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J.Patrick Abelsohn et Marc Sanders

Esquisse d’une gestion
post-argentique

mardi 15 novembre 2016, par Admin

Soit un article quelconque offert à l’achat.

Nous n’y avons accès qu’à condition d’avoir l’argent.

L’argent passe donc pour premier.

Mais à chaque étape d’une production, d’une recherche, qu’est-ce qui importe ?

Des compétences, des matériaux, de l’énergie, des locaux...

Si l’argent permet de les acheter, c’est parce qu’ils sont disponibles ?

Il vient donc en second… ?

Et s’il n’intervenait plus ? Si, au lieu de lutter pour en avoir et soigner ses dégâts sociaux et écologiques, on décidait que son usage est devenu inutile ?

L’informatique permet aujourd’hui de savoir en temps réel l’état des ressources : ce qu’il y a, où, en quelles quantités. Elle permet de suivre et d’anticiper les conséquences et interactions de leur usage. Elle offre le moyen de fonder l’économie directement sur ces ressources et non plus sur les profits qu’il faut en faire.


D’autres ont eu bien avant nous l’idée d’abolir l’usage de l’argent. Mais ils ne disposaient pas encore de l’outil informatique, aujourd’hui utilisé pour maximiser les profits monétaires et le contrôle social. Un sociotope sans argent en fera un usage tout autre, en raison directe des deux conséquences de l’abolition de l’argent : l’abolition des profits monétaires et celle du salariat.

C’est donc par elles que nous commencerons. 

L’abolition des profits monétaires

Les particuliers, les entreprises, l’Etat, quels que soient leurs activités et projets, sont soumis à l’obligation d’avoir une somme suffisante d’argent pour les mener à bien. Le caractère exceptionnel des expériences où il n’entre pas en jeu confirme la règle. La dématérialisation de l’argent fait désormais de simples chiffres l’instrument de sa création. La création monétaire, par construction, met la dette et les profits monétaires au cœur du dispositif économique. Inscrite à votre débit, le banquier verse aussitôt à son crédit la dette que vous contractez envers lui [1] :

La bonne santé des entreprises, les pompes et les œuvres de l’Etat, la protection sociale, les acquis sociaux, dépendent de leur croissance (dette et profits monétaires confondus), et celle-ci du marché. Il leur est maintes fois arrivé de se bloquer. La surproduction faisait chuter les prix. Elle jetait les ouvriers à la rue. Les magasins restaient pleins et les ventres vides. Crise classique. La crise moderne se résout au jour le jour en faisant des profits « hors sol ». Les profits tirés de l’économie réelle sont largement dépassés par ceux de la spéculation [2], responsables de « bulles » dont l’explosion est tragique. Le caractère spéculatif prédominant de l’économie moderne touche les instruments de production eux-mêmes, qui passent de mains en mains après leur avoir appliqué des restructurations (vente d’actifs et « plans sociaux ») pour être plus concurrentielles.

Les derniers arrivés aux manettes de l’Etat le reconnaissent : on a tout essayé. Mais ils continuent, dans la logique de ce qui a échoué, celle d’une indispensable et suffisante « croissance » [3] sans laquelle on ne peut redistribuer de dividendes corrects aux actionnaires, attirer les investisseurs, rendre les entreprises plus performantes avec moins de salariés, lever des taxes et impôts à une hauteur suffisante pour abonder les services de l’Etat, chargé en dernier ressort d’éponger les dégâts et de socialiser les pertes.  

Relocalisation générale et réaffectation des ressources

Le simple énoncé d’une possible abolition de l’usage de l’argent déclenche des fantasmes de chaos épouvantable. Supprimer tous les emplois qui ont pour unique objet de faire de l’argent, rien qu’en France, se traduirait par vingt millions de chômeurs de plus ! Le salariat n’étant plus obligatoire, qui ramassera les poubelles ?  La production de biens et services réels, aujourd’hui ralentie par les obligations comptables, va tourner à plein régime ! Elle surconsommera ! Vous aurez - trop tard ! - la preuve que les profits monétaires ne détruisent pas la planète ! C’est la concurrence économique, tout au contraire, qui la protège ! Les besoins sont par nature illimités. L’argent y met bon ordre. Si vous le supprimez, ceux qui sont en bas de l’échelle des revenus, qui sont les plus nombreux, vont tous vouloir leur piscine privée. Ils vont se ruer pour rafler tout ce qu’il y a, en commençant par les Mercedes. Famine garantie, troc, files d’attente à la soviétique devant des magasins dont l’offre aura été réduite aux produits essentiels. Marché noir. Maffia, loi du plus fort à tous les étages, western permanent. Le quadrillage policier n’aura plus de limites. Pour trouver à manger, il faudra s’engager à l’armée, qu’on emploiera en provoquant un conflit mondial… [4]

Cet argumentaire catastrophiste prouve simplement qu’il est impossible de résoudre le problème avec les outils qui l’ont engendré. Il néglige la montée en puissance de faits positifs, qui pourraient être bien plus répandus si ceux qui les portent ne devaient aujourd’hui ruser avec les contraintes imposées par l’usage de l’argent, comme on le voit dans la multiplication marchés où on apporte et prend sans payer, des villes énergétiquement autosuffisantes, la façon dont la location se substitue de plus en plus souvent à la propriété, la mutualisation des outils, la croissance du nombre d’associations 1901, les essais qui sont faits pour davantage de participation dans le cadre de la commune ou des lieux de travail. Dans un sociotope sans argent, tout ce que coiffe aujourd’hui le terme d’alternative [5] jouera un rôle moteur et non plus marginal [6]. Les ci-devant travailleurs seront en mesure d’interroger l’usage concret qu’ils ont de tels ou tels dispositifs et, tout particulièrement, de leurs usage comme signes de distinction. Ils seront en mesure de résoudre en priorité les contraintes de base. La décroissance matérielle ne sera plus présentée comme le but. Elle sera donnée par surcroît.


La réadaptation constante de l’instrument de production aux contraintes du marché a des effets brutaux. Elle s’avère souvent impossible en raison du coût de nouveaux investissements, ouvrant ainsi la porte aux produits étrangers. L’abolition de l’argent lève cette impossibilité. Elle seule peut permettre une relocalisation des activités. Celle dont rêvent les indépendantistes de tous bords n’aboutira jamais aussi longtemps que les capacités locales seront sélectionnées à des fins concurrentielles sur un marché extérieur. Dans un sociotope sans argent, le moindre-prix, la concurrence, n’empêcheront plus les peuples de se nourrir eux-mêmes. Quel intérêt y aura-t-il à faire parcourir des milliers de kilomètres à des produits fabriqués en A, emballés en B, dans des cartons ou paquets imprimés en C ? [7]

Le lendemain même de l’abolition de l’argent les raisons d’importer et d’exporter pourront être reconsidérées sous un tout autre angle que celui des profits monétaires : elles le seront sous celui de l’usage qu’on en a. Les appareils productifs les plus adaptés à faire des profits monétaires se reconvertiront pour faire des profits sociaux et écologiques. Les pays forcés d’exporter les richesses de leur sous-sol et de s’adonner à la monoculture retrouveront le droit d’usage de leurs ressources. Les pays importateurs devront négocier avec eux sur un tout autre pied que celui de la violence marchande. Ils devront eux aussi reconquérir une indépendance qu’ils ne savaient pas avoir perdue et mobiliseront des ressources locales qu’ils avaient oubliées. Le remue-méninges touchera l’ensemble de la planète et donnera au vocable de « mondialisation » une connotation autrement positive. 

Les ressources sont et seront toujours inégalement réparties. Mais les appels à compléments auront lieu non plus en en appelant à la solidarité, valeur morale par excellence, qui a fini par créer une économie d’assistance parallèle. L’abolition de l’argent solidarise matériellement les usagers. Dans un sociotope sans argent, les usagers ne sont plus séparés les uns des autres par l’inégalité de leurs revenus. Ils ne sont plus obligés de prendre dans la poche des autres. Les complémentations auront lieu sur la base des ressources disponibles, objectivées par l’informatisation des données qui permet aujourd’hui de savoir, du plus proche au plus lointain, de quelles ressources on dispose, où et en quels volumes, et à quelle cadence il est possible de les renouveler.


Les guerres, les ravages naturels, le Blocus Continental, le dumping économique, le fait qu’une technique est devenue obsolète, sa condamnation pour des motifs de salubrité publique ou religieuse, ont de tout temps donné lieu à des reconversions de l’appareil productif et la recherche de procédés nouveaux. Dans l’urgence, nombre de reconversions et de substitutions, qui auraient pu avoir sur le long terme des effets bien plus favorables à l’environnement social et écologique, ont été abandonnées. Les aliments et matériaux de substitution se sont imposés du fait qu’ils étaient la source de nouveaux profits, plus rapides et supérieurs. 

L’appât du gain lève et abaisse alternativement les barrières. Son abolition multipliera les chemins (invention, solutions). Elle vérifiera leurs avantages dans de tout autres domaines que ceux dédiés à la croissance des profits monétaires, et s’il faut arrêter une production, un service, ce sera pour de tout autres raisons que celles qu’impose l’usage de l’argent. 

La conséquence la plus spectaculaire de l’abolition de l’usage de l’argent sera l’arrêt total des activités consécutives à la machinerie argentique (banques, assurances, bilans, fisc, Bourse) et de toutes celles qui n’ont d’autre but que de faire des profits monétaires en produisant des objets, appareils, services destinés à compenser, distraire, distinguer, sans se soucier de leurs retombées négatives (surconsommation des ressources, inégalités symboliques, pollutions). On y verra plus clair dans les activités dédiées en priorité à défendre les privilèges des riches (armée, police, justice, classe politique, éducation). Ceux qui occupaient les activités devenues inutiles en trouveront ou inventeront d’autres dans lesquelles investir leur potentiel de ressources personnelles jusque-là sous-employées ou injuriées par les conditions de travail.

Qu’il s’agisse de produire, de servir, de recherche, de convivialité, ils n’en seront plus empêchés ou limités par le manque d’argent. Si, malgré la chute des dépenses consécutive à l’extinction des produits et services inutiles, leur renouvellement risque de ne pas suivre, ils en seront prévenus par les banques de données au moment même de concevoir leurs projets. Le souci des ressources naturelles, techniques, les motifs matériels et culturels qui induisent à prolonger l’expérience des usages existants, les modifier ou en inventer d’autres, passeront au premier plan.

l’abolition du salariat

Abolir l’argent abolit le salariat. Cette abolition, Marx, l’a fermement opposée, jusqu’à la fin de sa vie, au militantisme syndical [8], qui ne change la condition ouvrière qu’à la marge et laisse la part belle à l’exploitation patronale. Tenant compte de la productivité croissante, et sans écarter l’usage de l’argent, il n’en avait pas moins prévu qu’une fois l’appropriation des moyens de production acquise, « la distribution des moyens de paiement devrait correspondre au volume des richesses socialement produites et non au volume du travail fourni ». [9] Il ne se serait plus agi de salaires (dus à un patron) mais de revenus (octroyés par la puissance prolétarienne organisatrice de la production). Seraient-ils égaux ou non, il ne l’a pas dit, mais leur inégalité aurait reconduit les classes sociales du régime précédent [10]. 

L’abolition de l’argent élève au niveau d’un droit opposable, celui, pour chacun, de s’investir dans les activités de son choix. Elle implique que les usagers peuvent désormais s’investir dans toutes les activités qui les attirent ou dont ils sont curieux de faire l’expérience. Elle substitue le concept d’investissement, personnel ou collectif, à ceux d’emploi et de travail. Ils peuvent s’investir dans les activités déjà existantes, « papillonner » de l’une à l’autre [11] ou en créer de nouvelles. Mais aucune entreprise ne pourra les retenir si elle reproduit, même de loin, les conditions d’exploitation du salariat. Ils exerceront donc sur les conditions de leur participation et la nature des expériences poursuivies une pression autrement forte que celle qu’ils tiennent actuellement du droit de grève. Cette pression même soutiendra la façon de considérer toute entreprise comme une expérience et la logistique informatique créée tout exprès pour l’accompagner en tant qu’expérience. .  

La définition des objectifs 

La capacité de s’investir dans les activités de son choix interviendra dans la façon même de définir les objectifs poursuivis, à titre personnel ou collectif, dans les conditions concrètes de l’exécution sur le terrain et dans leur suivi. Un rapide examen de ces trois points nous a semblé nécessaire pour bien comprendre l’esprit nouveau instauré par l’abolition de l’argent et l’usage que nous attendons des banques de données.

Dans un sociotope sans argent, l’intérêt des activités dans lesquelles les usagers décident de s’investir dépend exclusivement de la valeur d’usage qu’ils reconnaissent aux produits et services auxquels ils avoir inconditionnellement accès. [12] Leur appréciation (en dehors de toute valeur monétaire) dépend de la culture locale, de la sensibilité de chacun, de la façon dont le produit ou service entre en phase avec les autres produits et services. L’expérience (« la raison appliquée à l’usage ») qu’on en fera sera décisive.

Les usages qui résistaient à la marchandisation (re)feront surface. Ce qu’ils impliquaient, qui échappait souvent à leurs usagers mêmes, dont ils avaient honte (comme de petites ruses ou d’un patois), qui marquaient leur résistance à l’égard des usages établis, sera reconsidéré dans un tout autre esprit. Fin de la symbolique monétaire (usages de riches, usages de pauvres). Fin de la temporalité particulière que le retour sur investissement impose (les riches d’abord). Les soucis énergétiques et environnementaux seront pris en compte dès la conception du produit ou du service avec un tout autre sérieux que dans un sociotope argentique où, même en partageant les constats les plus alarmants, le consensus ne peut être obtenu qu’au prix (le mot prend ici tout son relief) de longues négociations financières. [13]

Le plein emploi des ressources locales, l’efficience des dispositifs, feront probablement descendre le temps de travail humain nécessaire à pallier aux contraintes élémentaires bien au-dessous des « trois heures » dont on rêvait encore dans les années 80. Ce qui laissera beaucoup de temps à l’inventivité. La jubilation pragmatique traversera l’ensemble des ci-devant classes sociales. Libérées des contraintes de l’argent, objectivement instruite (l’informatisation des données étant libérées de l’emprise des lobbies), en aval et en amontau sujet des ressources disponibles et des conséquences de leur usage, il faut donc s’attendre à ce que les propositions nouvelles prolifèrent.

Les conditions concrètes de l’exécution

L’usage de l’argent n’empoisonne pas seulement les objectifs poursuivis (conditionnés par les retours sur investissements). Il empoisonne les rapports entre collègues (dont l’autorité est indexée sur le salaire) et le vécu des objectifs (la terreur de ne pas réussir, le soupçon d’incapacité, la mesure des efforts, la cadence des retours, la croissance des profits).

La vie en entreprise se vit aujourd’hui comme une bataille qui traite les travailleurs comme les soldats du bilan de fin d’année. Les positions d’autorité marquées par le salariat les mettent en rivalité. Elles ont des effets retardateurs et déresponsabilisants (ne pas penser au-dessus de son grade). Ceux qui, après moult difficultés, opérations de charme et promesses de compensations en retour, mettent en œuvre ce qu’ils ont proposé, dissimulent les écueils, les retards, les impasses. Les sommes investies au départ, celles investies pour corriger les dérives, rendent de plus en plus difficile de revenir en arrière. Les décisions sont prises par ceux qui disposent déjà d’assez d’argent pour lancer des projets. Elles doivent gagner de l’argent . Sinon c’est raté. Ceux qui sont à l’initiative du projet perdent la face - et les salariés leur emploi.

A partir du moment où les usagers ne sont plus motivés, « pour aller au travail », par un salaire, le choix qu’ils font d’une activité doit trouver, prouver son intérêt dans cette activité même. Ils peuvent immédiatement y renoncer si les conséquences des opérations dans lesquelles ils se sont investis sont négatives ou menacent de le devenir. Ils peuvent également s’en détourner si leur capacité d’intervenir dans les décisions est niée, si les corrections de trajectoires ne leur sont pas expliquées, s’ils subodorent des enjeux secrets… - s’ils se retrouvent en situation de soumission. 

L’abolition du salariat renverse la position classique du travailleur qui « s’accroche » à son emploi. Cette fois, du fait même qu’il n’y aura plus d’argent à la clé ni de sécurité de l’emploi à chercher, c’est le projet, la façon dont il avance, les rapports de confiance, la place laissée aux initiatives, qui ont motivé le ci-devant travailleur et le retiennent, même s’il n’est pas absolument convaincu de l’utilité de ce qu’il vient faire là. Ils le motivent et le retiennent d’autant mieux que l’ensemble du projet se présente comme une expérience, et ceci même si le produit ou service est en usage depuis des décennies.

Le suivi des expériences

Dans un sociotope sans argent, les expériences entreprises, expérimentées, sont intégralement aux mains de ceux qui s’y investissent, qui sont, comme le font valoir aujourd’hui les chefs d’entreprises, les mieux placés pour en assurer le suivi. Mais se rendre compte de ou que prend un tout autre sens dès lors que les profits monétaires n’entrent plus en jeu. Le libéralisme génère des unités de production qui ne s’intéressent qu’à leur propre sort, leur propre profit. Ces unités servent avant tout les intérêts privés de détenteurs de capitaux, y compris dans des formes coopératives. Leurs gestionnaires ne sont attentifs aux autres entreprises que dans la mesure où elles leur font concurrence ou risquent de dominer le marché. 

Dans un sociotope sans argent, les unités de production (entreprises, expériences) seront avant tout attentives à créer des synergies ou à s’inscrire dans des ensembles dont les performances heuristiques (concernant la recherche) seront prises en compte au même titre que les réductions de matériaux, énergie, transport.. 

Dans un sociotope sans argent, économiser les ressources, le travail, croiser les activités pour dépenser moins, c’est bien (mais devient relativement facile). Ouvrir d’autres pistes de recherche pour économiser la planète, fêter l’intelligence et la vie, c’est mieux !

Banques de données démonétarisées

Encore qu’elles ne le fassent pas expressément sous ce terme, nombre d’institutions sont aujourd’hui déjà dédiées à la définition des objectifs, aux conditions concrètes de l’exécution et au suivi des expériences. Des institutions comme l’INSEE, la statistique nationale, la presse économique, rendent compte de la façon dont les problèmes posés par les contraintes de base sont ici ou là résolus. Elles fournissent des indications sur les quantités extraites, produites, dépensées, les tendances des différents marchés. Elles racontent comment des entreprises se sont construites, expliquent leur succès, leurs échecs. Elles agissent comme des agences de renseignement. Mais les renseignements ne sont pas collectés au hasard. Ils sont choisis pour orienter les entrepreneurs vers des « créneaux » favorables à une croissance plus rapide des soldes de bilans. Dans un sociotope sans argent, libéré du souci de rentabilité, ils s’enrichiront de « données » négligées (on aimerait le croire) comme l’a été, par exemple, l’action des pesticides sur la fécondation des fleurs.

Fin XXe, la numérisation des objets (on ne parlait pas encore couramment de « données », data en latin) est entrée dans notre quotidien sous la forme de « codes à barres » ou « codes-barre », apposés sur tous les articles. Des timbres de plus en plus petits les remplacent, qui peuvent fournir non plus dix ou quinze indications mais des milliers. Tous les articles en stock ou en vente sont aujourd’hui informatisés ou en voie de l’être. [14] Le geste commercial le plus répandu est probablement de présenter aux caisses les codes-barres à un rayon laser fixe ou intégré à une « douchette ». Le bip que cette présentation fait entendre signale le déclenchement de deux circuits. Celui du renouvellement des articles, qui concerne des choses matérielles, et celui des prix, qui porte sur leur évaluation.  Le geste mental premier de la désargence consiste à clamper le circuit des prix. Il divise par deux la quantité des traitements effectués. L’opération sera, matériellement, plus facile à mener que le passage à l’euro. Elle impliquera les usagers d’une tout autre façon !


Au départ, la numérisation des objets se résumait à identifier des articles en langage 01. Elle a complété cette fonction en indiquant « où les trouver » et donc la liste des fournisseurs (ce que les dictionnaires d’une certaine épaisseur, à leur façon, faisaient déjà en citant les gisements, les auteurs, les époques). A la gestion purement comptable s’est rapidement ajoutée une gestion prévisionnelle. Elle signale les renouvellements à faire lorsque le niveau des stocks devient critique et, dans les grandes surfaces, les ajuste aux consommations journalières, saisonnières, aux fins de mois, vacances et fêtes.

L’idée de savoir ce qui motivait l’achat d’un objet, d’un service, a suivi, pour mieux adapter l’offre à la demande. Elle a conduit à numériser toutes sortes d’autres « objets », qui n’ont rien à voir avec les articles de consommation, dans des domaines aussi disparates que la correspondance par courriel, les conversations téléphoniques, les occurrences de langage oral ou écrit. Les informations recueillies se chiffrent en billions. Leur nombre même les rend inexploitables. Elles sont « peignées » par des algorithmes qui permettent de savoir avant vous ce que vous allez consommer, de cibler les publicités en rapport et de les poster sur votre ordinateur, de connaître vos orientations politiques ou sexuelles, ou de « projeter » à l’avance les forces de l’ordre dans les zones sensibles. Nous en venons à craindre d’écrire, dans des contextes qui n’ont rien à voir avec les rapports de force actuels, des mots comme Palestine, Israël, Dieu ou Allah.

Cette dérive ne condamne pas l’informatique. Elle condamne le système qui s’en sert. En tant qu’outil, il semble aujourd’hui aussi difficile de se passer de 01 que de renoncer à l’eau courante, à l’électricité, aux ondes radio ou aux échographies. Personne ne regrette que l’informatisation des données puisse prévenir les maladies, prévoir le degré qu’atteindra un cataclysme naturel sur l’échelle correspondante, calculer le réchauffement climatique, l’élévation du niveau des mers, le report en amont des dépenses matérielles évitées dans un secteur donné [15]. Pourquoi regretterait-on qu’elle permette d’abolir l’usage de l’argent ? 

« Positiver » ce qu’on sait déjà faire

Actuellement la récolte des données est rarement sans incidences sur les profits monétaires. Celles réunies au sujet du climat, par exemple, orientent les investissements dans l’immobilier (isolation), le BTP [16] (digues, « murs » pour gérer le flux des réfugiés fuyant les pays inondés ou désertifiés), les vêtements et matériels de protection (capes, bottes, parapluies plus performants). Leur récolte a créé un marché. La concurrence y est féroce et les secrets bien gardés. Dans un sociotope où elles n’ont plus à se faire concurrence et où le cloisonnement des métiers aura disparu, les entreprises n’auront plus rien à cacher.  L’outil informatique optimisera les opérations en fonction de critères aussi limpides que « sain », « durable », « local », « heuristique » [17]. Il prendra en compte en temps réel la consommation des matières premières, d’énergie, etc. Il les croisera (voir plus haut) à des expériences analogues, en cours ou passées. Il déploiera pour chacun d’eux la gamme des techniques connues - et leurs risques. Il proposera des modèles pour les mettre en synergie.

Dès que la production de produits ou services sera supérieure à la consommation locale, ils figureront sur un catalogue de « surplus », dont les voisins peuvent bénéficier mais qu’il importe de prévenir pour ne pas produire en double, mieux associer les productions et reconsidérer leur objet même. Toutes opérations impensables dans une économie fondée sur l’espérance de profits monétaires supérieurs sur des territoires de plus en plus étendus et dont les dégâts mêmes génèrent de nouveaux profits.


Nous disposons depuis longtemps de dictionnaires et de manuels techniques. Google et Wikipédia ont encore amélioré leurs performances, qui vous proposent, par le biais d’analogies, des pistes de recherche dans le même domaine. Quand vous envoyez un courriel, votre ordinateur saisit certains mots et dans son empressement à vous servir vous demande si vous n’avez pas oublié de joindre une pièce à votre envoi. Dans un sociotope sans argent, il peut demander aux entrepreneurs potentiels de préciser ce qu’ils veulent faire. Il leur signalera des risques concernant la sécurité, les incidences écologiques, sociologique. Il les préviendra au sujet des difficultés techniques, des formations nécessaires, de l’existence d’articles déjà en usage, de recherches en cours dans le même domaine. Vous prendrez ses réserves en compte en suivant les indications qu’il vous propose. Vous pourrez imaginer des solutions propres à lever ses objections. Il vous accompagnera dans vos recherches et vous posera des questions en signalant dans chaque cas les difficultés.

N’importe quel informaticien vous dira que ce que vous venez de lire est encore loin de ce dont l’outil informatique est capable et met déjà en œuvre dans le contexte actuel. [18] Les savoir-faire existent. La qualité des algorithmes se juge aujourd’hui à leur façon de « créer des produits plus ciblés et augmenter la productivité » - pour en arrondir les dividendes, cela va de soi. Dans le cadre économique actuel « ce qu’il y a » n’est pris en compte qu’en fonction de son prix sur un marché défini par l’offre et la demande de produits et services choisis par la nécessité de produire en masse, au moindre prix, d’une manière concurrentielle. Le regard que nous avons sur les choses et les personnes les connaît, les reconnaît, les digère dans un utilitarisme monétaire généralisé, auquel les concepts philosophiques, juridiques, politiques et religieux n’échappent pas.

Dans un sociotope sans argent, les informations portant sur les dépenses matérielles, énergétiques, les conditions de fabrication, la durée des articles, ce qu’ils apportent de positif en termes d’usage, de recyclage éventuels, de transport, de rangement, ne seront plus influencées par l’argent que vous avez à investir dans l’opération et les calculs de rentabilité. Les algorithmes seront décidés/expérimentés en fonction de leur capacité de mutualiser des produits et services dont les usagers ne devront plus avoir honte ni craindre, à travers eux, de ravager la planète. L’intérêt d’une entreprise tiendra tout entier dans l’intérêt que présente son expérience, « vérifiée » par l’usage jugé positif qu’on en fait et non plus par les profits monétaires nécessaires pour acheter la paix sociale au bénéfice des plus riches.

Banques de données « usologiques »

L’investissement de chacun dans les activités de son choix, conséquence directe de l’abolition du salariat, implique le libre exercice de deux capacités : la capacité d’initiative (lancer une expérience - une production, une recherche, une enquête), et la capacité de participer (à ce qui se fait déjà). Dans un sociotope sans argent, nul ne sera tenu d’avoir (ou d’emprunter) de l’argent pour entreprendre ni d’en recevoir pour persévérer. L’éventail des possibles en sera considérablement élargi. Quant à la capacité de participer à toutes les expériences en cours, elle conduit, quant à elle, à une tout autre façon d’aborder les activités elles-mêmes.

Dans un sociotope où l’instrumentalisation des usages par l’argent ne joue plus, l’investissement des usagers ne dépend plus que des raisons qu’ils ont, eux, de prolonger des expériences en cours ou d’en proposer d’autres. Ils sont directement confrontés à l’écologie des façons de faire dans laquelle ils sont immergés, à ce qui fait naître et survivre des usages. La situation se renverse. La vie des usages, leurs interférences ou incidences passent au premier plan. Le premier souci des usagers est donc d’y réfléchir et de les objectiver.

Des usagers qui ne s’investissent plus que dans les expériences de leur choix, seront portés, au cours de chacune d’elles, à chercher dans la mise en observation de ces opérations mêmes et dans la façon dont elles se croisent des raisons de faire ce qu’ils font, et donc d’intervenir à tout moment et dans le plus menu détail sur les opérations qui accouchent ce qu’ils ont en projet. La maîtrise qu’ils ont des opérations visées aura, par construction, un caractère critique.


A titre d’approche de la nouvelle situation, pensons au travail qu’effectue aujourd’hui le designer. Il focalise son attention sur un usage donné (comme s’asseoir sur des sièges, disposer ce qu’on mange sur une table…). Il offre des articles qui permettent de le perpétuer tout en y introduisant des modifications qui facilitent, rendent plus séduisant, manifestent la modernité, le goût, la hauteur sociale de l’acheteur, son respect des convenances, etc. Il opère sur deux plans : celui des matériaux nécessaires pour fabriquer l’article, ce qu’il nécessite en énergie, en main d’œuvre, importations, investissements (chiffrés matériellement et en argent), et celui de l’environnement où son article trouve sa fonction. Les modifications matérielles proposées sur le premier (ce qu’il faut pour faire) anticipent l’accueil qui leur sera fait sur le second. Seront-elles acceptées ? La réception de l’article, son succès, son vieillissement, son expérience, rétroagissent sur le premier.

Aujourd’hui c’est avant tout en fonction des incidences monétaires de cette rétroaction que le designer industrialise ses modèles. La promotion de l’article mis en vente ne dit rien du coût technique, social, écologique, de cet ensemble d’opérations. Elle argumente en le qualifiant et en qualifiant son acheteur. « Il » (l’article ou l’acheteur) est moderne, pratique, original, etc. C’est ce que le prix affiche. Dans un sociotope sans argent, cet affichage est impossible. Le seul fait d’avoir accès à une pile d’assiettes, à des sièges, des vêtements, des aliments, vous garantit, par contre, qu’ils ont été produits avec le maximum de précautions environnementales et dans des conditions qui n’ont humilié personne, bien au contraire. Le fait même que tous les articles seront calculés pour durer, être facilement recyclables ou réparables, non plus « vendus » mais offert à l’essai, (on peut les rapporter !), modifiera la relation du producteur à ses « clients » et celle des ci-devant clients aux objets dont ils s’entourent.


Un sociotope sans argent fera donc évoluer le contenu même des informations recherchées. Les urgences du marché ne jouant plus, la question première sera désormais de savoir « ce qui se passe si on le fait ». Comment le faire, on trouve toujours, dans les « dépôts de savoirs », écrits ou vivants, et quand on ne trouve pas on invente ! « Ce qui se passe si on le fait » met en cause l’actualité des usages et leur écologie (transformée par le fait qu’elle n’est plus irriguée par « le sang de l’argent »). Les données qu’il importe au premier chef de connaître sont donc relatives à cette écologie. A charge pour les banques de données de les objectiver, en indiquant, pour chacune d’elle 1. de quoi elle fait matériellement usage (ce qu’il faut pour le faire), 2. dans quel environnement (d’usages), sur lequel elles anticipent et qui rétroagit sur leur matérialité, 3. Ce que changerait l’arrivée de nouveaux matériaux ou procédés aux niveaux 1 ou 2 [19].

Elles permettront de suivre en temps réel ce qui résulte de l’expérience entreprise (dont le designer approche par intuition). En tenant compte de ce qu’elles ont en mémoire au sujet des ressources, de l’usage qui en est fait à ce moment-là, des expériences auxquelles cet usage est associé ou l’a été, elles indiqueront les incidences des modifications envisagées dans l’écologie des usages. Elles relèveront les doublons (expériences semblables faites au même moment ailleurs), signaleront les dangers d’une application à long terme, les possibles bénéfices heuristiques de l’expérience, les difficultés, les contradictions, comme le fait aujourd’hui un ordinateur lorsqu’il souligne en rouge ou vert les fautes d’orthographe ou de grammaire, en fonction du « cahier des charges » constitué à partir des conventions de la langue écrite.

Personne ne regrette, quand il rédige un texte, que son ordinateur lui signale ses erreurs orthographiques ou grammaticales. Pourquoi faudrait-il redouter qu’il signale ce qui se fait déjà ou a déjà été expérimenté, les limites à ne pas franchir pour ne pas épuiser les ressources, les risques courus, sans que vous vous en rendiez compte, par ce que vous avez entrepris ? Car il est déjà en capacité de le faire ! Il y a d’autant moins de raison de le redouter que les usagers auront le contrôle des algorithmes dont ils se serviront à l’essai, constitués et utilisés dans la transparence (rien à cacher) et le calme (puisque les risques sont signalés et que renoncer à une expérience ne vous coupe pas les vivres).

Un parlement en actes, ouvert à tous

L’exercice mental de l’abolition de l’argent s’applique à anticiper les conséquences pratiques de l’abolition de l’argent. Il n’a rien à faire des « leçons sur l’homme », définitives et tristes, que l’anthropologie des boutiques, salons et instituts de recherche tire des conditions dans lesquelles nos expériences sont aujourd’hui confinées. S’il n’y a plus d’achat, plus d’échange, plus de carottes ni de bâton, qu’est-ce qui reste, qu’est-ce qui sort ?

Dans un sociotope sans argent, la manipulation de la démocratie (réduite à un homme une voix) par l’oligarchie ne joue plus. Pourquoi les ci-devant salariés, libres désormais de s’investir dans les activités de leur choix, devraient-ils faire appel à des représentants « démocratiquement élus » pour faire ce qu’ils sont en capacité de décider et de faire eux-mêmes là où ils s’engagent ? Pourquoi délégueraient-ils leur capacité d’initiative ? Qu’ont-ils à faire d’une démocratie comme celle qui est aujourd’hui censée devoir s’imposer à toutes les nations, une démocratie qui répartit l’espace démocratique national dans des circonscriptions conçues pour manifester des opinions, désirs et ras-le-bol, dans un isoloir, un jour d’exception, sur des sujets sélectionnés par et pour en perpétuer l’usage ?

L’abolition de l’argent fait droit à une définition concrète de « la démocratie » : la maîtrise continue de leurs usages par les usagers, leur maîtrise de l’ensemble des contraintes auxquelles ils sont affrontés, la maîtrise des moyens et du moment d’intervenir. Elle unifie dans un même champ les usages de la vie quotidienne et les institutions. Dans un sociotope amonétaire, si un projet, une entreprise, est stoppée, c’est uniquement pour des raisons qui tiennent à leur conception et leur exécution mêmes, et non pour des facteurs étrangers à ce qui se fait, à ce qui s’expérimente ici et maintenant. La maîtrise de leurs usages par les usagers se fait « directe » dans un sens imprévu par ceux qui n’ont que ce mot à la bouche : elle n’est plus soumise à l’échange des deux équivalents universels que sont l’argent et le vote, le premier s’appliquant à n’importe quelle chose, le second à n’importe quelle opinion.


Les illusions que le vocable de démocratie protège et entretient sont de plus en plus vivement ressenties et s’énoncent de plus en plus clairement. Les électeurs votent avec leurs pieds. Mais comment y parer ? Un documentaire datant de 2014 [20], très critique envers le système, envisage le tirage au sort généralisé. Cette proposition nous donne l’occasion de mieux comprendre ce qui fait la différence entre la démocratie argentique, où les souris élisent des chats, et la démocratie amonétaire, si tant est que « démocratie » convienne encore.

tirage au sort et désargence

L’expérience du tirage au sort, antique ou récente, a largement démontré l’existence, chez les citoyens lambda, de capacités qui ne demandent qu’à se manifester pour peu qu’on leur en donne l’occasion. Elle semble donc en accord avec un sociotope sans argent, où les initiatives et le suivi des opérations ne sont plus déterminés par les profits monétaires et la position sociale des acteurs. Elle n’en est pas moins marquée par les institutions politiques passées et encore actuelles. Elle en reconduit les principaux caractères.

Deux cas se présentent : tirer au sort ceux qui devront débattre de tous les sujets traités au cours d’une session parlementaire, et tirer au sort celui ou ceux qui seront chargés d’appliquer une « mesure » (mandat impératif). Que ce soit après tirage au sort des futurs députés ou avant de décider du contenu du mandat, on ne précise jamais que les décisions n’auront pas été tirées au hasard. Elles seront prises en fonction du nombre de voix qui se seront portées sur leur objet. Or le nombre de votants favorables à son adoption ne saurait prouver qu’elle est juste. Le fait même de devoir la voter montre qu’elle est douteuse et dans le même mouvement interdit d’en douter jusqu’au prochain vote. Passons sur les magouilles, ennoblies sous le nom de compromis, qui accompagnent ces votations.

Dans sa conception actuelle, le tirage au sort est pétri d’une notion juridique, juridicisée, du pouvoir. Il colle, encore et toujours, au paradigme des décisions plus importantes que les autres, prises dans des lieux de culte dédiés au respect populaire.  Il respectabilise - sort du commun, aristocratise - par le Hasard. Il exclut ou contribue à tenir hors du champ considéré comme « politique » les engagements qui sont pris au jour le jour dans tous les domaines, portées par des acteurs anonymes et qui sont aussi « politiques » que peuvent être « éducatives » les occasions d’« apprendre » sans qu’aucun éducateur en titre n’intervienne.

Ses partisans se scandalisent du fait que la délégation de pouvoir décidée à la majorité a pour effet de clore le bec au peuple. Mais ce n’est pas parce qu’ils auront été tirés au sort que les nouveaux délégués, délégués bis, délégués par hasard mais agissant encore et toujours par délégation, parleront ou agiront plus franchement. Le mandat impératif qu’en principe ils reçoivent, décidé en amont par une entité supposée « démocratique » (dont l’origine, l’autorité, l’authenticité « démocratique » ne sont, soulignons-le d’un triple trait, jamais précisées), les conduit à unifier, à mettre aux standards du moment, ce que les expériences en cours ont de particulier. Pour cacher les réserves qu’ils peuvent personnellement avoir, le risque est grand qu’ils fassent du zèle [21].


Dans un sociotope argentique, les réponses apportées aux problèmes du jour prennent nécessairement en compte l’obligation d’avoir assez d’argent, d’opérer des profits monétaires ou d’avoir des soldes de bilans positifs. Les bonnes réponses, y compris celles apportées par les associations caritatives, se jugent donc à cette aune. Le tirage au sort ne modifiera pas ce gros souci, partagé par tous. N’importe quel « hasardé » devra résoudre les contraintes auquel tout élu, à peine élu, doit faire face. Son « hasard » les rendra encore plus évidentes. Du fait des sommes engagées, il sera toujours aussi difficile de les présenter comme des expériences (« on va voir »).

Dans un sociotope sans argent, l’investissement des usagers ne se justifie plus par l’argent qu’il faut avoir ou gagner. Il ne dépend plus d’aucune contrainte monétaire. Il ne peut plus y avoir d’investissements personnels supérieurs à d’autres, reconnus comme tels parce qu’ils engagent des territoires pratiques plus vastes, justifiés par des constructions idéologiques, politiques, humanistes, éthiques, connectées à l’obligation d’opérer des profits monétaires. Dans un sociotope sans argent chaque activité a donc le même degré de nécessité, à la fois totale et nulle, parce que c’est elle et que c’est nous. [22]

Quand une recherche nouvelle ou plus approfondie semble nécessaire, quand un problème surgit, il suffit d’en faire l’annonce. Vous avez « une idée » ? Parlez-en ! Seul ou accompagné, vous complétez vos intuitions, vos informations, et, via un ordinateur connecté à la banque de données locales, elle-même connectée à toutes les autres, couvrant des espaces de plus en plus larges ou des sujets plus précis, vous allez vous exercer à des simulations [23] qui permettent d’anticiper les incidences de votre projet dans le réseau des usages existants, dans lesquels d’autres usagers auront eux-mêmes trouvé l’occasion de s’investir (à titre expérimental, rappelons-le). Tous ceux qui participent à un projet le suivent, sur place ou autrement, à titre d’équipiers aussi nécessaires les uns que les autres. Leur travail en équipe est facilité par l’abolition du salariat, qui a de tout temps hiérarchisé et cloisonné les activités. Quel que soit le domaine considéré, personne n’aura honte de ne pas savoir et celui qui sait ne perdra rien à le communiquer.

Dans un sociotope sans argent, s’il faut recourir au tirage au sort, ce sera au titre de procédé naïf pour régler rapidement des cas de surnombre.

Et l’Etat dans tout ça ?

L’objection selon laquelle, dans un régime sans argent comme dans un système argentique, dans l’écologie déterminée par l’abolition de l’argent comme dans celle qu’il irrigue, il faudra « quand même », « malgré tout », trouver des instances supérieures, pour coordonner les actions, éviter les abus, etc., tient sa force du fait que les sociétaires, depuis des millénaires, sont instrumentalisés par des instances étatiques. Or celles-ci ne doivent d’exister qu’en réponse aux défis de toutes sortes introduits, en tout premier lieu, par l’usage de l’argent.

En milieu argentique, l’Etat instrumentalise les usagers à travers les usages et intérêts « nationaux » (lire : « commerciaux ») que la classe politique qui agit au nom de l’Etat, quelle que soit sa couleur, défend en fonction de leurs incidences électorales. Réciproquement, les usagers instrumentalisent l’Etat pour soutenir et reconnaître les usages et intérêts qu’ils considèrent comme relevant de leurs libertés (qu’ils traduisent en « droits de »). Dans cette instrumentalisation réciproque, nous distinguons beaucoup plus facilement aujourd’hui entre celle relative à ce qu’il est convenu d’appeler des problèmes de société et celle qui est directement branchée sur les profits monétaires et leur redistribution sous forme de taxes et d’impôts.

Dans les deux cas, l’usage de l’argent intervient, mais d’une manière très différente. Concernant les problèmes de société, l’Etat « de droit » doit adapter un droit construit en fonction des interdits religieux et à la convenance des avantages matériels des classes les plus favorisées, notamment en matière de propriété ou d’héritage. Parmi les derniers droits conquis, le contrôle des naissances, le droit d’avorter, la dépénalisation de l’homosexualité, ont rompu avec l’institution religieuse du droit. Depuis toujours des couples se sont formés sur une autre base que celle d’engendrer des successeurs. Leur solidarité économique n’étant pas juridiquement, fiscalement reconnue, la mort de l’un mettait l’autre dans la gêne, sinon à la rue. Les couples non reconnaissables comme tels pour des questions de genre se sont donc récemment retournés contre l’Etat pour qu’il reconnaisse le droit au mariage pour tous et abolisse une inégalité de fait entre les foyers économiques (avantage fiscaux, reversement des retraites, héritage). Ils ont instrumentalisé le gouvernement en tant que « socialiste ». Lequel, en les « écoutant », les a instrumentalisés en faveur de « la gauche » (ou de son instrumentalisation par le Parti Socialiste).

L’éducation scolaire gratuite et obligatoire, la Sécurité sociale, le droit au travail, l’abaissement du temps de travail, le droit au logement, ont, eux, été conquis sur les avantages des privilégiés économiques, parfois avec leur complicité, quand leur instauration permettait de calmer le jeu et de fournir une main d’œuvre plus performante. Ils sont considérés comme des conquêtes sociales irréversibles. Personne aujourd’hui n’oserai les attaquer de front, et à quoi bon ? Elles sont rognées. La réussite scolaire, les diplômes, donnent lieu à un nouveau business [24]. Les déserts médicaux s’étendent. Les modifications du code du travail retranchent peu à peu les garanties que les travailleurs pouvaient y trouver en matière de sécurité de l’emploi et de conditions de licenciement. La règle devient de chercher plusieurs emplois, et les employeurs ne sont pas comptables du temps passé par leurs salariés dans un autre emploi. La construction de logements neufs par le privé a une rentabilité discutable, étalée dans le long terme. Seule une intervention massive de l’Etat pourrait changer la conjoncture. Mais il est pauvre et son intervention ferait de la peine aux promoteurs immobiliers. Le parc des logements de relogement n’est donc pas renouvelé. Le droit effectif au logement recule de législature en législature.


L’instrumentalisation réciproque de l’Etat et des entreprises se renforce en faveur des entreprises. Le patronat, aujourd’hui, ne se cache plus dans les valises diplomatiques. Il préside, de fait, toutes les négociations. En dernier ressort, il doit en passer par les règles du commerce international. Mais ces règles ? Elles ont été établies à l’avantage des entreprises les plus concurrentielles.

Jusqu’à la fin des Trente Glorieuses, un certain équilibre s’instaurait entre les deux instrumentalisations. Les taxes et impôts levés sur les profits monétaires opérés par les entreprises étaient suffisamment importants pour résoudre des problèmes tels que la fourniture d’énergie, les transports, l’hygiène. La productivité en était améliorée - les profits aussi, et les rentrées budgétaires de l’Etat. La croyance en la nécessité de l’Etat était encore générale. Le sentiment d’appartenance nationale, construit au cours des siècles, par l’Etat, venait d’être incarné, en France, par De Gaulle, deux fois sauveur de la patrie. La Guerre Froide réservait un avenir où l’intervention de l’armée, symbole de l’Etat par excellence, pouvait être nécessaire. Mais aujourd’hui ? Dans des crises comme celle que connaissent périodiquement les agriculteurs, par exemple, la défense des ressortissants nationaux ne fait guère plus qu’un baroud d’honneur.

Mis à part quelques cas qui regonflent la gloire nationale, comme le sport ou les interventions armées à l’étranger (sous couvert de l’ONU), l’Etat ne peut plus instrumentaliser les électeurs qu’à titre de plaignants permanents. Il les « comprend » et agite des promesses de retour de la croissance (des profits monétaires) censée faire revenir l’emploi. Le patronat en a tout le premier besoin. Il instrumentalise donc l’Etat et les chômeurs pour détricoter ce qui l’entrave (cf droit du travail). Comme, « en démocratie », les plaignants n’ont d’autre façon de se faire reconnaître qu’en formant des majorités, ils instrumentalisent la classe politique en ne votant plus, en votant « extrême » ou en faisant de la casse. Mais qu’ils votent ou non, qu’ils manifestent bon enfant ou gravement, ils ne peuvent discuter, dans le cadre organique de l’Etat, qu’avec la classe politique représentative de l’Etat ou ses nourriciers privés.

Le dépérissement de l’Etat

En abolissant la distinction entre le privé et le public, basée sur la production, par le privé, de profits taxables et imposables, et du côté de l’Etat par la redistribution de ces taxes et impôts sous forme de service public, l’abolition de l’argent change complètement la donne. Dans un sociotope sans argent, les activités que nous reconnaissons comme étant du ressort de l’Etat tombent en quenouille. La défense du territoire ? L’entraide a remplacé la concurrence. Les rapports avec la commune voisine ou les autres pays sont des rapports de coopération. Pas besoin d’un tiers pour les régler. La défense des intérêts du patronat qui tracte l’économie  ? Il n’y a plus de profits monétaires à redistribuer. Aucune banque d’argent ne vient « forcer » un projet pour peu qu’il promette des profits juteux. Il prend forme sans qu’il soit besoin de faire vite, tout de suite, les choses « en grand » pour réaliser des économies et couper l’herbe sous le pied des concurrents. La défense des intérêts des travailleurs ?  Ils sont désormais en capacité de refuser toute activité abrutissante, nuisible à la santé, humiliante. Les services publics ? Les usagers se prennent en main sans passer par des découpages administratifs jaloux de leurs domaines. Adieu les paperasseries préalables et indépendantes les unes des autres produites par des ministères jaloux de leurs compétences et crédits. Ceux qui s’investissent dans les services offerts par les banques de données font le travail actuellement confié aux administrations étatiques. Ils assurent les services que nous attendons des différents ministères, des instituts de prévision économique, de la Datar, du Commissariat général à la stratégie et à la prospective. Ils le font sans souci de carrière. Ils épargnent les doublons administratifs. La justice ? Combien d’occasions de la « rendre » sont directement provoquées par les conditions argentiques (vols, fausses déclarations, privations, violence institutionnelle) ? On aura le temps, les personnes et les moyens adaptés pour traiter ce qui relève des troubles du comportement. Les déviants en tous genres, les critiques invétérés, les malheureux de naissance, seront remerciés de faire émerger les problèmes laissés en suspens, renouvelés des anciens. La police ? La prévention, dont le souci, en parole, fait honneur à tous les gouvernements mais coûte plus cher et peut donc attendre, sera intégré à toutes les actions. L’assistance, le « care » ?  Disparus en tant que services spécialisés dans la réparation des dégâts et donc objectivement associés à ce qui les provoque.

Dans un sociotope sans argent, rien ne vous empêche de vous investir dans les activités jusqu’à présent préemptées par les chefs d’entreprises ou par le personnel politique qui vise des responsabilités d’Etat. Vous n’avez pas besoin, pour vous engager, de capital préalable, ni en argent, ni en voix. Vos entreprises n’ont plus d’autre objet que leurs « fruits » sociétaux et environnementaux. Vous pourrez vous investir dans l’histoire des représentations, des techniques, de la France et de l’ethnie que vous préférez, des peuples qui l’ont façonnée, de ses symboles, de ses costumes, de ses accents et pluriels sans offenser les lobbys commerciaux, politiques, religieux, pédagogiques, qui, en les instrumentalisant, en tiraient des revenus, des voix, des positions sociales. Vous montrerez comment leur importance s’est construite, et pourquoi ces choses-là peuvent encore « compter », pourquoi pas, en tant qu’usages, intégrés dans des ensembles d’usages en recherche d’équilibre.


Pourquoi les sujets de préoccupation et d’action seraient-ils chapeautés par une instance extérieure ? S’ils sont sérieux, le sérieux, dans un sociotope sans argent, n’appartient plus à personne. Il ne relève plus que d’un seul critère : la capacité de conduire ce qu’on fait à l’essai, à titre expérimental, et de pouvoir « par construction » être abandonné au moindre doute. L’informatique est aujourd’hui capable de savoir avant nous ce que nous allons acheter et de prévoir les coups de l’adversaire aux échecs et au jeu de go. Pourquoi ne serait-elle pas capable, d’un simple clic, de nous dire si ce que nous faisons facilite bien le projet ? Et même de nous les signaler avant même que nous ayons eu des doutes ? Dans le cadre même de ces banques, il ne manquera pas de volontaires pour s’investir dans l’optimisation (expérimentale) des moyens de prévenir ces difficultés et d’en abréger leurs conséquences. Les indications fournies ne déresponsabiliseront pas leurs usagers. Elles les tiendront en éveil ! Il semble difficile, dans ces conditions, qu’une crise soudaine fasse descendre des protestataires dans la rue. Ils en seront prévenus longtemps à l’avance et présenteront des solutions sans craindre de perdre la face et provoquer un déchaînement de passions, comme ce serait le cas aujourd’hui si ceux qui reconnaissent la contre-productivité économique et sociale de l’usage de l’argent, et ils sont nombreux, osaient le dire.

Dans un sociotope sans argent, expérimental par construction, constitué d’équipiers, les décisions se prennent en continu, sans déléguer, sans distinguer entre les décisions officiellement politiques, dans les lieux consacrés, et celles qui se prennent en situation, au quotidien. Aussi étroite qu’ait été pour les usagers la palette des choix possibles, ils s’emploient à résoudre des contraintes dont ils sont à même de constater, sans le truchement de l’argent, la réalité, dans ce qu’elle a de polymorphe, de polysémique, d’incertain, d’inventive. Leur travail, leurs « capabilités », s’associent plus intimement que jamais avec celles du « matériau » de référence - agricole, éducatif, architectural, domotique - et de la culture « technique » qui l’accompagne. Les interactions sont objectivées par l’usage des banques de données.

Dans un sociotope sans argent quand un nouveau problème de société surgira il ne sera pas durci, abstrait par une législation construite sur la base d’interdictions qui font le bonheur des dominants depuis qu’ils instrumentalisent Dieu et l’Etat en leur faveur. Sa solution ne mettra pas en cause des intérêts argentiques vitaux ou des problèmes de budget. Il sera traité par ceux qu’il concerne. La méthode proposée par Condorcet pour éclairer les critères qui déterminent les choix peut être utile [25], mais au final, c’est le suivi de l’expérience qui décide.

l’auto-organisation des expériences

Lequel d’entre nous n’a pas expérimenté, à partir d’un certain âge, qu’il valait mieux « ne pas en parler aux parents », quand nous étions pris d’enthousiasme ou saisis par une angoisse, que de les voir s’en emparer, parce qu’il fallait alors prendre leur aide en compte et plus ou moins ruser avec elle. C’était encore bien pire lorsque le simple fait de « leur en avoir parlé » avait déterminé un désaveu ou une opposition. Toute coordination assurée de l’extérieur tend à instrumentaliser la situation en sa faveur et se fait instrumentaliser en retour.

Ce jeu de la main chaude est la meilleure explication qu’on puisse donner, pensons-nous, aux sociétés « bloquées ». C’est sans doute aussi l’explication de la faveur dans laquelle ceux qui tentent de la débloquer tiennent l’« auto-organisation ». Dans un sociotope argentique, la première chose qu’on « voit », ce sont des opérateurs, la façon dont les usagers peuvent commander, influer sur les opérations. L’idée de s’auto-organiser se présente donc comme la meilleure parade contre les dispositifs hiérarchiques et l’isolement des acteurs tenus au bout de leur corde salariale comme des ballons gonflables. Elle crédite à juste titre les sociétaires de la capacité de se saisir de leur corde. Mais elle ne prend pas en compte que les situations, les opérations dans lesquelles ils interviennent opèrent aussi sur eux. Elle continue de les décrire comme extérieurs à ces opérations.

L’exercice mental de la désargence conduit, ici, à prendre en compte l’auto-organisation même des usages dans laquelle les usagers se trouvent toujours-déjà engagés. Des façons de faire, savantes ou naïves, ne cessent d’émerger, de prendre forme, de se déprendre de leurs formes [26]. Les usagers font partie intégrante des hasards de cette invention, aussi « naturelle » que la germination, la fécondation ou la photosynthèse [27]. Lorsque la page argentique aura été tournée, la représentation que les usagers se feront de leur « pouvoir » sur les choses ne devra plus rien à celui que leur donne l’argent. Ils seront donc davantage sensibles à celui des « choses », à la façon dont elles interagissent et dont « ils » participent à cette interactivité générale.

Les activités dans lesquelles ils s’investiront les « choisiront » tout autant qu’eux-mêmes (cf plus haut : parce que c’était elle, parce que c’était moi). « En désargence », l’auto-organisation des usages sociaux n’est plus faussée par la concurrence marchande. L’enquête publique [28] n’est plus d’avance limitée par une conjoncture dédiée à la croissance des profits monétaires. Elle est sans cesse enrichie par le travail des banques de données. Que ce soit dans des activités qui ne peuvent aboutir qu’à plusieurs ou dans des activités qui exigent un approfondissement personnel, les usagers apprennent à se reconnaître eux-mêmes et entre eux comme équipiers sur qui on peut s’appuyer et avec qui encore apprendre - ou « enquêter ». L’investissement des usagers sera comparable à celui qui se produit plus ou moins durablement entre jardiniers de jardins partagés [29]. A ceci près qu’on peut se nourrir des produits de la terre, pas d’une soudure, d’une équation ou d’un ready-made, la riche métaphore du potager s’appliquera à toutes les activités.

L’institution expériencielle de l’intelligence sociale

En fait, sur quoi une décision porte-t-elle ? Sur une expérience, qu’elle soit d’avance reconnue comme telle ou non. Le moment où elle est officiellement déclarée, son geste symbolique, collectif ou privé, sa durée, ne font et ne feront jamais que des jalons.

En régime argentique étant donné les sommes engagées, les budgets, les postes, ces jalons font autant de poteaux de clôture. Les enjeux monétaires d’une expérience, l’échelle maximale à laquelle elle est lancée (trop grande pour échouer), le nombre de voix qu’elle a rassemblées, achèvent de convaincre ou d’obliger à croire qu’il faut y croire. Elle s’impose avec l’évidence d’un rouleau compresseur à pilotage automatique.

Dans un sociotope sans argent, les profits monétaires ne choisissent ni ne fouettent plus la recherche. Ils ne risquent plus de réduire le nombre d’hypothèses ni de les invalider pour cause de crédits manquants. Les dépenses déjà faites ne justifient pas de continuer. Inutile de bâtir des cathédrales rivales. Les entreprises ne font plus le désert derrière elles. Que vous réussissiez ou non, vous enrichirez le terreau expérienciel, aujourd’hui choisi, appauvri en fonction de l’usage de l’argent, désinfecté, pourrait-on dire, par dérision, de tout autre usage que celui-là. Les appels à la responsabilité que se renvoient ceux qui disposent d’un accès privilégié aux manettes, par délégation de pouvoir mécaniquement, par la hauteur à laquelle ils sont parvenus dans la hiérarchie, sont de pure forme.


L’exercice mental de la désargence nous conduit dans un espace tout différent de celui où nos interlocuteurs seraient trop heureux de pouvoir nous confiner, celui d’un économisme de plus. Il invite à reconsidérer l’ensemble des dichotomies qui permettent, par exemple, d’opposer matériel et intellectuel, individuel et collectif, et d’en inférer une incapacité naturelle des « manuels » et des « individus » à penser au-delà de leurs limites.

Avant guerre, déjà, en peine « montée des extrêmes », Dewey, plus connu en France pour ses conceptions pédagogiques que ses apports à l’épistémologie politique, relevait que « les actes d’accusation, dressés contre l’intelligence des individus, sont en vérité des actes d’accusation d’un ordre social qui ne permet pas à l’individu moyen d’accéder au grand magasin de la richesse accumulée par l’humanité dans la connaissance, les idées et les fins. » L’explication qu’il donne à l’incapacité supposée des usagers de base de réfléchir plus loin que le bout de leur nez n’a rien perdu de sa pertinence : « Le genre d’organisation sociale qui permettrait simplement à l’individu moyen de partager l’intelligence sociale potentiellement disponible n’existe tout simplement pas. Il existe encore moins un ordre social dont la finalité majeure serait d’établir les conditions permettant à la masse des individus de s’approprier et d’utiliser ce qui est disponible  [30] ».

Le diagnostic de Dewey est toujours valable : « A l’arrière-plan de l’appropriation par le petit nombre des ressources matérielles de la société, il y a l’appropriation par le petit nombre, au nom de leurs propres fins, des ressources culturelles [31] produites […] grâce à l’oeuvre coopérative de l’humanité. » Cette appropriation doit tout au media argentique. Dewey n’est pas sans le savoir. Mais il n’en prend pas conscience au point de faire, comme nous, l’hypothèse de son abolition. Il a une haute idée de la démocratie - « libérale », pour la distinguer des démocraties totalitaires en pleine ascension et dans lesquelles, en toute facilité, certains voyaient la preuve de son « échec ». « Il est inutile de parler de l’échec de la démocratie tant que la source de cet échec n’a pas été mis au jour. » Il lie cette « mise au jour » au pas nécessaire pour forger « le type d’organisation sociale qui encouragera l’extension socialisée de l’intelligence » …

Sans doute un grand « pas » a-t-il été accompli après la Guerre 40-45 avec les lois sociales. Mais il avançait encore les talons en avant. Sa générosité ne faisait aucun doute, mais il prenait pied encore et toujours dans l’usage de l’argent et non dans le plein usage de l’intelligence sociale. Il s’est retrouvé emboité dans l’organisation classique, verticale, de l’Etat, dans une « démocratie » qui nous joue le grand air « de bas en haut » sur deux notes : celle du profit monétaire et celle du vote. Les comités d’entreprise, fêtés comme l’indice d’une « participation » qui devait en principe avoir des retombées positives sur les conditions de travail et la réduction du chômage, ont d’abord et avant tout participé aux impératifs de rentabilité qui traitent l’emploi comme une variable d’ajustement. La prolongation de la scolarité, le bac pour tous, les diplômes à l’encan, ont sélectionné des capacités monétairement rentables. Les quelques avantages acquis au plan social sont aujourd’hui rongés de l’intérieur. On voit donc à nouveau interpréter comme « un échec de la démocratie » la montée en puissance des extrêmes de droite et gauche, entretenir la haine des riches et celle des pauvres, celle de l’étranger, du différent, la peur du nouveau.


Le « pas » dont la désargence fait l’hypothèse dit clairement « non » à l’usage de l’argent. Que les conséquences que nous en avons déduites fassent débat, tant mieux. Mais c’est à la hauteur à laquelle nous avons placé la barre que nous demandons qu’elles soient jugées. Aussi énormes que puissent paraître les changements que nous avons envisagés, ne sont-ils pas encore trop timides par rapport aux possibilités offertes par la désargence ? En imaginant le « pas » franchi, n’y a-t-il pas encore un peu, beaucoup, trop, de l’ancien monde collé à la semelle de nos souliers ?

Nous avons regroupé dans un autre ouvrage des applications de la désargence à des sujets dont on trouvera la liste à la fin de celui-ci. Elles montrent la contre-productivité du modèle actuel et les limites des initiatives qui prennent forme un peu partout pour lutter contre les méfaits de l’argent tout en continuant de s’y adosser. Souvenez-vous de votre premier vélo. Il était muni de deux petites roues, à l’arrière, pour vous éviter la grosse chute et vous donner confiance. Jusqu’au jour où elles se sont avérées plutôt gênantes qu’utiles… Vous avez même fini par vous fâcher pour qu’on vous les retire ! Vous étiez grand(e) ! Le jour n’est peut-être pas si lointain où les peuples se fâcheront contre la fausse protection de l’argent et le frein qu’il met à leur émancipation. 

Notes

[1] Le grand public a encore du mal à le croire. Le procédé s’explique : comptant sur les profits que vous ferez, qui vous permettront de le rembourser, assortis d’intérêts, le banquier peut prêter à d’autres.

[2] En 2007 : 44 800 milliards d’euros contre 2 024 800 (sources : BRI et FMI)

[3] Des profits monétaires, la chose n’est jamais précisée.

[4] On nous a aussi objecté, avec véhémence, l’injustice que ce serait, pour ceux qui n’ont aucune dette, de voir ceux qui les ont accumulées tout à coup dispensés de les acquitter...

[5] Un florilège de ces alternatives est offert par Demain , film sorti en salles fin 2015.

[6] Et conservatoire de fait.

[7] EDF estime à 15% le pourcentage de perte dans le transport de l’énergie, du fait de la distance des sources.

[8] V. Claude Berger : Marx, l’association, l’anti-Lénine , Petite bibliothèque Payot 1974.

[9] V. Grundrisse . Texte signalé par André Gorz (Transversales n°3, 3e trimestre 2002) comme n’ayant été accessible au public qu’en 1939 à Moscou et publié à Berlin en 1953.

[10] Aucun critique du marxisme politique, à notre connaissance, n’a relevé ce détail. L’inégalité des revenus suffit pourtant à invalider l’ensemble du projet.

[11] L’expression est de Charles Fourier (1772-1837), classé « socialiste utopique ».

[12] Accès - sans achat. Inconditionnel - non soumis à un échange. L’exercice mental que nous appelons « la désargence » s’articule à partir de ces deux termes. Leur usage se précisera en avançant.

[13] Voir Cop 21.

[14] L’informatisation des objets a éliminé des tâches fastidieuses comme la rédaction de bordereaux d’accompagnement. Des pertes d’emploi ont suivi, « excusées » par 3% d’économies logistiques qui se sont répercutées sur la baisse des prix à la consommation.

[15] C’est « l’effet édredon » : en chassant les plumes du centre, elles se reportent sur les bords.

[16] Bâtiment et Travaux Publics.

[17] La rencontre, le croisement inattendu de certains thèmes, peut provoquer de nouvelles recherches.

[18] Un article daté d’Octobre 2014 (Alternatives Economiques n° 339 , p.76-77). fait référence à l’usage, « devenu courant », du « modèle d’affaires » apparu « à la fin du siècle dernier » (années 90). Il est donc déjà « vieux », mais nous a semblé très pédagogique pour familiariser les citoyens lambda aux arcanes de la production. Il présente la façon dont tout entrepreneur potentiel doit présenter sa candidature à un panel d’actionnaires. Le candidat doit montrer comment son entreprise entend s’organiser pour dégager des profits monétaires. « Le ‘‘modèle d’affaires’’ présente les informations sous trois rubriques. D’abord, les compétences des créateurs et de leurs équipes, les ressources dont ils disposent et comment elles vont être mobilisées et utilisées. Ensuite « la proposition de valeur » : en quoi les réponses de l’entreprise aux besoins des clients sont innovantes et originales. Enfin il présente l’organisation interne et le réseau externe composé de partenaires, de fournisseurs, de sous-traitants et de distributeurs. »

Cet ensemble de contraintes concrètes survivront à l’abolition de l’argent. En régime amonétaire tous les vocables utilisés dans la citation resserviront, y compris celui de « client », avec un clin d’œil en prime. Rien de changé non plus au sujet de la façon dont le business plan « fournit un calendrier prévisionnel de la montée en puissance de l’entreprise », sauf que la montée en puissance de l’entreprise, en régime amonétaire, s’exprime en capacité d’économiser la matière d’œuvre, l’énergie mécanique, le temps de travail humain et en quantité de choses qu’on n’a plus à jeter le lendemain de la date de garantie.

« Outil de communication, le business plan peut se présenter sous la forme d’un dossier, de cartes ou tableaux. Les représentations graphiques se prêtent bien à des travaux en groupe lorsque le business model est discuté à l’occasion d’une réorganisation... » Les travaux en groupe auront une tout autre qualité entre équipiers qui auront oublié les sous ! « Une modélisation réussie facilite la collaboration entre salariés de diverses spécialités. » A plus forte raison quand ils ne sont plus salariés et n’ont pas à défendre le pré carré de leur spécialité !

[19] Les deux premiers points sont intégralement vérifiables. Le troisième est conjectural. V. site usologie.org .

[20] Moïse Courilleau et Morgan Zahn : J’ai pas voté (2014)

[21] Comme on a pu le vérifier dans les périodes difficiles : v. le comportement des représentants du Peuple pendant la Terreur (Tallien) et des administratifs sous le régime hitlérien (Eichmann).

[22] Le rapport que nous avons avec elle s’apparente à celui qui s’instaure dans une relation de caractère éducatif, agricole, ou de bricolage (v. plus bas).

[23] Déjà courante. V. la création assistée par ordinateur et la capacité des robots de gagner aux échecs ou au jeu de go contre des joueurs professionnels.

[24] Arnaud Parienty : School Business, comment l’argent dynamite le système éducatif (La Découverte 2014)

[25] Entre chaque vote on détermine quels critères ont plus particulièrement retenus l’attention.

[26] Jacques Monod : « la nature bricole ».

[27] Philippe Breton, Les refusants . Comment refuser d’être un exécuteur ? (La Découverte 2009). Une situation inhabituelle « invente » un usager inattendu.

[28] Terme utilisé par John Dewey (1859-1952).

[29] Dont Joëlle Zask a pointé la montée en puissance, sur fond d’une « démocratie paysanne » spontanée, horizontale, séculaire, qui dérange les clichés. La démocratie aux champs, du jardin d’Eden aux jardins partagés, comment l’agriculture cultive les valeurs démocratiques (Les Empêcheurs de penser en rond/ LaDécouverte, 2016.

[30] Nous soulignons.

[31] L’usage de « culturel » par Dewey déborde ce qui relève de « la culture » au sens restreint qu’il a en français (les choses de l’esprit, l’histoire des idées, hors sol). Il s’agit d’ensembles pratiques.