnement s’organisent en partis soucieux d’élargir leur clientèle.

Mais au moment de passer aux actes, encore faut-il trouver les crédits qui vont favoriser les entreprises de réparation, d’extension des bonnes œuvres (en matière d’énergie, d’agriculture ou d’éducation) et de prévention. Leur obtention et leur usage sont liés aux méthodes privilégiées par l’usage de l’argent (économies d’échelle) et ses contraintes élémentaires (soldes créditeurs). Ils font rentrer les entreprises à caractère écologique dans le giron du capital. Les « alternatives » - à l’agriculture dévastatrice, à la surconsommation de pétrole, d’emballages, etc. - ne sont tenables qu’à condition d’être menées en grand, de ne pas menacer des bassins d’emplois, d’en créer de nouveaux. Elles attirent des entrepreneurs pour lesquels l’environnement n’est qu’un créneau comme les autres et qui ne « regarderont » pas à y prolonger des pratiques douteuses. La reverdisation générale de l’économie participe donc des retards pris dans la course contre le réchauffement climatique.

Cela se sait, même sans le dire ouvertement. Sur fond d’impossibilités, de doubles-impasses, de contradictions, d’évitements impossibles, l’imaginaire social se rattrape aux branches de revendications « démocratiques ». Elles montent en généralité, comme en témoignent, prises quasiment au hasard dans la presse alternative, quatre phrases de synthèse.

 

Un des enjeux du moment est de réussir durablement à faire vivre la politique autrement.

Le souhait de la majorité des gens et la clef de toute démocratisation réside dans le renforcement du pouvoir des citoyens, partout, sur tout et tout le temps, pas seulement en leur donnant la possibilité d’élire des représentants une fois de temps en temps.

La possibilité pour les citoyens de s’organiser pour réfléchir, d’agir ensemble, décider, dans la durée, est cruciale.

Ils ont aussi besoin de pouvoirs dans leurs organisations, ne serait-ce que pour avoir envie de continuer à en être [12].

 

Ces quatre phrases sont imbibées par des enjeux de pouvoir, et c’est tristement normal. Dans un sociotope argentique ou argentifère, tout « pouvoir » passe par l’obligation d’opérer des profits monétaires et de les redistribuer d’une manière « suffisante » pour éviter les injustices trop visibles. Aussi longtemps qu’il faudra en faire, le pouvoir des usagers sera dévolu à leur service, à travers l’expression d’un avis sur des généralités artificielles, censées impacter leurs engagements concrets, ou l’achat de produits et services préemptés par les riches.

Dans un sociotope sans argent, s’organiser pour réfléchir, agir ensemble, décider « dans la durée » n’est plus une possibilité. Elle est intégrée dans les activités où les usagers s’investissent librement, non pour un salaire mais pour ces activités-là, pendant toute la durée de l’expérience - aussi longtemps qu’elle restera vivante.

Sans billets de banques, sans prix, nous n’en toucherons que mieux « le prix ».

 

*

De l’expérience mentale
à l’expérience réelle

Récapitulons.

L’expérience mentale de l’abolition de l’argent conduit à en faire plusieurs.

 

La première, basique, commune à tous ceux qui ont le cœur social ou écolo, mais pas seulement (« la gauche n’a pas l’apanage du cœur » !), commence par une prise en compte des effets négatifs à court et long terme de l’expérience libérale sur la planète et ses hôtes. Le survol des dévastations en hélicoptère livre des émotions fortes. Les famines, les santés perdues, le retour des œuvres de charité ferme le ban. Un jour l’idée vous vient que le libéralisme n’en est responsable que parce qu’il est entièrement soumis aux contraintes de l’argent, outil de mesure, d’accumulation, de domination…

Mais tout le monde le sait ? Oui - hélas ! On le sait mais quand même… Pas au point d’y réagir comme à l’occupation d’un ennemi, pas au point de voir que les excès du libéralisme soignent ses propres excès et que tout ce qu’on peut faire pour corriger, par des dépenses en argent ou non, contribuent à sa pérennité. Pas au point de toucher que l’argent entretient, chez tous les usagers, du mendiant à ses plus hauts dignitaires en passant par tous les humanoïdes de bonne volonté, une complicité de fait.

Ceux mêmes qui protestent contre les appâts et dégâts des profits monétaires ne voient pas pourquoi il faudrait s’en priver. C’est pourquoi nous sommes tentés de préférer ceux qui sont attachés au modèle libéral, les amis de Bildelberg, aux copieurs « anticapitalistes » et autres Insoumis.

La première expérience s’arrête à cet ensemble de constats et à ce qu’il a de pervers.

 

La deuxième expérience prend en compte l’hypothèse d’abolir les profits monétaires et que cette abolition n’implique pas nécessairement l’abolition d’une monnaie d’échange. Dans le modèle distributiste, nous l’avons vu, il n’y a plus de profits monétaires, mais l’usage de l’argent s’y impose néanmoins encore, sous la forme d’un revenu social. Celui-ci est gagé sur l’ensemble des produits et services disponible et permet de les acheter. L’usage de l’argent continue de plier les usagers à son usage, à ce qu’il mesure et valorise, à un budget.

 

La désargence proprement dite ne commence qu’à partir du moment où on fait une troisième expérience mentale : celle d’un quotidien dépouillé de tout échange monnayé ou monnayable, où les choses que nous avons, aurons « en vue », à titre privé ou public, ne feront plus appel à aucun chiffrage monétisé.

L’expérience mentale décisive est donc celle du passage de l’échange (monétarisé) à l’accès aux choses mêmes - choses matérielles, situations, représentations. De la quantité à la qualité, de l’itération industrielle, morale, des actes et des choses à leur singularité radicale.

 

La quatrième expérience, au carrefour des précédentes, commence quand vous entendez parler ou découvrez par vous-même l’usage d’un outil de substitution bien connu aujourd’hui pour servir à faire plus de profits, et qui pourrait aussi bien servir à s’en passer : l’informatisation des données.

Tous ceux qui ont intégré l’imaginaire désargentiste ne sont pas convaincus qu’il soit nécessaire d’insister autant que nous l’avons fait sur ce point. Mais nous n’y serions pas venus à la désargence si nous n’avions pris en compte que l’usage de l’informatique survivrait à l’économie marchande. Sur ce point, une civilisation sans argent ne reviendra pas en arrière. Montrer les effets positifs que la désargence aura sur l’informatisation des données aide à lever les doutes sur la possibilité de tourner la page.

 

Une cinquième expérience mentale a trait aux changements introduits par l’abolition du salariat dans la façon dont, à titre privé ou public, ce que nous avons « en vue » se décide.

Elle porte sur une banale opération, rarement interrogée comme telle, qui consiste à transformer ce qui se fait, se projette, en une certaine idée de ce qui se fait ou projette . Elle justifie. Ce faisant elle réduit les acteurs sociaux, quelle que soient les entreprises dans lesquelles ils sont engagés, à la fonction d’émetteurs d’opinions.

En l’état actuel de la démocratie, le pourcentage de « pour » est censé assurer la justesse de tout ce qui, en régime collectif, se décide. La votation transforme l’opinion en monnaie. La comptabilisation des votes est devenue si courante que nous en sommes arrivés à croire que ce qui se décide ne peut l’être sérieusement que sous la forme d’une votation. Les opinions les plus nombreuses adjugent la décision.

Prenant en compte l’usage des banques de données capables de saisir ce qu’implique tel choix dans un environnement de choix, la cinquième expérience mentale est celle de décisions prises « à l’expérience », sur les lieux et dans le cours même des expériences concrètes dans lesquelles les usagers sont engagés. Dans un sociotope sans argent, toute entreprise prend clairement et constamment en compte le risque qu’elle court de s’arrêter, de se transformer, de s’associer à d’autres. On peut en escompter une tout autre pacification ou convivialité des rapports entre les usagers.

 

La sixième expérience mentale prolonge la précédente. Elle remet en cause tout ce que nous croyons savoir sur la façon dont nous agissons.

Dans un sociotope argentique, ce qui « vaut », d’une manière triviale, en prix, résulte d’un travail salarié dont le choix, la nécessité, la justification, s’expliquent par des principes d’action qui préexistent à nos actions mêmes.

Nous savons ou reconnaissons tous, aujourd’hui, que l’idéologie est le reflet des choses matérielles. Mais le savoir, le reconnaître, nous dispense encore trop souvent d’observer que ce que nous faisons, concrètement, et les explications que nous en donnons, n’ont rien de constant ou que leur constance est l’objet de recherches infinies et sans « fins » réelles. Elles sont en recherche. Expérience, suite.

L’expérience mentale d’un sociotope sans argent ne s’arrête donc pas à faire sortir la valeur marchande du champ social. Elle conduit à se distancier de la faveur dans laquelle est tenue « la valeur d’usage », qu’on oppose quasi mécaniquement à la précédente. La valeur d’usage en effet n’abolit pas nécessairement toute référence à des « raisons » de caractère transcendantal. Quelle maîtrise avons-nous de ces « raisons » ? Une telle maîtrise n’est pensable qu’à condition de les penser comme des expériences. Les conditions matérielles de la désargence y sont propices.

En l’état de nos réflexions, seule la désargence semble aujourd’hui capable de stopper les ravages sociaux et environnementaux du libéralisme. Mais dans le cadre de la délégation de pouvoir jugée à tort comme « démocratique », comment agir ?

Etant donné qu’elle est encore largement inconnue, combien de lustres faudra-t-il attendre et mijoter son imaginaire avant qu’elle soit suffisamment connue et acceptable pour fonder un parti ayant quelque chance « d’aller au pouvoir » ?

Sombre perspective.

Elle ne laisse en toute logique rien de mieux à faire que de se tenir en forme pour supporter l’insupportable et chercher de nouvelles ruses pour l’aménager - ou l’oublier.

Sauf que les arbres ne toucheront jamais le ciel, Bildenberg non plus. Les colosses ont des pieds d’argile…

Sauf que l’imaginaire de la désargence ne dépend pas d’un raisonnement.

Il dépend de l’amitié que nous avons pour les choses et les autres.

Il dépend d’un coup de logique, comme on parle de coup de cœur.

L’expérience mentale de la désargence, au final, résiste.

 

Septième du rang : l’expérience de sa résistance.

 

*

Notes

[1] V. Alain Supiot, La gouvernance par le nombre (Fayard) : par le recours à des notions générales et impersonnelles comme la loi, le traitement chiffré, l’autorité prêtée aux quantités supérieures.

[2] cf l’aérodrome de N.-Dame des Landes et la qualification originale (évasion) donnée par un juge à la façon dont une « bande organisée » avait retiré les sièges d’une banque pour protester contre l’évasion fiscale.

[3] Pour avoir empêché la barque des morts d’atteindre l’Enfer, Hadès l’a condamné pour l’éternité à remonter une pierre au sommet d’une montagne. N.B. en grec Sisyphe = « homme sage ».

[4] Cette mesure irait bien au-delà du « quantitative easing » (« assouplissement quantitatif ») déjà pratiqué par de nombreux pays (rachat par les banques centrales de dettes et titres pervers).

[5] Comme l’a établi André Gorz dans l’article qu’il a publié en 2003 dans Transversales Science-Culture où il présente cette solution comme seule capable de donner à tous « un revenu suffisant »,

[6] Tous les jours les banques prêtent de l’argent à des particuliers, à des entrepreneurs ou à l’Etat. Cet argent, dont l’existence tient à une écriture, elles le versent aussitôt à leur crédit. Elles le prêtent ensuite avec intérêts. A mesure que vous le remboursez, elles l’annulent sur votre compte.

[7] Pour la petite histoire, Cabu a consacré à l’économie distributive une double page laudative dans un des premiers périodiques écolos, La Gueule ouverte , au début des années 70. En 2000, la revue PROSPER a été créée tout exprès pour la sortir de l’oubli, en tant que moment de la pensée économique, et faire l’expérience mentale de ce qui se passerait, dans les conditions actuelles, si ce qu’elle avait de plus attractif, l’abolition des profits monétaires, responsables de la destruction de la planète, entrait en application.

[8] 1939. Dans cet ouvrage, Jacques Duboin réserve un chapitre spécial à l’URSS et s’appuie sur le fait qu’elle abolit les profits monétaires (mais pas l’usage de l’argent) pour montrer que la chose est possible.

[9] Duboin quant à lui affirmait n’avoir rien inventé et trouvé dans un ouvrage d’Edward Bellamy l’origine de sa propre pensée économique et sociale. Cf Cent ans après ou l’An 2000 , paru en 1888, dont le tirage atteignit le million d’exemplaires en anglais. L’ouvrage a été republié en « poche » chez Infolio avec une introduction de Thierry Paquot. N.B. : Bellamy non plus n’avait pu connaître l’hypothèse exprimée par Marx dans ses Brouillons ( Grundrisses , conservés en URSS et dont les premières traductions n’ont eu lieu qu’à partir des années 1930).

[10] Michel Winock, Les voies de la liberté , p. 97. V. aussi Pierre Rosanvallon sur « le moment Guizot ».

[11] Le vocable, importé de l’anglais, vise l’ensemble des opérations qui s’adaptent à la marchandisation générale des comportements, produits et services et leur mise en concurrence. Il peut également servir à désigner l’ensemble des opérations qui adaptent ou s‘adaptent à un monde sans argent. V. plus bas.

[12] Bruno Bessière dans Cerise , 12 Mai 2017.