Lire la première partie de ce texte : Le marché #1

4. Où une tulipe peut en cacher une autre

Ayant à traiter de bulles dans l’acception économique, l’usologue commencera par : de quoi une bulle fait-elle usage, dans quel environnement d’usages… Cas sujet, cas complément, le second rétroagissant pour ainsi dire sur le premier. Il continuera par : de quoi d’autre pourraient-elles faire usage, dans quel autre environnement…
Sans avoir jamais entendu parler d’usologie, Laurence Fontaine en fait spontanément et montre l’intérêt de la méthode quand, au début du chapitre consacré à l’affaire des tulipes aux Pays-Bas (1637) elle se plaint que la quête des composantes communes à une crise, qui entrent habituellement dans la définition d’une bulle, « ne tient pas leur contextualisation pour un élément même de leur acception ». C’est bien dit et le cas de bien d’autres « objets de pensée ». Ce que nous appelons « conscience », « mammifère » ou « verre à boire » ne peut se comprendre que dans le contexte (l’environnement d’usages) où ils sont nommés. Contexte daté, donc variable, qui fait donc que « l’objet » interrogé ne fait jamais le même (et invite à lancer la troisième enquête : de quoi d’autre).
« Puisant ses racines dans l’immarcescible logique financière de la course au profit maximal, la bulle est généralement définie comme la hausse infondée, par rapport aux fondamentaux de l’économie, d’un titre ou d’un marché. En éclatant, elle entraîne un krach boursier ou une très forte baisse des prix ». Voilà ce qu’« utilise » ce qu’on désigne par « bulle », ce sans quoi elle n’existerait pas pour qu’on puisse en parler. On en parle dès lors comme d’« une » bulle, en général. Mais « une bulle » (comme n’importe quoi) déborde de partout ce mode d’existence utilitaire et nominative. Laurence Fontaine le dit très bien : « En mettant un même nom sur des phénomènes récurrents et divers, sa définition ferme le problème plus qu’elle ne l’ouvre ». D’où l’intérêt d’aller voir ce que « la bulle » en question « complémente ». Elle existe comme elle existe, comme elle surgit, dans un certain contexte. Mais ce contexte ? Il relève en grande partie du choix et des intérêts du chercheur. Ici : « …définir un phénomène économique comme une bulle est une manière de séparer le bon grain de l’ivraie, les fondamentaux de l’économie de l’économie de l’irrationalité des acteurs et de leur psychologie moutonnière ». (289) Je souligne et en profite au passage pour rappeler que Mme Fontaine fit paraître L’Economie morale chez le même éditeur en 2008, donc six ans avant Le Marché.

Pays-Bas, 1637, Compagnie des Indes sous la Régence en France, Mississipi et mers du Sud (1720), etc., et jusqu’en 2008 - en attendant celle des gaz de schistes ? « Qu’ont en partage tous les épisodes qui ont vu une rapide montée des prix suivie d’une brusque retombée ? […] Cette accumulation crée un effet de série, renforce la personnalisation du marché décrit comme un acteur singulier pourtant agi par des acteurs et la folie de leurs anticipations subjectives. » « Personnalisation du marché », d’un « marché » qui, comme tant d’autres concepts, explique par ce qu’il faudrait expliquer et connote la fabrication des Dieux, ou la pétition de principe, pour parler savant. Mais « folie » ? Folie ou affolement ? Nous y reviendrons, et sur « anticipation » aussi, forme commune à toutes les entreprises, que l’usage de l’argent « contextualise » à des fins qui lui sont propres.
Ce contexte argentique, Laurence Fontaine le contextualise aussi. Tous les récits sur l’affaire des tulipes font en effet valoir que l’engouement pour la tulipe « frappait toutes les couches sociales, des nobles aux fermiers en passant par les ramoneurs ». Mais quand on y regarde de plus près, ce que ces récits racontent est fondé sur une liste de prix issue d’une unique vente aux enchères, des prix qui, proteste Laurence Fontaine, « n’ont de sens que si l’on comprend ce qu’ils reflètent. De fait, autour des prix, les archives mettent en scène des religieux, des marchands et des aristocrates, et avec eux des valeurs et des intérêts politiques et économiques concurrents. Elles parlent d’art, d’identité, de compétition sociale, mais aussi de profit, de hasard et surtout de religion. » En bref, le prix en argent masque celui des choses sans prix (dont la dévotion aux profits). Une tulipe peut en cacher une autre !
Mais alors, de quoi, comment se constitue ce prix (économie morale, suite) qui n’a pas de prix ? Dans le cadre de la conquête sociale du marché, Laurence Fontaine commence par revisiter pour nous les Pays-Bas du Nord au XVIIe siècle, une république marchande où le pouvoir est entre les mains des autorités urbaines, et non « à » la Cour (ce sont d’ailleurs elles qui nomment le Stadholder : imaginons Lyon, Paris, Bordeaux, nommant le roi). Cette république s’est dotée de banques et bourses. Elle a si bien réussi dans les affaires qu’elle peut offrir des taux d’intérêt deux fois moins élevés que les taux anglais. La société y est beaucoup plus ouverte et cosmopolites qu’ailleurs. Les religions majoritairement protestantes se côtoient, avec des Juifs et des catholiques en prime. Plus de la moitié de la population n’a pas de religion affirmée. Des produits exotiques abondent, parce que « pour la première fois dans l’histoire du commerce mondial, les marchands d’un pays se sont ménagés un accès direct aux marchés d’Afrique, d’Asie, de Russie et des Amériques ». La société hollandaise est donc « riche », riche en florins et en richesses offertes à la consommation pour ceux qui en ont. Laurence Fontaine termine le tableau par un « pont » qui ne manque pas d’audace : « La spectaculaire augmentation de la richesse n’a touché que les plus riches sans modifier la condition des travailleurs. Comme la mondialisation contemporaine, la première mondialisation des XVIe et XVIIe s’est traduite par un accroissement des écarts de richesses ». (293)
Comme pour devenir riche il faut, il faut aussi, voire surtout, savoir observer et se montrer curieux de nouveautés, les déjà riches développent des registres d’attentions particulières qui les distinguent, eux, en même temps que ce qu’ils apprennent à distinguer. Leur distinction personnelle se singularise encore quand ils font montre de leur savoir « au sein d’un groupe choisi de pairs pour lesquels la circulation privilégiée est l’échange et non le marché. ». (295). L’esprit collectionneur s’empare de l’Europe. Collections d’objets de même nature ou disparates (cabinets de curiosité), de choses « mortes », comme les « natures » du même nom, des choses qu’on trouve, dont on « invente » l’intérêt. En ce qui concerne celles-là, leur exposition les fait admirer sans les transformer autrement qu’en les faisant briller ou sertir dans des métaux précieux. L’intérêt pour les fleurs (comme pour les races animales) introduit dans l’esprit collectionneur comme une rupture : on les cultive pour les reproduire et multiplier. N’importe qui peut se livrer à cette occupation. On peut même en créer de nouvelles, parfois par hasard. La tulipe, dans ce registre, a toutes les qualités. Elle est accessible à toutes les classes sociales. Elle a la « démocratisation » facile. Elle ne demande pas beaucoup d’espace, et même pas de terre, puisqu’un peu d’humidité suffit au cayeu, réserve de nutriment pendant toute la durée de la floraison. Revers du tableau : « Charles de l’Ecluse qui, en 1579, trouvait que la tulipe était le meilleur exemple de variabilité des couleurs, écrit quinze ans plus tard à un ami qu’il ne supporte pas de voir des marchands, des artisans et de médiocres laboureurs se vanter de posséder des fleurs que de riches amateurs achètent à prix d’or, et il ajoute : ‘‘mais maintenant, quand je vois tous ces gens de peu et parfois même l’impudence des demandes d’individus dont je n’ai jamais entendu parler, j’ai quelques fois envie d’abandonner totalement ce passe-temps’’. »

La fabrication de la valeur


Laurence Fontaine commente (contextualise) : l’important ici est moins la réalité des faits que leur perception, la crainte des riches « curieux » de la fin du XVIe que l’objet de leur passion ne se dévalorise. Voilà qui nous projette dans la relation indéfectible de la valeur et de la rareté. Une rareté qu’il faut entretenir en multipliant les signes de la rareté, comme la dentelure des pétales ou leurs « flammes ». Attention : ce n’est pas pour maintenir les cours (en argent) que les riches amateurs, en France, écrasent les cayeux pour éviter que les tulipes se reproduisent. C’est pour maintenir le cours même d’une rareté hautement distinctive, entre gens qui la reconnaissent et la cultivent au sens du mot « culture » artistique ou intellectuelle. « En entrant dans le goût aristocratiques et les cabinets de curiosité, certains oignons de tulipe ont changé de catégorie, passant du monde des biens ordinaires à celui d’œuvres d’art, et avec ce passage leur valeur s’est envolée » - entendez : la valeur des choses sans prix, qui s’ordonnent en « valeurs » en soi et pour soi, et devant lesquelles il n’y a qu’à s’incliner. Dans ce registre, « la tulipe est belle et c’est tout ». Cette valeur-là s’envole jusqu’au Ciel à qui elle rend hommage : « Les artistes aimaient… transformer et inclure les œuvres de Dieu dans les leurs en les retravaillant comme le sculpteur gravant des coquillages, en les incorporant à leurs œuvres. Dans ce même esprit, les jardiniers ont tenté, etc.… » (298)
« La fabrication de la valeur », la valeur des choses sans prix, une valeur dont le caractère « aristocratique » traverse toutes les classes sociales, aussi capables les une que les autres de remarquer et s’attacher à la singularité d’une « chose », passe par la pulsion de figurer ces choses. Ainsi naquirent les idoles. Ainsi en va-t-il des « portraits de tulipes » et de l’inscription des noms des auteurs, de tulipes ou de tableaux, qui préfigure les marques mais ne se vend pas encore plus cher pour autant. Le statut d’artiste, à l’époque, n’est pas encore reconnu (V. Nathalie Heinich : Du peintre à l’artiste, Minuit 1993) L’élévation des tulipes à la dignité figurative est signifiée, sursignifiée par la rareté des matériaux avec lesquels et sur lesquels elles sont peintes et encadrées. Toutes choses qui valent cher, mais on ne regarde pas à ce prix-là, ou comme une « dépense » qui fait le sel de la vie. Ce qui n’empêche pas un certain basculement, trivial, celui-là, d’opérer, comme dans leur dos, via les catalogues qui alignent à côté du nom, le poids et le prix des cayeux. « Comme pour les œuvres d’art, ces catalogues, qui sont confectionnés pour les ventes aux enchères, servent autant à renseigner les possibles acheteurs qu’à éduquer les amateurs, brouillant un peu plus les frontières entre l’art et la marchandise, la passion du beau et celle du profit » (299).
Dans un monde où l’usage de l’argent introduit ses régulations partout, « le brouillage », retenons le mot, est constant. Le « dos », le revers marchand, marche aussi devant. On s’y adosse, ne serait-ce que pour se payer des folies de tulipes, réelles ou figurées. La valeur même des choses sans prix n’a cette valeur que sur fond de prix, comme la gratuité des transports dans le cadre des services payants ou celle des beaux gestes et dons dans celui du salariat. « Elle est belle et c’est tout »… ? Dans un monde modelé, surmodelé par l’usage du chiffrage monétaire, par l’usage de l’argent, cette beauté ne fait et ne fera jamais « tout ». On pourra en tout cas toujours la soupçonner de « faire encore de l’argent », comme les fondations de nos aimables Midas, milliardaires malgré eux.

Dans le cours d’un rappel (brillant) de chansons d’époque, d’inspirations diverses et devenues pour nous contradictoires (299-301), Florence Fontaine glisse qu’« une fois de plus, la bataille de la tulipe est celle du marché qui valorise le désir individuel partagé contre une morale révélée ou imposée ». Petite phrase, commise inopinément, comme la référence à l’économie morale citée plus haut. Dix pages plus loin : « … pamphlets et chansons inondent les villes pour dénoncer l’amour porté à Mammon plutôt qu’à Dieu et s’inquiéter de la mobilité sociale qu’engendre cette spéculation. » (311). « Flora » étend sa grâce spéculative « sur les pauvres qu’elle transforme en riche, les tisserands et les tailleurs ‘‘en petits nobles’’, et cette richesse est d’autant plus mal vue qu’elle vient du jeu et non d’un honnête travail. »
Un moraliste de l’époque suggère « qu’il n’est pas bon pour un artisan ou un laboureur de se transformer en marchand. Au total, c’est la société qui est renversée avec ses valeurs sociales et familiales car quand ‘‘l’argent apporte l’honneur’’ la société d’ordre est menacée. » (312) A notre époque, tout nous porte au contraire à nous en réjouir et y voir la preuve que l’argent est libérateur par construction. Sa « valeur » traverse toutes les classes, dans une cristallisation du même ordre que celle qui un jour valorisa… des tulipes. Son goût partagé, ne serait-ce que par obligation, aplatit la pyramide. Mais ce faisant, ne fonctionne-t-il pas aussi « contre » les superstructures ? Son attraction, son attirance, jamais dite, innommable, puisque vous êtes dedans, le pouvoir qu’il donne à ceux qui savent en faire, travaille aussi comme un contre-pouvoir. Il œuvre dans tous les contre-pouvoirs chers à Pierre Rosanvallon. Vive l’argent, donc ! A ceci près que jouer avec lui fait plus que redistribuer les cartes en permanence et nous ôtera bientôt la planète de sous les pieds.

Vous avez dit « bulle » ?


Contextualisée dans le régime de l’argent et de ce que nous appelons aujourd’hui la croissance (sans préciser qu’il s’agit avant tout de celle des profits monétaires, ), la crise de 1637 n’a au final rien produit de grave, « Le travail dans les archives montre qu’il est difficile de faire porter au commerce des tulipes les quelques faillites relevées. Au contraire, de nombreux fleuristes étendent leurs propriétés et sont actifs dans les ventes de biens des faillis entre septembre 1637 [date à laquelle est censée avoir éclaté la bulle] et 1648. « Même si le pays a connu quelques mauvaises années, la tendance générale est à l’enrichissement pendant toutes les décennies en question. » (318) La crise de la tulipe qui aurait détruit l’économie hollandaise relève du mythe. N’est-ce pas, sans rire, ce que nous pouvons nous-mêmes vérifier après l’affaire des subprimes en 2008 ? A-t-elle empêché les grosses fortunes, définies en argent et indépendamment de leurs possesseurs, d’embellir encore ?
« Les prix ne sont compréhensibles que réinsérés dans les contextes sociaux qui les ont produits car ils sont d’abord l’addition de désirs et de choix individuels. Cette contextualisation, qui n’a pas été faite dans les lectures strictement fondées sur l’analyse des prix, a conduit à présupposer que tous les habitants agissaient pareillement et à ne pas voir que ce marché était clivé et que les individus n’avaient pas le même rapport à l’argent, les mêmes valeurs ni les mêmes comportements économiques ». Viviana A. Zelizer s’y est intéressée dans La signification sociale de l’argent, que je garde sous le coude depuis le compte rendu de L’argent au-delà de la morale et de l’économie de Laurence Duchêne et Pierre Zaoui qu’on a déjà pu lire dans ce Notier. Cette différence de rapport à l’argent, comme la croissance de l’enrichissement, n’apparaît bien évidemment que dans le milieu créé par l’usage de l’argent.
On touche ici aux limites d’une « contextualisation » qui en fait participe de l’objet contextualisé. Laurence Fontaine s’en est bien sûr aperçue. « Partir des comportements des différents groupes de la société permet comprendre à la fois les difficultés de l’enquête et les problèmes que la crise et sa résolution ont posé. » Le cas « sujet », de quoi l’argent fait-il usage, ne ferait pas celui-là s’il n’y avait le cas « complément », l’usage qu’on en fait, et vice-versa. Dans le cas d’un arrêt sur image, comme ici, où la production de la réalité pose en principe qu’elle durera toujours ainsi et que les variations ne sont que de surface, le parcours de l’analyse usologique passe de l’un à l’autre comme le parcours des deux faces d’un ruban dont on a collé une des extrémités à l’autre après une rotation à 180° (un anneau de Moebius). Les pamphlets et chansons « dénoncent l’amour du profit », le capitalisme, mais ne font rien d’autre que le mettre en scène. Parmi ses « actes », les actes du capitalisme, et ceux de sa mise en scène, on trouve le jeu : « Le jeu est un trait de comportement profondément ancré dans ces sociétés et toutes les couches sociales, de l’aristocratie au petit peuple, avec des modalités différentes. » Ils en font, ils en donnent acte. On peut vérifier le « trait » du jeu dans « ces » sociétés comme dans toutes, avec des modalités qui varient avec l’usage de l’argent, qui ne s’oublie jamais et distingue donc les jeux qui ne portent pas directement sur de l’argent.

Quant à la résolution de la crise, il s’agissait, pour celle-là comme pour les suivantes, de la régler avec toutes les douceurs que permettaient des institutions pré-réglées ou régulées par les intérêts de l’oligarchie. Si donc vous vous arrêtez, comme le fait Mme Fontaine, à la définition d’une bulle comme celle qu’en donne le dictionnaire de Palgrave : « toute aventure commerciale hasardeuse accompagnée d’un haut degré de spéculation », non seulement la plupart des bulles n’en sont pas mais il pourrait bien ne pas y en avoir du tout car « si l’entreprise apparaît rétrospectivement folle, elle apparaît saine au départ : les investisseurs peuvent être tout à fait conscients que l’entreprise ne paiera pas indéfiniment de grands dividendes, mais qu’elle offrira une séquence à la hausse dont la longueur est l’objet même des investisseurs qui spéculent sur le ait qu’ils ne seront pas dans la dernière vague d’acheteurs. Cette définition, qui met en avant le jeu et le pari, permet d’exclure quantité d’épisodes considérées trop facilement comme des bulles. » (326)
Laurence Fontaine suit Peter Garber quand il montre que l’appellation est paresseuse et qu’elle englobe des phénomènes économiques dont les causes sont très différentes. Nous les suivrons aussi ! Contextualisés dans le cadre de l’argent, les phénomènes économiques, suivent une logique… bullique. L’usage de l’argent crée une ébulliction monétaire permanente, laquelle se traduit par une dépense « folle » - et pourtant parfaitement logique dans ce contexte - d’énergie, de matériaux et de vies, humaines et autres. L’usage de l’argent se fait « bullique » - par construction ! La conquête sociale de cette ébulliction, dans laquelle il serait prudent de distinguer le petit nombre, qui tire parti d’un certain pilotage, et le grand, asservi à ses offres, nous vaut un réchauffement climatique assorti de quelques coups de tonnerre et tsunamis sociaux, mais quoi ? Apprenez à les contextualiser. Vous en souffrez ? Certes, mais c’est une autre histoire : la petite vôtre, pas celle du Marché. Vue de Sirius il se porte bien, et ses éternuements mêmes vous le prouvent. Achetez-vous plutôt une place là-haut ?

5. Les noces de Sirius et Janus


Des places pour voir les choses de Sirius, vous en avez à tous les prix. Le billet se présente souvent sous la forme d’un ouvrage papier, mais il y en a aussi sous forme conférence, séminaire, et même croisière en Mer Egée. Beaucoup vous sont offerts gratuits à la télé ou la radio ! Auprès de qui allez-vous vous asseoir ? A côté d’un gourou, d’un philosophe, d’un moraliste, d’un économiste ? Il est souvent difficile de les distinguer.
Voir les choses de Sirius ne consiste pas à voir le monde « tel qu’il est ». S’éloigner jusqu’à Sirius immanquablement le fait le meilleur possible. De près - pas possible. De près, on en souffre. Le meilleur des mondes possibles joue de l’éloignement pour mettre en scène, alternativement, ce qui fait du bien et bobo, pour souffler le chaud et le froid, fournir du bon grain et de l’ivraie. La lunette Sirius est construite par Janus. Elle montre bien, très, avec éloquence, la misère du monde, sur un rythme binaire, mais on y voit aussi, surtout, qu’elle se fait inévitable. Cette honnête façon de vous la montrer se faisant vous la rend et démontre plus inexorable encore. Vous n’acceptez pas, bien sûr, votre indignation vous honore ! Mais reprenez-en une louche, un look, et - vous voyez bien ! Pas moyen de faire autrement. C’est comme ça. Alors - bon. Il ne vous reste plus qu’à ajouter une remarque, un commentaire, un adjectif, une analyse, où vous montrerez à votre tour que vous avez compris non seulement que c’est bien comme ça que ça fonctionne, mais qu’il faut « positiver » et que la seule chose à faire est de trouver des accommodements ou réformer - « en profondeur » cela va de soi !

Laurence Fontaine s’y emploie dans sa conclusion (« Envoi ») : le marché comme bien public. Elle commence par baliser le négatif : « Tout au long de nos recherches sur la part que les pauvres, nécessiteux et milieux populaires ont prise sur le marché pour l’amélioration de leur existence matérielle par l’échange, aussi réduit soit-il parfois à une seule pièce ou un seul bien, nous avons buté contre les appropriations privées du marché par les plus gros et les puissants, alors que tout concourt à faire du libre accès au marché un pilier de citoyens reconnus dans leur égale dignité. » (329-30)
J’ai souligné échange et accès. Deux mots clés du vocabulaire désargencien dans la même phrase ! De quoi le marché, ce marché-là, fait-il usage ? D’échanges et d’accès, les échanges sans lesquels il n’y aurait pas accès, par exemple, « au fruit du travail ». Bien vu, sauf que l’intermédiaire des échanges est l’argent et qu’il règle inégalement et aléatoirement l’accès. « Comment faire du marché le bien de tous, où s’appliqueraient les lois communes de la justice ? » Bonne question ! Triste question ! Question « par construction » du Marché, « commun » hors du « commun » bien qu’il en fasse le contexte ! « Nous rejoignons de fait la grande question qui est celle de l’édification d’une démocratie avec non plus, comme dans les livres et les théories des philosophes politiques, des êtres, hommes ou femmes, qui seraient des idéaux-types, mais en se colletant aux êtres réels, qui sont, comme tels, à la fois généreux et cupides, altruistes et égoïstes. Toute réflexion sur la démocratie et les institutions politiques, sociales ou économiques devrait partir de là, quel que soit le champ qu’elle aborde. »
Je souligne la dernière phrase. Vous allez voir pourquoi.
Si on « contextualise » en effet « la démocratie » dans le cadre où cette contextualisation peut être conduite en produisant des faits qui peuvent être contredits par d’autres, de quoi sa « réalité » va-t-elle faire usage ? Elle fera nécessairement usage de ce qu’on a sous les yeux, et donc « du » marché tel qu’il fonctionne à l’heure actuelle, puisqu’à ce jour il n’y a pas d’autre contexte. Elle fera donc usage de l’échange du temps de vie de chacun contre un salaire ou de tout autre mode d’accès à l’argent qui donne droit d’accès à ce qui résulte de la commercialisation des ressources dont le « commun » ne se reconnaît plus, ne se partage ou ne se communise plus que sous cette forme. Immanquablement, « les lois communes de la justice » se trouveront emballées dans du papier-monnaie. Ceux qui comme nous font l’hypothèse de sortir la civilisation de ce genre d’emballage peuvent donc énoncer, eux aussi, que toute réflexion sur la démocratie et les institutions politiques, sociales ou économiques devrait partir de là, quel que soit le champ qu’elle aborde.
Quand, à la suite, Laurence Fontaine écrit : « Refonder les liens entre économie et politique et faire entrer l’économie au sein des biens communs sont les seuls moyens de surmonter les blocages d’un monde au sein duquel les entités politiques sont circonscrites mais les marchés globalisés », nous applaudissons, bien sûr ! Mais pour nous cela veut dire reconstruire l’engagement de chacun dans les expériences économiques et politiques sur autre chose que l’usage de l’argent. Elles ne nous seront plus imposées, pipées, par le respect des soldes monétaires positifs. Nous y prendrons part tout autrement. Pour ceux qui font l’hypothèse de la désargence, cette reconstruction-là constitue le seul moyen de « surmonter les blocages d’un monde au sein duquel les entités politiques sont circonscrites mais les marchés globalisés ». Quand on voit ce que l’argent fait du politique et de l’accès aux ressources naturelles et aux fruits du travail, à quoi il réduit ce qui, hors de toute essentialisation possible, fait « commun », elle n’a, cette hypothèse, rien de si absurde ou excessive. Surtout si on la compare à celle, partagée par les meilleurs esprits, de parvenir à ce à quoi aspire Mme Fontaine et tant d’autres, aussi généreux qu’elle, au moyen de l’argent.
Le principal problème que pose notre hypothèse, pour qu’on accepte même de l’examiner, vient de ce qu’on n’a jamais vu une société sans échange et particulièrement sans échange d’argent. A peine avez-vous prononcé « sans argent » qu’on ne vous écoute plus ou, au mieux, classe votre affaire dans la série « troc » et « don-contre-don » - ou celle des utopies drôlatiques. Le problème posé par l’hypothèse du Bon Marché est autrement grave ! Car son application est en cours ce qu’on en attend contrecarré par le nerf de sa guerre, l’argent. Ses agents bienveillants l’oublient et pourtant ? Son contexte n’a-t-il aucun effet dans « l’irrationalité des acteurs et leur psychologie moutonnière » ? (rappel de la p. 289).
D’où la question :

les armes de la démocratie


auxquelles Mme Fontaine fait appel pour la sauver ne sont-elles pas d’avance désarmées pour jouer le rôle salvateur qu’elle attend d’elles ?
« Les premières […] sont la transparence et l’information car l’une et l’autre sont au fondement du débat public. De fait, mettre à nu les mécanismes d’appropriation du marché et les rendre visibles est le meilleur moyen pour luter contre les dérives individuelles. […] C’est pourquoi démocratiser le marché signifie d’abord le faire entrer, comme l’a fait Adam Smith, dans l’arène publique. Les Grecs n’avaient-ils pas choisi la place du marché, l’agora, comme lieu de la discussion politique, liant ainsi le marché à la démocratie ? » J’aurais pu l’écrire en pensant à un tout autre « marché » que celui qui consiste à échanger pour avoir accès. « Mais encore faut-il désirer s’informer car l’information est un droit qui se conquiert et s’exerce d’autant plus facilement que les oppositions politiques et les citoyens se sentent concernés. » Bien vu. Mais observez le télescopage : « Or, en France, dans l’opinion courante comme dans les idéologies dominantes, le marché est dénué de tout rôle positif ; beaucoup ont préféré le laisser à l’écart d’une réflexion en profondeur pour ne pas se salir l’esprit et ne s’occuper que de la noble sphère politique ». (331) Il s’agit de s’informer sur le bien-fondé du marché. De fait, pour la plupart d’entre nous, « marché » veut dire celui où nous allons acheter, pas par celui qui commande les vitrines, étalages et gondoles, sauf les jours où nous râlons parce que ça manque ou devient hors de prix. Et quand bien même nous accusons ce marché-là d’être « derrière » ? De quels moyens disposons-nous pour nous expliquer comment il fonctionne ?
Pour le savoir, il faut avoir les sous qui permettent d’avoir fait des études. Il faut les sous gagnés dans une activité qui vous laisse le temps de réfléchir, des sous pour acheter la presse spécialisée, qui ne doit pas aller trop loin pour ne pas offenser ses actionnaires et réduire la surface des pubs. Quant à ceux qui vont fournir les explications, il leur faut des sous pour mener les enquêtes. Les faits fournis sont filtrées : l’entrepreneur n’a pas envie de déclarer des astuces que le fisc ignore et qui peuvent servir des concurrents. Le fisc ne va non plus pas tout vous dire sur ses méthodes. Observez la pudeur des salariés quand on leur demande combien ils gagnent ? Bref : l’usage de l’argent, n’est jamais aussi clair que deux et deux font quatre. Il oblige à voiler.
Supposons que le bon peuple ou l’économiste plus-plus-plus « voient » ou montrent « bien » ce qu’il faut voir ? Force lui sera, leur est, d’admettre que, puisqu’on a besoin d’argent… les banques… les impôts… les retraites… le budget de l’Etat… Vous savez bien ? C’est comme ça. Même ramassés à la pelle, vous voyez que les petits faits louches, qui relèvent de l’économie « informelle » sont induits par les règles juridiques, et que plus les règles sont transparentes, plus elles tentent d’imposer des conduites au joueurs, plus elles créent d’embrouilles. Mme Fontaine le sait toute la première, qui coordonna en 2012, avec Florence Weber, Les paradoxes de l’économie informelle, à qui profitent les règles ? (Karthala éd.). La transparence empêcherait quoi ? Les médias font tous les jours état de choses cachées. Les canards rebondissent de scandale en scandale et que produisent, au final, ces dévoilements à répétition ? Des gros-rires et « tous pourris ! », qui cirent les plumes. Abstention suit. Quand des mobilisations de citoyens se produisent, comme celle citée p. 332, en Ouganda, pour que les crédits arrivent à destination, elles sont l’exception qui confirment la règle. Ce qui n’empêche pas, de temps en temps, de signer une pétition, de faire une manif, mais comme on va aux urnes, symboliquement. Rien de plus démobilisateur, civiquement parlant, que l’usage de l’argent. Sauf pour l’élite argentée dont le civisme invisible a compris l’intérêt qu’il y avait à se sacrifier pour augmenter par tous les moyens Notre Pib.

Une autre arme ? L’estime. L’estime comme régulateur social. « L’estime », à condition qu’elle agisse avec « la justice ». Ce n’est pas la faute de Mme Fontaine si chacun des deux termes tire à hue et à dia. Quatre pages sont consacrées à leur association, avec à la clé un nouveau rappel de la pensée d’Adam Smith : « Dans sa réflexion sur le marché, Smith a développé deux volets : le premier s’attachait aux systèmes de contrôle propres à brider les logiques destructrices de la société et reposait sur la justice [je souligne] et le second s’occupait de psychologie humaine afin de développer les bonnes conduites et la capacité d’autodiscipline [id.] des agents économiques. »
Laurence Fontaine reprend : « La moralisation des conduites [qui implique estime de soi, des autres] n’a jamais été totalement absente de la réflexion sur le marché, mais elle se développe actuellement avant tout à propos du législatif [de la justice établie ou à établir] : l’Etat doit imposer des législations toujours plus contraignantes pour lutter contre les fraudes. A côté du tout-répressif, il y a pourtant une voie complémentaire, qui ne relève pas de l’Etat mais de la société civile, et que le XVIIIe siècle avait, à la suite des Grecs et des moines franciscains, comme Bernardin de Sienne, largement explorée. En même temps qu’il prônait le crédit plutôt que le don pour lutter contre la pauvreté, Bernardin plaçait la fama, la réputation, au cœur de la moralisation du marché ; mais le ‘‘bon renom’’ s’appuyait avant tout sur la pratique de la religion catholique et la peur des châtiments. » (332).
« Certes, écrit Smith, ‘‘la justice est le pilier central qui soutient toute la construction. Si elle était supprimée, le grand et immense édifice de la société humaine serait en un instant dispersé en atomes’’. Mais à côté d’elle, le besoin d’estime est un autre levier. » (333) Smith explicite le mécanisme qui sous-tend l’estime de soi : désir originel de plaire à ses frères et de la crainte de les offenser, empathie, désir d’approbation, d’être « ce que lui-même approuve chez les autres hommes ». Il « fonde le regard des autres comme structure de la moralisation » résume Laurence Fontaine. A-t-elle senti le peu de consistance de cette fondation ? Ce regard, il se structure comment ?
Après avoir cité les recherches conduites sous la bannière de la reconnaissance par Habermas, Taylor, Honneth, elle remarque : « Toute société n’est faite que de processus dynamiques et les valeurs dans laquelle la société se reconnaît ne sont jamais totalement partagées : des minorités bataillent pour leur reconnaissance et des groupes luttent pour faire évoluer ces valeurs. » Certes, mais sur quelle base ? Celle du sentiment d’injustice provoqué par les bénéfices par construction inégaux consécutifs à l’usage de l’argent ? « Des expériences montrent que des inconnus qui sont témoins d’un comportement inique se joignent facilement à ceux qui s’en révoltent, et passer au scanner le cerveau de personnes occupées à châtier un, inconnu montre un accroissement de l’activité dans les ‘‘centres du plaisir’’ du cerveau. » Mme Fontaine ajoute : « Apparemment donc, la défense des règles de la justice est, en elle-même, une récompense. Mais cette économie de l’estime a besoin d’être étudiée et développée car la manière dont elle pourrait fonctionner dans les différentes sociétés est très mal connue ».
Elle en a besoin en effet ! Il faudrait déjà la contextualiser dans les différentes sociétés, et par suite « dans le cerveau » aussi, prévenu, par toute une éducation au juste et l’injuste, dont l’usage de l’argent fait partie intégrante. C’est un point sur lequel Mme Fontaine en sait plus que la moyenne, puisqu’elle a mené des enquêtes dans les milieux sociaux « défavorisés », où l’estime de soi et celle des autres sont commandées par la façon de survivre avec peu, très peu, sinon sans argent. Cette façon « pauvre » de corriger « l’injustice » passe par des transgressions de toutes sortes. Drôle de morale, qu’on ne pourra éradiquer qu’en éradiquant la pauvreté induite par l’usage de l’argent. C’est la première idée qui vient. Mais elle est un peu courte. Dans les milieux où on ne manque pas d’argent, dans la classe politique et les finances, les transgressions sont aussi nombreuses et fonctionnent là aussi à l’estime de soi par comparaison aux autres. Plus riche que moi tu meurs. Ont-elles pour objet de corriger l’injustice ? Il s’agit de tout autre chose. Les riches et les pauvres partagent en fait la même misère, la mesure de soi en argent, l’argent sans lequel on ne peut ni physiquement ni symboliquement survivre. L’argent qui pourrit de l’intérieur les concepts de justice et d’estime et qui fait qu’un prêche de plus en leur faveur non seulement ne changera rien mais reconduira les dégâts.
Troisième « arme de la démocratie » évoquée :

mettre le consommateur au centre du dispositif


et nouvelle référence à Smith : « Pour lui, le consommateur est le citoyen et c’est à son service que le marché doit se mettre et non à celui des producteurs : ‘‘ La consommation est l’unique but, l’unique terme de toute production, et l’on ne devrait jamais s’occuper de l’intérêt du producteur, qu’autant qu’il le faut seulement pour favoriser l’intérêt du consommateur’’. » Mme Fontaine enchaîne avec Shakespeare qui « allait jusqu’à faire de l’entrée dans la consommation avec la capacité de choix qu’elle offre le symbole de l’hominisation - Lear déclarant ‘‘ Réduisez la nature aux besoins de nature et l’homme est une bête : sa vie ne vaut pas plus’’ ». Elle opère ensuite un rapprochement qui ne manque pas d’audace : « Le même lien entre consommation et citoyenneté préside aujourd’hui à des programmes d’aides aux plus démunis qui associent, à l’octroi d’un revenu, des obligations propres à développer leur capacité d’action comme l’instruction et la protection à la santé. » (cf la bolsa familia destinée aux familles brésiliennes).
Cette audace est malheureusement banale. Elle confond l’usage de l’argent et celui de choisir ce que vous allez consommer. Or ce que vous consommez est indexé à la hauteur de vos moyens en argent et « offert » dans la mesure où les profits attendus par votre « choix » seront suffisants pour réinvestir et sucrer les actionnaires du « producteur ». Cette évidence est si évidente par elle-même qu’il y aurait de l’absurdité à vouloir la démontrer (je reprends mot à mot une jolie- phrase d’Adam Smith citée p.336). Dans le cadre actuel, « l’instruction » et « la santé » qu’on doit à l’usage de l’argent contribuent à faire des salariés et assistés des collaborateurs bienveillants et bien portants. Au centre il y a l’argent qui formate « l’humanisation » de type argenciste d’usagers livrés à ce même dispositif et qui n’ont qu’à « bien » consommer. Il y a l’usager « pensé » à travers son pouvoir électoral et son pouvoir d’achat, fonction d’une « offre » dont la construction lui échappe largement. Cette pensée-là est bel et bien « centrale », si centrale que ceux qui se pâment au beau conseil de Polanyi de mettre l’Homme au centre n’y voient goutte. Dans ce « centre » ils nagent. Ils y font la brasse, le crawl ou trempette. Ils en assument pleinement et aveuglément les contraintes, reconduisant du même coup les excès dont ils ont conscience, en partie grâce à l’argent qui, tout en leur permettant de choisir, affine leurs frustrations, mais aussi, et heureusement, de capacités de réflexion qui lui échappent et lui échapperont toujours, même s’il réussit à les phagocyter.

Un exemple de ce phagocytage nous est donné au paragraphe suivant à propos de « l’hostilité aux corporations ». Elles sont le fruit du marché, qui, à travers elle, a institué de nouveaux privilégiés. Laurence Fontaine s’en sert pour enrichir son plaidoyer. Suivez bien.
« A partir de cet exemple des corporations, certains économistes ont remis en cause les théories de l’efficience du marché, notant que ces dernières négligent le rôle du conflit dans leur approche. Réparer cet oubli permet de mettre en lumière l’exclusion de ces institutions de nombreux artisans et paysans, mais aussi des femmes, des Juifs et des étrangers, ainsi que celle du prolétariat urbain ; en réservant les bénéfices du monopole économique et des privilèges politiques qu’elles instituaient à une petite et puissante élite urbaine, la corporation reconduit les exclus au monde de l’informel, c’est-à-dire de l’insécurité et de l’arbitraire ».(337)
Reconduit ? Qu’est-ce à dire ? Et « monde de l’informel » ? Cela veut dire qu’il y a, en marge du monde « formel », un monde « informel » d’acteurs économiques qui y font tout aussi bravement que les autres fonctionner des échanges et moyens d’accès. Les blocages opérés dans le cadre de l’économie formelle, protégés par la puissance que donne le profit monétaire aux entrepreneurs les plus riches, font monter la pression et la puissance de l’économie informelle. Or les deux économies se renforcent par leur lutte même : cf Les paradoxes de l’économie informelle, déjà cité. Au final, « l’établissement », l’institué officiel, craque. Mais, sous-entendu : il craquera forcément un jour et c’est tant mieux. De Sirius, et Janus aidant, ça se voit ! Prenez le cas, parmi tant d’autres, des médecins. Ils ont pratiqué leur art pendant des siècles, avec l’aide du latin, et laissé aux barbiers des soins qui exigeaient franchise et bistouri. A l’ombre des premiers, un savoir anatomique et un savoir-faire chirurgical s’est développé, jusqu’à ce que le statut des médecins en soit ébranlé. Vive le marché, donc, vive ses conflits qui de générations en générations nous reconduisent la victoire de David sur Goliath et celle des Lilliputiens sur Gulliver.
Les effets bénéfiques du marché transcendent la cupidité des acteurs. Adam Smith l’avait bien compris, qui a commis l’expression de « main invisible », résumant en deux mots la Fable des Abeilles de Mandeville, son contemporain. Les corporations, donc, on ne va pas les manger tout cru. « Si ces corporations n’avaient pas aussi un rôle de protection sociale, Smith en aurait demandé l’interdiction. De fait, dans une société où la solidarité n’est pas collectivement instituée, le soutien qu’apportent ces institutions aux travailleurs et à leurs familles dans le besoin est précieux. » Et voilà, voilà comment le marché a inventé la solidarité ! Smith : « Un règlement qui autorise les gens du même métier à se taxer entre eux pour pourvoir au soulagement de leurs pauvres, de leurs malades, de leurs veuves et orphelins, en leur donnant ainsi des intérêts communs à régir, rend ces assemblées nécessaires. » Petits arrangements en famille ? Laurence Fontaine enchaîne : « D’ailleurs les travailleurs de l’ancienne Europe ne manquent jamais, s’ils sont membres d’une corporation ou d’une confrérie, de le mettre en avant, car cette affiliation leur procure sécurité économique et statut distinctif dans le monde du travail, et l’utilisation de ces organisations professionnelles montre de véritables stratégies de prévoyance pour se protéger des à-coups de la conjoncture. » Les travailleurs ? Eux aussi se corporatisent. Or les travailleurs sont une classe positive. Donc le corporatisme, que vous le preniez par un bord ou l’autre, est une conquête sociale !

Après avoir souligné qu’Adam Smith n’accordait aucun crédit à l’affirmation selon laquelle l’organisation corporative garantissait la qualité et « comptait plus sur le pouvoir du client que sur celui des règlements pour améliorer la qualité des produits » Mme Fontaine remarque que dans l’Europe d’aujourd’hui « la porosité nouvelle de la frontière entre producteur et consommateur remet de fait ce dernier au cœur du processus de production et la prise de conscience de sa force devient une arme politique au service de la démocratie globale. Les journaux se font l’écho de multiples exemples de la force potentielle des consommateurs… » Deux pages sur ce thème, illustrées de faits qui prouvent que des victoires sont possibles, qui peuvent reconduire le consommateur à sa vraie place, une place « centrale », armé comme il l’est d’un porte-monnaie révolver qui, lorsqu’il est assez rempli pour s’offrir des avocats, peut toucher où ça fait mal. En visant « à la poche », à la hauteur légale, parce que les amendes ça coûte cher… Ou dans des zones bien plus sensibles, en faisant choir l’estime des produits et des marques. Ou quand il est vide…, mais n’en parlons pas.
A lobbying, lobbying et demi ! Recours collectifs en justice (class actions)… Et ça pourrait bien ne pas s’arrêter aux produits et services. « La question d’un rôle grandissant des associations de consommateurs et d’usagers se pose aussi pour la gestion des biens commun… ». La gestion du et des biens communs, « du » commun, comme on commence à dire, c’est justement la grande affaire de la désargence ! Mais voici la suite : « car de nombreux exemples montrent qu’ils en sont d’excellents gestionnaires. » Certes. Dans le cadre de l’usage de l’argent, ces « associés » ont en effet déjà largement prouvé que. Mais après combien d’accommodements et de bagarres ? Imaginez ce que deviendrait leur excellence si elle n’était plus asservie aux soldes de bilan positifs ? Et « la démocratie », donc ! Et les droits de l’homme, s’ils n’étaient pas ancrés dans l’usage de l’argent ?

6. Le marché des droits de l’homme


« La mise de hommes et des femmes au centre des institutions auxquelles ils participent a pour corollaire la nécessité de repenser les définitions des instruments de l’économie en ne partant plus du seul intérêt économique mais des droits de l’homme, c’est-à-dire de la nécessaire reconnaissance des individus et de la diversité de leurs intérêts. » (342) Les mettre « au centre » : qui osera dire non ? La déclaration frise la démagogie. Ils y sont déjà, d’une manière dérisoire, et s’y font laminer, réduits qu’ils sont, femmes ou hommes, à l’itération de l’unité (ou au nombre), à une définition juridique indifférente à leur singularité.
La déclaration d’intention que je viens de citer figure en sous-titre au milieu de l’« Envoi » final : Ancrer le marché dans les droits de l’homme. J’en ai souligné une partie, vous allez voir pourquoi.

A la suite, Mme Fontaine repense la définition économique de la pauvreté et celle de la richesse.
La première résulte aujourd’hui « d’un paradigme strictement économique puisqu’il se fonde sur un indicateur monétaire, le seuil de pauvreté, qui définit le nombre de personnes qui vivent sous un certain niveau de revenus. » Ce constat dit clairement que « l’économie » dont on parle est celle que construit l’usage de l’argent. En toute logique, une sortie du « tout économique » exigerait qu’on abandonne l’instrument de mesure qui fonde « l’économique » actuel, l’argent. On en est loin et l’usage même de la notion de « paradigme strictement économique » permet de comprendre pourquoi.
Il n’y a pas et il n’y aura en effet jamais de « paradigme économique », pas plus qu’il n’y a et n’y aura jamais de « paradigme vital », sauf s’il existe un Créateur qui l’applique à certains coins de la Nature et pas à d’autres. Il y a un paradigme « argentique », qui produit l’économie dans laquelle nous sommes jetés, la maison (eco) que nous habitons avec les normes dictées par le paradigme en question. La logique de ce paradigme s’associe à celles des paradigmes individualistes, religieux, « service social », échange, que nous servons ou qui se servent de nous plus ou moins à notre insu. Ses indicateurs sont aussi indifférents, aussi extérieurs aux personnes et leur situation que les indicateurs juridiques. Abolissez le paradigme argentique et vous aurez un tout autre sociotope. Vous construirez une toute autre maison, avec une tout autre répartition des espaces à habiter et de tout autres locataires aussi, dont la diversité ne risquera plus de s’étager par strates de pouvoir. Je souligne, en écho, quelque peu dissonant, à ce que j’ai souligné plus haut.
Pour qui considère que les usagers, les locataires, ne devront pas nécessairement toujours habiter une maison à tous les étages de laquelle il faut avoir et faire de l’argent, où en avoir ou en faire prime sur tout ce que vous faites, jusque dans les recoins de l’informalité, les objections qui vont se multipliant au sujet de la définition et du calcul de la pauvreté, mille regrets, appartiennent au passé. Leurs corrections aussi. Ne plus compter exclusivement en argent ce qui entre dans le panier de la ménagère, comme le font déjà les Etats-Unis et le Canada, prendre en compte que l’homme est un être social, que le malheur social et psychologique pourrait passer avant le dénuement économique, que…, et puis que... - sans doute. Ces corrections empêcheront-elles l’usage des personnes et des choses de dépendre des aléas d’un marché qui carbure à l’argent et dont la main pollue invisiblement les initiatives les plus généreuses ?

Je n’en ai pas moins lu avec attention les considérations hautement favorables que développe à leur sujet Laurence Fontaine et reconnu, dans sa façon d’exposer la condition monétaire telle qu’elle est vécue chez les plus démunis, « les pauvres », dans ses références à Adam Smith, Georges Simmel ou Amartya Sen, une sensibilité réelle au problème. Elle imprègne des pages (343-352) très synthétiques et belles sans effort, au terme desquelles le concept de « capabilités », dont Amartya Sen fait la promotion, émerge avec force. Pour qui l’a vécu personnellement ou à travers la réparation des injustices faites aux « pauvres » sous la forme encore et toujours aristocratique du don, le concept de « capabilités » fait plus qu’un concept : il fait un geste, le geste qui sauve - et pas du tout une arme. On comprend que les économistes lui reprochent ses aspects non quantifiables. Pour ceux qui pensent sérieusement à faire la désargence, il indique, implique la reconnaissance d’un « commun » aujourd’hui mis sous le boisseau aussi bien pour les riches que pour les pauvres, qui, aussi bien les uns que les autres, ne les conquerront, leurs capabilités, qu’en renonçant à la dérisoire conquête sociale d’un marché dont l’institution et l’histoire se confondent avec l’usage de l’argent.

Etudier les indicateurs de richesse « dans leur histoire, contextualiser ce qu’ils indiquent, ce qu’ils disent être la richesse « révèle les conceptions de la société au moment où elle les a créés » ne manque pas d’intérêt. Cet intérêt, Mme Fontaine l’a déjà rehaussé dans les deux ouvrages qui ont précédé celui-ci. On ne peut plus, après elle, conceptualiser « la société » d’une manière aussi affirmative. Mais ici elle sort de la réserve propre à l’étude académique. Le choix du mot « envoi » se précise : « Il est temps d’adopter un indicateur qui reflète mieux la société actuelle et ses aspirations ». S’il faut des indicateurs, en effet ! Après quoi le désargenciste de service parie que les indicateurs recherchés, quoique mieux inspiré, vont nous reconduire andante presto des usages indicatifs renouvelés des précédents et verront encore et toujours le monde sous la forme de comptes de bilans, billets et agios. Et il gagne ! « Celui que propose Joseph Stiglitz, qu’il intitule produit national net, PNN, prend en compte la dépréciation des différents types de capital - naturel, humain, éducatif, etc. - qui entrent dans la production des richesses afin de placer les individus au centre des évaluations et de rendre visibles les coûts de la croissance au regard de la nécessité de promouvoir une économie durable. » Merci M. Stiglitz, mais, comme vous savez, la dépréciation du capital naturel, humain, éducatif, si ça engendre des ignorants, ça crée des emplois, soutient des labos, se traduit pas des instituts d’excellence. En termes monétaires, aucune raison de s’inquiéter. Si votre PNN a du succès, on peut comprendre pourquoi : il est parfaitement inoffensif et juste bon pour soutenir la feinte dissidence. Le train du profit monétaire continue d’avancer.

Le wagon Sen


A ce même train Laurence Fontaine, dont on a compris qu’elle désavouait les arrêts privilégiés à certaines gares, raccroche le wagon Sen : « Ces nouvelles perspectives rejoignent les analyses d’Amartya Sen sur les critères pertinents pour mesurer le progrès économique et la justice sociale. Elles appellent à renouveler la construction des indicateurs du progrès économique en y faisant entrer la dimension essentielle de la liberté car ‘‘ il importe, écrit-il, de ne pas confondre la fin et les moyens : ne prêtons pas aux revenus, à la prospérité, une importance intrinsèque, mais évaluons-les en fonction de ce qu’ils aident à construire, en particulier des vies dignes d’être vécues’’. Les indicateurs traditionnels du PNB et du PIB devraient alors être remplacés par ‘‘des indicateurs directs de la qualité de la vie, du bien-être et des libertés dont les vies humaines peuvent jouir’’. » (351)
Raccrocher le wagon Sen au train s’explique : il fait état, lui aussi, d’indicateurs. Son sérieux est garanti par la promesse d’user d’instruments de mesure - et donc de comparaison. Mais alors lesquels ? Des « indicateurs directs », ça ressemble à quoi, si ce n’est pas assimilable à de l’argent ? De la lecture d’Amartya Sen, et de celle de Mme Fontaine dans son sillage, on pourra donc toujours conclure, comme de celle de Stiglitz, qu’ils disent joliment de bien belles choses, mais - c’est comme ça  : il y a l’argent, etc. Et s’il n’y en a plus ? S’il n’y en a plus, on fait du Sen sans Sen. Sans l’Amartya Sen qu’un prix Nobel aligne parmi les réformateurs de bonne compagnie. On en fait comme dans l’hypothèse de travail sur laquelle est bâtie la désargence. On prend conscience que la comptabilité « matière », la gestion des stocks, des ressources, indépendamment de leur valeur monétaire, est aujourd’hui servie par l’informatisation des données, et que nous pouvons déjà savoir ce qu’il y a, partout, sur n’importe quoi, à quoi ça sert, qui s’en sert, dans quelles conditions et pour quoi. Cette informatisation des données est actuellement utilisée dans le cadre du paradigme argentique, mais si vous le cassez ? Les données utiles, matériellement et humainement utiles, les capabilités humaines et matérielles dont elles sont porteuses, pourront être encore plus facilement repérées et s’investir à fond pour faire autre chose que de l’argent. Des expériences suivront, dont la richesse, le retentissement sur le vécu des humains et la survie de la planète échapperont toujours aux chiffres, des expériences dont le suivi même tiendra lieu d’indicateur, aussi « direct » que possible, et sans avoir à le revendiquer.
« S’engager dans cette voie pour mesurer la richesse, compte tenu de la complexité des indicateurs qui cherchent à rendre compte du vécu, implique que conscience soit prise que la part du non mesurable sera toujours importante. Et Amartya Sen le souligne toujours quand les économistes reprochent à son concept de capabilités ses aspects non quantifiables. » (351-52) Non quantifiable en argent, qui, par construction, ignore la singularité des choses, des personnes, des sociétés, des actions. « Il faudrait accepter de relativiser le primat du comptable et sans cesse garder à l’esprit que les mesures sont toujours partielles. » (352) Mais comment « relativiser » le primat du comptable en argent ? A peine introduit, il devient un milieu à lui tout seul, le paradigme des paradigmes, et on le confond avec « l’économie ». Prendre en compte la singularité des choses et des personnes n’est possible que sous une forme non argentique et c’est précisément ce qu’autorise aujourd’hui l’informatisation des données à partir de l’usage qui est fait des ressources, dans quel environnement d’usages, et en réservant toujours qu’il peut en être fait d’autres usages, d’autres expériences. Les capabilités s’inscriront dans un tout autre marché (défini comme un lieu d’ouverture à des choix individuels et collectifs) que celui de la consommation et de la domination, un tout autre marché que celui où il faut négocier les droits de l’homme à travers les comptes de bilan, un tout autre marché que celui où le lobby de la rue sera toujours désemparé face à celui des profits monétaires, sauf à le reprendre à son compte et naviguer dans les ornières du tous pourris.
Ce qu’on attend de positif du concept de capabilités ne peut se réaliser que dans un sociotope sans argent. Ce même concept peut alors s’étendre aux ressources naturelles comme aux humains. En faisant entrer le concept de capabilités dans la machine à penser la désargence, il en sort agrandi et renouvelé. De la machine argentique, au contraire, il en sort tout chiffonné avant de retomber complètement à plat : il devient un truc comme un autre pour rapporter de l’argent, comme on le voit dans les pages où Mme Fontaine fait le tableau de tout ce qu’apporte à la productivité de l’entreprise l’investissement personnel de ses usagers. Ce tableau a tout séduire. « Des éléments empiriques révèlent que les entreprises qui intègrent des représentants des salariés dans leurs conseils d’administration sont plus performantes que celles qui ont recours à des conseils formés majoritairement d’administrateurs indépendants. L’effet de la performance est encore renforcé dans les cas où les salariés sont directement impliqués dans les mécanismes de décision au sein de l’entreprise. » Mais cette performance, s’il vous plaît ? Quel en est l’objet premier ? Opérer des profits monétaires suffisants pour résister à la concurrence et réinvestir, reconduire des produits et services sur un marché où ils sont choisis en fonction de leur rendement monétaire, et abandonnés pour peu qu’une technologie nouvelle se présente et les rende obsolètes.

Le marché comme bien public


Le primat du comptable argentique reste présent, omniprésent, dans les travaux de l’ONU pour trouver un indice de développement durable qui prenne en compte le changement climatique, l’érosion de la biodiversité, la pollution chimique…, j’en passe. Il aboutit à chiffrer en milliards de dollars l’argent que ça va coûter. Mais cet argent, rassurez-vous, on l’aura, puisqu’il sera créé en proportion des crédits nécessaires pour apporter des remèdes ! Il gonfle les voiles des réformateurs de l’entreprise, du modèle coopératif et « d’autres formes de rémunération du capital, témoignant toutes d’une volonté de créer des organisations productives et marchandes plus respectueuses de l’ensemble des acteurs qu’elles concernent. » Bémol : « Mais pour l’instant, l’organisation du commerce mondial en est loin [loin, donc, d’appliquer partout ces bonnes formes] : il ressemble, selon les mots de Muhammad Yunus, ‘‘à une autoroute à cent voies s’entrecroisant sur toute la surface du globe’’. Comment établir ‘‘un code de la route équitable’’, car sans réglementation l’autoroute ‘‘sera monopolisé par les camions géants provenant des économies les plus puissantes. Les petits véhicules - par exemple la camionnette d’un maraîcher, les charrettes à bœufs du Bangladesh, les pousse-pousse - seront contraints de la quitter’’ ».(355)
Qu’est-ce que je reçois ? 1. Que l’organisation du commerce mondial devrait intégrer le respect de l’ensemble des acteurs qu’il concerne - c’est-à-dire tout le monde. Elle devrait donc se déployer sous la bannière du respect ou de la justice. Fort bien, mais quel genre de respect ou de justice peut-on attendre de l’usage de l’argent, sinon celui de respecter son jeu propre et une justice à la Rawls, où il est juste que les riches soient riches puisqu’ils le méritent et redistribuent leurs gros-sous dans l’économie réelle (ah le bon temps où le bon Rawls pouvait encore le faire croire !) ? 2. Qu’il va falloir réglementer. Le bien public appelle une réglementation. Comme la démocratie appelle une loi électorale, ni plus ni moins, et tant pis si la loi crée une classe politique et confisque la démocratie à son profit. Mais le marché n’a-t-il pas toujours été réglementé ? N’a-t-on pas toujours pu y faire appel au non-respect des règles et en recommander d’autres ? Car je vous ai lue, Mme Fontaine ! Les règles entraînent des ruses, et les ruses des règles. Des règles construites au coup par coup à la suite d’abus qu’il était convenable de prévenir, mais qui n’ont jamais empêché les abuseurs de trouver de nouvelles ruses. Et le marché continue son petit train. Assurer l’accès pour tous aux services bancaires, comme vous le recommandez dans la même page (355), s’apparente à prévoir des rampes d’accès spéciales pour les handicapés. On peut évidemment toujours espérer qu’une fois entrés dans le jeu, par la voie de l’informel ou autrement, ils enverront valser ceux qui s’arrogent des droits supérieurs. Cela s’est déjà vu… Et que verra-t-on quand le marché, fonctionnant toujours comme il fonctionne, sur la croissance des profits monétaires et de la concurrence mondialisée, sera enfin mondialement réglementé ? Les urgences les plus criantes, qu’il s’agisse de parer aux effets de la montée des inégalités ou de celle de la mer, seront toujours aussi âprement négociée entre des Etats qui ne veulent rien lâcher. On continuera d’assister à un vaste Mundial où la planète sert de ballon et s’encastre, au hasard des circonstances, dans une cage ou l’autre, occupées toutes deux par des gardiens de gros sous.
Contextualiser les droits de l’homme dans ce jeu - il serait temps ! Et pas seulement les droits de l’homme mais l’épistémologie (Cf Alfred Sohn-Rethel, La pensée-marchandise, Ed. du Croquant 2010). Mais pour quoi faire, quoi d’autre, si on n’a toujours pas renoncé à y jouer ? Le libellé d’une propositions comme « étendre la notion de bien public au domaine économique » ne manque à cet égard pas d’intérêt : ceux qui défendent l’hypothèse de la désargence la reprennent entièrement à leur compte, à ceci près, qui change tout, que, dans un contexte dépouillé de l’usage de l’argent, le domaine économique n’est plus schizé entre ceux qui sont plus égaux que d’autres dans leurs capabilités d’avoir et faire de l’argent. A cette césure, Mme Fontaine est aussi sensible que nous, et je suppose que la force des illustrations qu’elle apporte à « l’extension de la notion de bien public au domaine économique », l’étendre à la gestion des entreprises (353), assurer l’accès de tous aux services bancaires (355), considérer la stabilité économique comme bien public (356), travailler à une démocratie mondiale », doit malgré tout lui paraître un peu faible. Quel besoin aurait-elle, sinon, d’en appeler à « approfondir le concept d’espace public » ? C’est le titre de la toute dernière partie de l’Envoi. Allons voir de plus près.

7. Approfondir le concept d’espace public


« Dispersées encore, toutes les initiatives que nous avons mentionnées ne font pas un catalogue du café du commerce : elles tracent un horizon de solidarité structurelle entre le monde globalisé en son économie et l’entreprenant Bangladais qui rêve de mieux nourrir sa famille en devenant propriétaire de son pousse-pousse. […] Nous devrions nous considérer comme solidaires dans nos destins avec les indigents qui mobilisent leurs ressources intellectuelles, leur débrouillardise, leur volonté pour avoir accès au marché, y gagner en liberté, en responsabilité, donc en reconnaissance, car ce sont eux qui aujourd’hui se battent en notre nom à tous pour que le marché soit un bien commun à l’humanité, donc un espace public au profit de tous et de chacun. » (360).
Je suis d’autant plus sensible à l’injonction que j’en ai partagé l’esprit pendant de longues années, au contact de ceux à qui cette conquête était d’avance barrée. Ils devraient néanmoins y figurer comme conquérants potentiels, par obligation commune, et il fallait donc les préparer à y faire bonne figure à travers des apprentissages et recettes dont ils n’auraient pourtant jamais le même usage que la majorité. Nous les y préparions « pour eux », officiellement, mais en réalité pour « nous », pour nous convaincre tout les premiers qu’il n’y a de meilleure et même pas d’autre façon d’occuper l’espace public que celle qui vouent les usagers au crédit et à l’ascension de l’échelle sociale. La bonne idée de Mme Fontaine que les plus pauvres doivent eux aussi avoir accès aux comptes bancaires prolonge celle que nous avions de « les » voir accéder à des diplômes qui auraient reconnu à ceux que les critères éducatifs excluait de la réussite scolaire des capacités - j’aurais pu dire « capabilités » - d’un autre ordre. C’est en défendant ce droit, justement, que j’ai pour ma part commencé à comprendre, disons, que les principes de réparation, de justice sociale, la générosité qui m’inspirait feraient mieux de s’employer dans l’intérêt de la majorité consentante, et qu’en travaillant en faveur du public des cités de relogement, des bidonvilles, d’Emmaüs et des ONG caritatives, je contribuais encore à enfoncer celle à laquelle j’émargeais dans la condition salariale et la planète dans un cycle de dégradations toujours plus offensives et rapides.
« Instaurer de nouvelles définitions attentives aux droits de l’homme ne va pas sans un appro-fondissement du concept d’espace public. » (361) ? Soit, mais alors en allant tout droit à ce qui, dans cet « espace », fonde les inégalités, sans chercher midi à quatorze heures, comme le fait, quelques phrases plus bas, l’invocation à la démocratie et la reconnaissance sociale. « La capacité d’interaction et la reconnaissance sociale sont les substrats de la vie démocratique », certes. Mais cette capacité, elle se montre comment ? A travers celle de participer à la course et de se munir de signes d’allégeance. Baudrillard déjà parlait d’économie politique du signe, pour dire que nous achetons moins des objets que des signes et que « la production » fonctionnait avant tout comme un vaste miroir où la société justifiait ses principes, ses critères, ses aliénations. Son analyse du système de séductions n’allait pas jusqu’à le justifier. Bourdieu non plus, qui s’arrêtait lui aussi à signaler des faits sociaux comme « la reproduction », « la distinction ». Foucault… Tout le monde avait compris de quel côté penchaient leurs analyses. Elles laissaient les clampins de base libres de les transformer en pratique politique.
Rien de sérieux n’est venu. Les anticapitalistes déclarés ont repris l’antienne de la redistribution plus juste, qui suppose qu’on fasse des profits monétaires (qui sont la vraie raison du capitalisme et non « le capital », gravement essentialisé par les lecteurs de Marx). Laurence Fontaine franchit le pas. Elle n’est pas seule à le faire ! Combien qui, comme elle, prennent en toute bonne foi ou ne résistent pas à prendre parti pour une démocratie dont l’horizon, posé comme indépassable, se réduit à ce qui s’achète et se vend, à ce que les opportunités du marché, sa survie, commandent de faire : des produits et services dont les profits conditionnent le contenu et les interactions de la reconnaissance sociale. Démocratie dérisoire, où le pouvoir se fait avant tout marchand et nous vend l’estime que nous avons de nous-mêmes à travers les produits et services qui lui rapportent. Il réussit même à nous « vendre » ce qui se passe dans ses marges : ce qui « n’a pas de prix » mais ne peut avoir ce prix des « choses sans prix » que dans les marges que son obédience même crée.

Dans L’économie morale (2008), à la toute fin de l’introduction, j’avais relevé, avec un point d’interrogation en marge : « Abondance ou disette de sources, demeure l’essentiel : les questions posées par le passé et reformulées dans le présent tel que nous le vivons nourrissent le dialogue nécessaire à l’esquisse de notre avenir commun. » Quelle espèce de dialogue sur ce « commun » peut-il y avoir dans un système de pensée où la conquête du marché est considérée comme « le commun » par excellence ? Il ne peut s’agir que d’un récitatif à deux voix et plus, où chacun renchérit sur ce que l’autre a dit, rebondit sur ce qu’il en « est » de ce qui « est », dont la nature est posée comme la nature même des choses, explique et dicte ce qu’il faut faire ensemble, en commun, en petits soldats (qui cachent leur uniforme sous une diversité bien visible !) pour qu’il croisse et embellisse encore. Un récitatif dialectique, janusien par construction, et siriusien dans ses perspectives de salon. A quoi bon, dans ces conditions, glaner, dans le passé, « des gains d’intelligence sur les questions, pour nous autres gens du XXIe siècle de l’économie du don, de l’échange non-utilitariste et du recul de l’emprise financière sur toute activité humaine » ? A quoi bon s’ils nous confortent dans les usages établis par celui de l’argent et laissent les malins utiliser le mécontentement général pour faire du nombre et du fascisme ?
Travailler à rendre visibles les dénis de reconnaissance sociale ? Oui, mais comment désavouer ce qui constitue la musique de fond du travail social - apaiser les souffrances, rattraper les retardataires, les remettre dans une course absurde et hors de laquelle il n’y a pas de salut ? Apprendre aux exclus les lois dont ils ne savent pas profiter ? Les professionnels de l’exclusion, les égoutiers sociaux, commencent (et finissent) par là. Repérer la misère invisible ? Oui bien sûr ! La misère masculine, par exemple, à laquelle le mouvement de la libération des femmes ferait bien de s’intéresser puisque leur propre misère en dépend largement. Alerter les populations du fait qu’en ne votant pas elles s’excluent des prises de décision ? OUI, sauf qu’on ne peut rien au fait qu’elles n’y croient plus et que leur abstention avance un fauteuil au candidat qui se dévouera pour coiffer la casquette de « la commodification » - synonyme récent de « marchandisation ». Refuser la rhétorique qui oppose le citoyen en voie d’extinction au consommateur qui l’aurait détrôné, OUI, puisqu’ils n’en font qu’un, soumis à l’offre de candidats ou de produits en phase avec l’obligation de faire croître les profits monétaires. En finir avec une démocratie « fondée sur une distinction entre la sphère publique, qui est son domaine, et la sphère privée où elle n’entre pas et qui reste soumise à d’autres systèmes d’autorité », OUI , sauf qu’il faudrait oser pointer l’autorité à laquelle se plient, par obligation, les différents systèmes d’autorité : celle du marché. Voir le civil participer activement aux procès pénaux ? OUI, sauf que cette participation active l’appétit du pénal pour les écarts et fautes induits par l’usage de l’argent. Pousser l’idée que le travail est une source d’accomplissement personnel ? OUI, sauf qu’il est jusqu’à nouvel ordre source de sécurité et de revenus et que l’accomplissement personnel, dans le cadre du marché du travail, est et restera toujours très secondaire.
Oui, oui, et re-oui aux justes désirs et aspirations que les enquêtes auxquelles Mme Fontaine se réfère font reconnaître, sauf qu’elles disent les choses dans des termes qui sont ceux-là même dont le marché couvre sa marche, une marche à l’espérance, une marche à deux temps, comme une « vraie » marche, qu’on définit encore parfois comme une succession de chutes évitées. Une « marche » dont la musique soutient le défilé des trouffions du profit devant le buffet (interdit pour cause de bourse plate). Les deux derniers paragraphes de l’Envoi visent « les exclus » dont l’exclusion est brillamment définie en pouvoir d’achat ou pouvoir d’accès aux fruits du marché. Mme Fontaine y pointe le sentiment d’injustice des jeunes, exclus des jeux de leur classe d’âge. Bien vu. Sauf que tout ce qu’on peut faire pour les assister, comme j’avais essayé de le dire dans un article d’Esprit des années 70 (Assister c’est exclure), participe d’un système général d’exclusion. Soyons justes : le marché n’est pas fait pour ça, mais il le fait. Sa conquête, par construction, se fait autant par intégration que par exclusion. La thèse de l’intégration a pour pendant, pour antithèse, celle de l’exclusion. Que cette exclusion, à partir d’un certain niveau de revenu et de capabilités de reconversion, se fasse plus rare, ne l’empêche pas de rôder. La montée en puissance de « la valeur travail » est en rapport direct avec cette menace !

funambulisme


« Pour répondre à ce clivage dans la société et à la dimension politique qu’il porte, il nous importe à tous de réfléchir aux manières de redonner à ces exclus le sens et le désir d’entrer à nouveau dans la vie démocratique, car la démocratie ne peut vivre si toutes les voix ne sont pas entendues. A commencer par celles, ici ou ailleurs, qui demandent une chose première parce qu’elles la savent essentielle pour tout le reste : un accès sans condition au marché. » Ce sont les deux dernières phrases. (367) Leur générosité, je l’ai dit, ne fait aucun doute. Mais de quelle « vie démocratique » peut-il s’agir, si toutes les décisions, des plus intimes à celles de l’ONU en passant par celles qui font les manchettes de « la participation » des usagers aux décisions locales, sont commandées en amont par les cours du marché, la concurrence, l’obsolescence programmée ?
Imaginez qu’un croyant revendique « un accès sans condition au Paradis ». La phrase vous semblerait absurde. « Paradis » connote récompense. Cette connotation avait donné l’idée au Pape, fin XVe, d’ouvrir un négoce au nom de Dieu : tant d’Indulgences achetées, tant d’années de moins au Purgatoire ou en Enfer (plus cher). Il fallait y croire ! Dans un autre registre, M. Yunus et Mme Fontaine y croient. Ils voudront bien me pardonner l’audace du rapprochement. Le coup des Indulgences a donné à réfléchir à Martin Luther. Il a mis la marchandisation du Paradis entre parenthèse et relu la Bible : la grâce de Dieu couvrait toutes ses créatures quoi qu’elles fassent. En clair arrêtez de faire de Dieu un comptable. La Réforme a suivi : elle a fermé le marché des péchés. Je n’ai pas le génie de Martin, mais la multiplication des mesures d’assistance (en argent) m’avait déjà donné à réfléchir. Davantage encore l’idée d’un revenu de base minimum inconditionnel, qui gommerait le côté assistance des allocations de chômage et autres. Et voilà le micro-crédit. Une ruse de trop ? Concentrons-nous plutôt sur l’accès aux ressources, un accès direct rendu possible aujourd’hui grâce à l’informatisation des données, sans passer par les profits que doivent en faire les abbés, curés, évêques, et papes du Cac 40, sans passer par les partis politiques qui prospèrent en rassemblant les mécontents. Plein de nouveaux choix seront possibles, à partir d’actes d’une tout autre qualité que produire pour gagner sa vie et acheter parce qu’on a les sous (bien mérités !). Ils inventeront un tout autre « espace public ».

Je laisse d’autant plus facilement aller mon cœur, comme on dit, que celui de Laurence Fontaine domine sa culture d’historienne et conduit sa plume. A peine j’avais commencé à parcourir le Marché que j’ai voulu lire ce qu’elle avait écrit d’autre. Tiens donc ? Les auteurs qui soutiennent l’idée libérale et osent faire mention de ses ruses se font rares. Duchêne et Zaoui en font partie : v. L’abstraction matérielle, l’argent au-delà de la morale et de l’économie (La Découverte 2012, compte-rendu dans www : désargence.org, point 4). La fin de leur ouvrage est empreinte d’un désespoir contrôlé : « Dans une société d’argent, il n’y a que l’argent qui peut nous perdre ou nous sauver, jamais pour toujours et entièrement, toujours partiellement et provisoirement, mais c’est déjà ça. » (192) C’est déjà ça ! Laurence Fontaine, à la toute fin de l’Envoi, ajoute en bas de page une discrète notule : « Je me suis souvent sentie comme un funambule sur son fil dans ce dialogue entre l’Europe moderne et le monde d’aujourd’hui ».
En tant que chercheurs je suppose qu’ils sont tout les premiers conscients de l’audace qu’ils ont de sortir de leur rôle rien qu’en laissant entrevoir que tout finit et finira par s’arranger. Même ça, c’est prendre parti. Mais leur recherche s’insère dans un certain contexte. Elle répond à une demande, qui n’a rien d’innocent : elle attend une justification, et celle-ci se joue sur un fil tendu entre deux piliers, un fil névrotique à parcourir sans s’arrêter, surtout pas, munis d’un balancier (marque Janus), au-dessus d’un marécage de « réalités » si grosses que leur sens, les orientations qu’elles obligent à prendre, ne devrait plus pouvoir s’effondrer (too big to fall, suite).
Difficile, dans ces conditions, d’approfondir la notion d’espace public. Approfondir quoi ? Sa fatalité, en la dissimulant par des réformes qui la rendent plus fatale encore ! Aussi longtemps que le postulat selon lequel l’usage de l’argent constituera un « commun » valable, vous ne pourrez rien contre les méfaits de la marchandisation. Rien, sauf la reconduire, en vous offrant le luxe de substituer le vocable « commodification » à celui de « marchandisation », histoire de vous enfoncer un peu plus dans le crâne qu’il n’y a rien d’autre à vouloir que s’en accommoder. Votre solidarité, sincère, envers les pauvres, votre désir de bien faire, votre générosité, cultiveront la névrose institutionnelle.

A ceux qui trouveront l’usage de ce terme pour le moins excessif, je rappelle qu’une névrose ne fait pas perdre le sens de la réalité à ceux qui en sont atteints, pas du tout : elle les fait se cogner et recogner à ses murs et recoins. Elle leur fait constater, constater, constater que, et que, hélas, c’est comme ça, c’est toujours ça. Le balancement du constat soutient celui qui constate - et l’abandonne à son constat, comme a déjà pu le voir au cours des deux premières « vagues » de marchandisation, qui ont touché le travail et l’argent. Il accompagne la troisième, qui submerge aujourd’hui l’espace public et traite l’Etat ni plus ni moins que comme une algue. Et voilà comment le rêve socialiste de la conquête du marché, qui transparaissait dans le sous-titre du Marchéhistoire et usages d’une conquête sociale, s’achève (s’approfondit ?) comme le socialisme institutionnel lui-même, en déroute conformiste. Pardon : pas en déroute : en repli sur des positions prévues à l’avance.
Ce repli n’empêche pas (au contraire) de produire « des idées ». Séduisantes, mais totalement vaines dans ce contexte, où elles surgissent comme des formules incantatoires, aussi fiévreuses et sacrées que sa mécanique plaquée sur du vivant.

J’en relève deux : « Instaurer de nouvelles définitions attentives aux droits de l’homme ne va pas sans un approfondissement du concept d’espace public », déjà cité. (361) Pourquoi pas ? Mais alors en creusant jusqu’à ce qui fonde les inégalités et le martyre de cet « espace ». Quelle démocratie, quelle reconnaissance sociale, si elles doivent impérativement marcher au son du tiroir-caisse, aimable canon (pétard et norme) de leur récente histoire ? Arrêtez de vous creuser en jouant compulsivement thèse : le marché ça marche, antithèse, pas si bien que ça, et synthèse normande : réformes et compromis, cultivons notre jardin. Cherchez plutôt, dans la veine de la dialectique qui casse des briques, le postulat commun à la thèse et l’antithèse - pas difficile - et, synthèse dialectique, annulez-le : ça donne une économie, une société, une civilisation SANS argent. Difficile à imaginer ? Sans doute, mais la géométrie a survécu à Euclide ?
Autre « idée », suggérée par la toute dernière phrase : « …une chose première, essentielle pour tout le reste : un accès sans condition au marché. » En la citant, plus haut, j’ai protesté que « le » marché, ce marché-, se faisait « conditionnel » par construction. Sur ses conditions d’entrée, quel pouvoir avons-nous, sinon en en passant par ses conditions, etc.
Mais la remarque me semble insuffisante. Attention.
1. Supposons abolies ces conditions-là ? Abolir celles-là abolira-t-il tout conditionnement ? Inutile de se leurrer en substituant « contexte » à « conditions » : l’abolition de l’argent créera un autre contexte dont nous devrons aussi nous accommoder, avec autant de joie, de zèle, de bénévolence, et en trainant les pieds aussi, que dans l’actuel. Les gains sociaux et écologiques que nous pouvons espérer de la désargence seront considérables, mais que changeront-ils à la musique de fond du consentement général ? 2. Ceci entrevu, où Janus et Sirius se marient, comme chaque fois que l’esprit fait retour sur la pratique, je pourrais m’arrêter là et dire à mon tour : c’est déjà ça. Je ne peux pas. J’ai une allergie à « c’est ». 3. Je la soigne par l’homéopathie (le mal contre le mal) : j’oppose comme thèse et antithèse les effets négatifs bien connus de l’usage de l’argent (précarité à tous les étages), et ce qu’apporterait de positif l’abolition de l’argent. Quelle serait la thèse commune ? Le possible paradis d’une vie sans risques ?
Dans cette hypothèse, à quoi ressemblerait la synthèse dialectique ? A les mettre, ces risques, au cœur de l’espace public ? Mais ne l’ont-ils pas toujours été, pour y parer, à travers de multiples expériences historiques ? Des expériences dont l’initiative, la forme, la théorie, étaient siphonnées par l’usage de l’argent…
Sur le point d’histoire, Mme Fontaine ne me contredira pas ! Elle m’en apprendra même beaucoup ! Nous divergerons sur expériences et sur siphonner. Dans ma tête, l’idée de risque appelle celle d’expériences, d’expériences à part entière. Pas programmées, siphonnées, pipées, appelées à pousser la croissance et jugée à leurs œuvres monétaires. Des expériences sans autre obligation ni sanction que celle de l’expérience. L’espace public, rendu à la communauté par l’abolition de l’argent, en ferait sincèrement, ouvertement, l’expérience ? Imaginez : L’expérience, histoire et conquête d’une conquête sociale
J’arrête là. Merci Mme Fontaine.

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