Une « conquête sociale » sous-entend qu’elle se fait positive. Peut-on parler du Marché comme d’une conquête sociale heureuse, au même titre que - choisis dans l’ordre des usages « concrets » - celles de l’hygiène, de la contraception ou des congés payés ? Que celles des chaussures, du pantalon, des draps, des sièges ? Que la division de l’habitat en appartements ? Au même titre que la conquête sociale des café, thé, chocolat, tabac, et pourquoi pas du hasch ? Que l’usage de la radio, de l’auto, de l’avion, de 01 ? L’usage du Marché relève-t-il des usages concrets ou des usages « imaginaires », comme celui des Dieux ou d’un Dieu unique, dont les supposés commandements ont commandé et commandent encore, plus ou moins en phase avec le marché, les usages « concrets » ?
Tout usage ou ensemble d’usages qui se répandent dans la société se font inévitablement « sociaux ». Ils font société « par construction ». Qu’un usage ou ensemble d’usages se fasse positif ou négatif, concret ou imaginaire, quelle importance ? Aucune, si on s’en tient strictement à leur construction sociale. Totale si on se place sous l’angle de leur réception, puisque les usagers devront prendre en compte leurs incidences et maintenir leur propre équilibre et celui de l’ensemble d’usages auxquels ils participent. Et, sans intention précise. Ce qui n’empêche pas d’en fournir ! Le quotidien des usagers ne fait, comme on le dit de la marche, qu’une succession de chutes évitées. L’histoire de l’usage du marché aussi, telle que Laurence Fontaine nous décrit la façon dont l’ensemble d’usages couverts par le terme de marché se répand, comment il a « marché » au cours des siècles et nous fait encore marcher, pour ne pas dire courir, et tomber, et nous relever, à n’en plus finir.
On peut difficilement refuser d’appliquer au marché tel qu’il a marché jusqu’ici, à ce marché-, le titre de conquête, puisqu’il n’a pas toujours existé et que l’obligation d’opérer des profits monétaires et donc l’usage de l’argent, qui entrent dans sa définition actuelle, entrent pratiquement dans tout ce que nous « réalisons », aussi bien au plan pratique que pour expliquer pourquoi nous faisons ce que nous faisons (« j’ai réalisé que… »). Compte tenu d’autres conquêtes, dans lesquelles il a sa part, conquête des droits, conquête des techniques, conquête des cœurs …, on précisera « sociale ». Mais alors drôle de conquête ou d’appropriation, dans l’exercice de laquelle vous faites de votre rapport obligatoire ou d’obligation (merci Marché, merci quand même) avec ce drôle d’occupant la constante musique de fond de votre existence, car que pourriez-vous faire ou « être » sans lui ? Et au-delà même de votre petite personne, que peuvent faire ou être l’Etat, les Dieux ou Dieu, ce qu’on appelle « valeurs morales », sans le marché ?

Dans le courant de la précédente décennie, une série intitulée PROSPER fait son marché, tenta de préciser l’usage que les usagers, dans une économie qui aurait aboli les profits monétaires feraient de préoccupations d’ordre général comme la maîtrise de leurs usages, le don, « décroître », et où ces « articles » n’auraient donc plus à justifier, compenser, directement ou indirectement, les méfaits telle d’une économie. La série avait recentré la réflexion politique et philosophique sur la notion d’expérience et d’un nouveau « marché » - d’expériences, celui-là. L’histoire des usages - mais y en a-t-il une autre ? - n’est jamais qu’une suite ininterrompue d’expériences qui naissent, vivent et meurent en fonction de paramètres divers, comme les relations de parenté, les contraintes géographiques, sexuelles, environnementales. La série s’est interrompue au moment où, tout en conservant l’approche d’une économie fondée sur les ressources et sans profits monétaires nous avons remis en question l’usage même de l’argent. Il fallait donc tôt ou tard réfléchir à nouveaux frais sur ce qui nous « fait marcher », nous motive par obligation ou passion, et nous bloque aussi… La lecture du Marché nous en donne l’occasion.
Beaucoup, dont on dit qu’ils « ont » des idées, ne font qu’habilement montre d’« idées ». Beaucoup moins ont une pensée, qui ne se « montre » pas du tout de la même façon. Celle de Laurence Fontaine se reconnaît au fait qu’elle cible d’une manière privilégiée, sinon exclusive, non pas des manières d’être mais des façons de faire, des usages et leurs usagers, ce qui lui permet de faire des « ponts » géographiques et historiques inédits et de déblayer nombre d’idées reçues en économie et en histoire, où l’histoire et l’économie, comme le dessin d’enfant, font référence à ce qu’elles « savent », des êtres de théorie, plutôt que ce qu’elles ont sous les yeux.
L’ouvrage m’a été présenté avec un haussement d’épaules : encore un qui fait l’apologie du système, vous fait le coup de « la fin de l’histoire » et entend soigner par cela même qui rend malade. Ce n’est pas faux. Plus nous avançons dans sa lecture, plus l’usage que Mme Fontaine fait de l’existence de ce qu’on désigne par « marché » participe intimement d’une pensée marquée par l’usage du « marché » tel qu’il fonctionne et qu’il est censé avoir conquis définitivement ses usagers. Tout en émettant moult réserves à son égard, elle le justifie à travers les promesses qui lui sont prêtées et qu’il pourrait en théorie encore tenir. Mais cette ambiguïté ne gâte rien, et comme il y a une pensée derrière, elle nous enrichit. Alors, par Janus, n’hésitez pas : procurez-vous-le et vite !

1.

Une culture de la ruse…


Refaire l’histoire de l’occupation par le marché tel qu’il est parvenu jusqu’à nous a demandé trois cent soixante pages à Laurence Fontaine. Trois cent soixante pages d’histoire des usages du marché comme on fait celle des usages de la nourriture, du vêtement, de l’hygiène, des couleurs…. L’intérêt de l’ouvrage ne faiblit à aucun moment, solidement assis sur les différentes « avancées » techniques qui ont assuré le succès du marché. Des avancées qui contournent ses propres difficultés. Des bricolages commerciaux et financiers dont la réception, dans chaque cas, déclenche des techniques de contournement. Des techniques qui, en faisant de la résistance au marché, confirment et reconduisent un peu plus loin, plus fort, le pouvoir de ce à quoi elles résistent.
Laurence Fontaine renouvelle l’exercice commencé dans L’économie morale. Pauvreté, crédit et confiance dans l’Europe industrielle (2008, même éditeur) où elle signalait déjà que « si la morale et la religion imprègnent les conduites, avec elles se mettent toujours en place des techniques de contournement pour en éviter la rigueur. » (p.331) Dans Les paradoxes de l’économie informelle, à qui profitent les règles (2012, Karthala, co-dirigé avec Florence Weber), elle posait d’entrée de jeu que, du point de vue des acteurs, il y a deux manières d’entrer dans l’économie de l’ombre : « une, contrainte, née de l’impossibilité des hommes et des femmes de jouer avec les règles fautes d’en avoir le droit et les ‘‘capacités’’ et une autre, choisie, celle de ceux qui évoluent dans le secteur formel de par leur statut social, mais qui veulent jouer au plus fin, gagner plus et profiter des assurances et des solidarités sociales sans en supporter les coûts. » (p. 19) Passons sur la capacité de choix des capables, qui relève du mariage de raison plus que du libre choix. Dans L’économie morale, à la même page 331 que la précédente citation, on lisait déjà : « La connaissance intuitive des codes moraux des différentes économies politiques développe également chez les plus démunis une culture de la ruse qui joue sur les identités et les rôles sociaux imposés et vécus. »

Pour les mini et maxi-rusés qu’une ruse sublime du récit « démocratique » persuade que leurs ancêtres ont conquis l’égalité des droits et qui en oublient que leurs droits, leur démocratie, sont formatés par les profits monétaires tels qu’ils font marcher le Marché, l’entrée du Marché dans l’Histoire paraît plutôt sympa. Car dès qu’il apparaît, qui en effet voulut « le brider » ? La détestable « société d’ordre » ou « de statuts » ! Cette première phase du récit appelé « Marché » domine la réception-récitation de la suite. Elle le lave de tous ses péchés passés, présents et à venir. La longue liste de ses conséquences négatives, l’histoire de ses dégâts, contrebalance difficilement ce qu’avait de « juste » son avènement. La brèche qu’il a ouverte dans la vilaine société de statuts s’étant refermée derrière lui, nous ne pouvons en sortir que de l’intérieur, en rusant avec.
Avec en ligne de mire le recoupement célèbre opéré par Max Weber entre protestantisme et capitalisme, Laurence Fontaine (Chapitre 1, Religion et Marché ) prend soin de souligner que ces ruses se retrouvent autant chez les catholiques opérant en terres étrangères, et en particulier dans les pays germaniques, que dans les réseaux protestants. Elle évite l’essentialisme grossier qui les qualifie de « catholiques » ou « protestantes ». Elle observe comment des marchands, tant catholiques que protestants, créent des institutions capables de pallier les faiblesses de la sous-institutionnalisation de l’économie, construisent des formes de confiance et de solidarité, développent des instances d’arbitrage pour régler leurs conflits et obtiennent de l’Etat qu’il ne se mêle pas de leurs affaires.
A la lumière de l’historique de cet ensemble d’usages, le recoupement de Weber ne tient donc pas la route, sauf celle du ressassement. Laurence Fontaine lui donne le coup de grâce en citant Claude Dupin, économiste français (1686-1769), qui avait tout bêtement vu, lui, que le changement de calendrier opéré par la Réforme avait permis aux nations « protestantes » de récupérer au moins cent cinquante jours de travail par an ! (p.38) Jean de La Fontaine (1621-1695) aussi, qui avait dû en causer avec Fouquet, surintendant des Finances : « On nous ruine en fêtes et Monsieur le Curé de quelque saint nouveau charge chaque jour son prône… » ( Fables , Le Savetier et le Financier).
Tâchez de vous en souvenir quand on vous jettera une fois de plus à la figure l’identification du protestantisme au capitalisme, scientifiquement prouvée sous le sceau de Weber, lequel y mettait tout le premier quelques bémols. Le succès économique du capitalisme dans les nations « protestantes » (prises en bloc, comme si elles n’avaient pas de minorités religieuses : l’essentialisme ne coûte rien !) tient à la quantité de jours travaillés. Ajoutez-y le fait que l’entrepreneur de ces nations-là, encouragé par le rendement de leur machine humaine, réinvestit aussitôt ses profits dans sa propre entreprise ou celles d’autres entrepreneurs aussi besogneux que lui plutôt que dans des dépenses somptuaires et du trafic d’influence. La baisse tendancielle du taux de profits et les engorgements de leurs productions sur les marchés décideront du reste. Dans l’affaire, « le » protestantisme, « le » catholicisme, le genre, la peau et les drapeaux réagissent chaque fois à leur façon, consolidant, par leur diversité même, l’obligation dominante d’opérer des profits monétaires.

La structure marchande


Les places et réseaux marchands sont étudiés aux chapitres 2 et 3. Car les marchands circulent, figurez-vous, et voilà que ceux dont ils menacent le statut et qui donc craignent la montée en puissance des marchands doivent protéger leurs déplacements. Ils les attirent même dans leurs places ! Laurence Fontaine traite ce gros mélange de ruses réciproques comme elle a traité le recoupement wébérien. Elle s’en explique au début du ch.3 ( Les réseaux du commerce, du local à l’international ), en s’insurgeant contre la façon dont les historiens de l’économie ont majoritairement fait le choix de « partir des espaces ». « Tout occupés à construire des emboîtements et des géométries, respectueux des classifications qui ne mêlent pas marchands installés et marchands ambulants, pris dans la problématique des économies-monde qui distinguaient des centres et des périphéries et attentifs aux discours envahissants des marchands installés contre les migrants, ils ont peu prêté attention à ces acteurs apparemment mineurs qui venaient de lieux géographiques excentrés. Or ces derniers, se jouant des territoires et de leurs réglementations, construisaient dans l’ombre une autre modalité d’intégration, du local à l’international. » (102)
Prenant les choses par l’autre bout, celui des pratiques, des outils, pas des catégories mentales ou spatiales, c’est par l’étude négligée des réseaux colporteurs qu’elle dégage « la structure marchande » et comment cette « structure » opère via la constitution de vastes parentèles, alliées entre elles et appuyées par un système bancaire familial, par un véritable quadrillage de l’espace marchand qui installe partout des dépôts et boutiques, et par l’utilisation de la main d’œuvre villageoise. Aucune perte sur tel point ou tel autre ne l’empêche de survivre et croître encore. Elle suscite de nouvelles ruses. La structure en question se fait remarquablement souple, si souple que le vocable de « structure » lui va comme un chapeau haut-de-forme à une limace. « L’endogamie est au cœur de l’organisation car elle permet la constitution d’un système bancaire familial dans lequel chaque associé investit dans la compagnie l’essentiel du patrimoine familial, constituant ainsi un capital de départ. Ces réseaux de parenté s’organisent en compagnies commerciales familiales très souples, nouées et dénouées au gré des nécessités du commerce, de la mort, de l’enrichissement ou de l’appauvrissement des uns et des autres… » (p. 107).
A travers les faits rapportés, l’enchaînement des mêmes situations à différentes dates, force nous est de reconnaître que si les moyens de communication, l’usage de la Bourse et celui du téléphone ont modifié les conditions, rien n’a changé au fond et nous remplaçons aujourd’hui couramment le nom d’une famille et de ses alliés par celui d’une holding ou d’un fonds vautour. L’endogamie marchande, ARN monétaire à la clé, transcende l’endogamie génétique.

Le chapitre 4 ( Les enjeux sociaux et politiques du marché ) revient sur ce qu’il a pu y avoir de contradictoire entre le marché qui était la chose des entrepreneurs et commerçants et qui les mettait sur un pied d’égalité, une égalité où la prudence et l’audace faisait la différence, et la société d’ordre et le patriarcat. « L’échange individuel, tel qu’il se pratique dans le marché, suppose une égalité de statut. C’est pourquoi, dans l’Europe d’avant la Révolution, les groupes dirigeants méprisaient le marché et refusaient d’y aller personnellement. » Marchander, fixer le prix par un marchandage, c’est se placer d’égal à égal. L’aristocrate y répugne. Quand arrive la facture, il en réduit le prix de dix à vingt pour cent, « marquant ainsi que c’est lui qui le fixe » (145). Il fait attendre avant de la régler et ne le fait que lentement « car le crédit est un jeu sur le temps qui relève de son bon vouloir. L’aristocratie est légitimée par sa proximité avec Dieu et le temps appartient à Dieu. L’enjeu du temps est donc capital pour entretenir sa supériorité ». L’enjeu du temps continue de fonder celle de tous les prêteurs (et donateurs, voir plus bas), à qui leur proximité avec le dieu argent permet de faire la loi et de rythmer la vie des particuliers comme celle des nations.
Les ordres religieux, eux aussi, fixent les prix. Mais ils « ne fondent pas la valeur qu’ils imposent sur leur pouvoir mais sur leur savoir et leur intériorisation des vertus chrétiennes ». Laurence Fontaine produit à l’occasion un texte remarquable (« la règle du maître » l’une des sources d’inspiration de saint Benoît) : « Quand un métier quelconque aura un objet fabriqué en excédent par rapport aux besoins du monastère, […] on le vendra toujours à un prix plus bas, afin que l’on sache que, dans ce domaine, les spirituels s’écartent des séculiers par leurs manières d’agir. Ils ne cherchent pas, en effet, un gain qui dépasse la justice par des négociations qui sont ennemies de l’âme, mais même, ils consentent, par amour du prochain, à recevoir un prix inférieur à cette justice ». Joli ! Sauf que « le prix une fois reçu, les artisans doivent le remettre fidèlement à l’abbé. Cette réduction sur les prix doit être fixée aux artisans par une estimation de l’abbé. » (148) Remplacez prix par salaires et abbé par patron et vous serez saisi d’admiration pour des Ordres aux règles (à l’usage de règles) aussi prémonitoires.
Dans ce même chapitre, Florence Fontaine élargit la notion de marché à d’autres formes d’échanges que ceux qui mettent face à face vendeurs et acheteurs individuels. Exemple : la vente aux enchères, qu’elle définit comme « un processus social qui permet de définir la valeur et la propriété des biens quand l’une ou l’autre sont incertaines. […] Dans les enchères, la communauté assemblée construit la valeur puisque chacun y participe soit directement, soit en témoignant des prix auxquels objets, denrées et marchés publics ont été acquis ». Elle décrit leur fonctionnement dans les sociétés d’Ancien Régime, mais plus elle rapporte de faits de cette époque, plus nous sommes tentés de mettre des noms de firmes et de services publics mis aux enchères devant un parterre de repreneurs qui en profitent pour priver la communauté des travailleurs-citoyens de ce qu’ils ont patiemment construit. Autre exemple : les loteries, où une cotisation modeste, servie par le hasard du tirage, permet d’acquérir des lots d’objets disparates. Mais n’est-ce pas aussi le cas de « loteries » qui ne disent pas leur nom, ou les hasards de la Bourse, où les transactions sont cadencées à la seconde, permettent au trader, d’un clic, d’enlever des millions, ou celui de l’opportunité d’un « effet de levier » qui rafle les entreprises, leurs actifs et bassins d’emplois ? Et ne devrait-on pas ajouter à la liste les paris « mutuels », où les lots gagnés sont de plus ou moins grosses sommes d’argent ?

Le don et la corruption


Autres formes d’échange encore : le don et la corruption, aux frontières subtiles, où la science de l’historienne des usages rompt là encore avec les analyses au couperet catégoriel. « Dans la France aristocratique du XVIIe […] le phénomène de la recommandation, qui avait toujours existé, se développe d’une manière exponentielle. Une économie du crédit symbolique se met en place où la richesse se mesure à l’aune de la familiarité avec le roi.
Elle renforce à la fois la dépendance des aristocrates vis-à-vis du souverain et le pouvoir de ce dernier, tout en les enrichissant et en remplissant les caisses de l’Etat. Cette activité est connue et porte même un nom. Elle s’appelle tout simplement ‘‘faire des affaires’’. Ces connivences entre crédit réel et symbolique, au sens du XVIIIe siècle, courent tout au long de la chaîne aristocratique : chaque parcelle de pouvoir se monnaie et l’intermédiaire qui suscite les ‘‘affaires’’ en profite lui aussi financièrement. » (p. 183)
« Les archives de la Bastille dévoilent avec une grande crudité et précision cette économie parallèle qui se nourrit du privilège et gangrène l’Etat. Mais les choses commencent à changer au cours du XVIIIe siècle : le fait que des affaires apparaissent dans les affaires judiciaires signifie que le roi entend lutter, lui aussi, contre ces pratiques… ». A preuve l’instruction du dossier Phélipette Pochon de Rosemain, qui, à côté de toutes sortes d’intrigues pour faire obtenir des postes, des faveurs ou arranger des mariages, a pour activité principale de faire arriver dans de bonnes mains des mémoires proposant de créer toutes sortes de taxes ou d’activités, mémoires qu’elle a elle-même produits ou reçus d’aristocrates auxquels elle sert de prête-nom. Leur liste consomme une page et demi en corps 9 (185-186). Une liste à la Prévert où seuls de mauvais esprits oseront des analogies avec les petits et grands arrangements, trafic d’influence et achats d’électeurs d’aujourd’hui.
Laurence Fontaine y distingue deux volets : le premier concerne l’économie marchande. Il s’agit de trouver des capitaux pour monter les projets et pour les rendre viables. « La » Rosemain s’associe alors à des hommes sans qualité et à des financiers capables de fournir des capitaux. Le second volet concerne l’économie du privilège. Il s’agit d’obtenir des autorisations du roi ou de ses ministres. Dans ce cas, Phélipette a recours à des aristocrates qui monnaient leur médiation sans bourse délier.
« La charité est la couverture d’une corruption généralisée. L’intervention des grands aristocrates comporte toujours un volet charitable et le roi lui-même l’exige. » Ah comme l’âge classique était bon ! Et celui du FMI, donc ? Laurence Fontaine signale que « Le marché des privilèges, qui est consubstantiel à la société de cour, se nourrit de la rencontre entre l’économie du don et l’économie de marché. » Constat parfaitement neutre, appliqué à l’Ancien Régime. Historienne mais pas dupe elle ajoute, quelques lignes plus bas : « Les récents scandales qui ont éclaté en Inde montrent des logiques similaires où les politiques font financer leurs engagements sociaux par le mécénat des multinationales en échange de droits. […] Dans les études sur le développement, les chercheurs constatent tous le rôle paralysant de la corruption, entendue comme l’utilisation d’un pouvoir reçu en délégation [par le vote] à des fins privées. » [192]

Jusqu’à la fin de ce chapitre, nous n’avons rien trouvé qui déborde de la description des usages du marché. Ils ne se font ni bons ni méchants. Voilà de quoi le marché fait usage, voilà les usages qui en sont faits. Le ton change, comme nous allons le voir, à partir du chapitre suivant.

2.

Vous avez dit « liberté » ?


Le chapitre 5 ( Marché, libertés et lutte contre la pauvreté ) s’engage davantage encore « sur l’omniprésence du marché et l’interpénétration constante entre ce dernier et la charité » (194). « Adam Smith note que même si le mendiant est obligé de ‘‘se résoudre à dépendre de la bienveillance d’autrui’’, il agit comme tous les autres hommes qui satisfont leurs besoins ‘‘par traité, par échange et par achat’’. […] Cette analyse de Smith n’est pas d’ordre théorique. Elle décrit au plus près ce qu’observent de leur côté les historiens, à savoir l’habitude des plus démunis de transformer l’argent en biens, les biens en d’autres biens voire à nouveau en argent. » Oui, les prolétaires le font, à qui le patronat fait la charité d’offrir du boulot et les banques de quoi acheter à crédit « la maison de leurs vieux jours ». Qui, jusqu’à ce qu’on en finisse avec le régime de l’argent, peut faire autre chose ? Mais peut-on en déduire que le marché, même en cas de nécessité extrême, « demeure une liberté par la faculté qu’il laisse à chacun de choisir les échanges qui lui conviennent le mieux » ? Tout autre évidemment serait (ferait) « la liberté » si les échanges n’étaient pas évalués en argent et si produire ou consommer, le droit de vivre lui-même, ne devaient rien aux profits monétaires. Hélas trois fois, on n’a jamais pu observer ce cas de figure et la science, la science qui décrit ce qui se fait, des façons de faire et rien d’autre, donnera donc son imprimatur à Laurence Fontaine. Mais la « liberté » à laquelle il est ici fait appel n’en constitue pas moins un abus de langage.

Qu’un tel abus (que l’usage d’un tel abus) se fasse inévitable s’explique. Dans le cadre institué par le marché, les récits d’accès au marché par les pauvres, et les femmes, entre autres, sont des récits d’accès à « la liberté ». Liberté ou indépendance ? Est-ce tout à fait pareil ?
« Dans les récits des ouvrières du XXe siècle, le fait que l’argent qu’elles se mettent à gagner leur permet de choisir leurs vêtements et de se libérer de ceux de la charité est souvent rappelé comme un signe de liberté et d’autonomie. » L’entrée plus récente des femmes dans le marché (illustrée ici en Inde et en Afrique, sociétés patriarcales) reproduit celle de toutes les classes dans l’économie qu’il impose. Quant à généraliser, à partir de ce fait, que « malgré les pesanteurs, le marché est un ferment d’évolutions qui aide à redéfinir les rôles sociaux », on peut. L’usage de « ferment d’évolutions » peut ne faire encore que décrire. Evolutions il y a. Mais « libération » ? L’usage de ce vocable s’engage dans une justification du marché marchand, des profits monétaires avant tout, et oublie qu’il fait « du marché » avec des humains comme avec des choses.
Pourquoi le travail fourni par « les femmes », rapporté à leur nature, n’a-t-il jamais été considéré qu’en comparaison avec le travail fourni par les hommes ? Pourquoi, sinon parce que leur « nature », où entre aussi bien la complémentarité du salaire que la capacité de répéter avec une moindre fatigue que les hommes des tâches ingrates ou les absences pour maternité, et permet de sous-payer leur temps de travail réel ? La conquête du marché par « les femmes » ne constitue qu’un pan de la conquête « sociale » de la condition salariée (de l’usage du salariat). Nous ne pouvons qu’applaudir au fait que, dans les postes de plus en plus importants auxquels elles accèdent, grâce à une « éducation » qui est aussi une éducation au marché du travail, « les femmes » manifestent des compétences égales et s’y désessentialisent. Mais « elles » ne font jamais que les dernières arrivées dans « la conquête sociale du marché » et doivent y apprendre à souffrir et s’y re-essentialiser « comme des hommes » dans une mono-activité, une carrière. Elles doivent rompre avec la polyactivité domestique à laquelle les destinait la division du travail entre travail masculin (hors du foyer) et féminin (les enfants, le ménage). Qu’elles ne puissent faire autrement les « libère » comme « faire de mauvaise fortune bon cœur » ou de manger des merles faute de grives. Rompre avec la polyactivité domestique ne fait que multiplier par deux la frustration d’une humanitude livrée à la besogne.
« Dans l’Europe ancienne, comme dans le monde en développement, la polyactivité est partout la première des stratégies de ceux qui, n’ayant que leur travail pour vivre, doivent imaginer comment résister aux crises économiques qui pourraient les frapper. Examiner les éléments de cette polyactivité montre que les individus qui ont accès au marché s’en sortent mieux que les autres. » (201) Et voilà comment l’usage de trouver le Marché excellent se prouve : au fait que certains, grâce à lui, « s’en sortent ». Se « sortent », donc, de « la » polyactivité, supposée de survie et plus pénible que le travail posté, une survie polyactive supposée exclusivement alimentaire, et a priori inférieure du seul fait qu’elle n’exige (soi-disant) aucune « formation ».

« Pour en sortir », sortir de la polyactivité de misère, pour accéder au statut de marchand (dont l’activité, remarquons-le, n’est pas exempte de polyactivité dans une certaine gamme de produits et services), encore faut-il avoir accès à un minimum de capital. Laurence Fontaine nous décrit cet accès tel qu’il a lieu dans les pays en développement (conçu dans l’optique actuelle du marché) et nous offre dix huit pages (202-220) passionnantes, avec des « ponts » inattendus entre pays et situations. Elle tire parti des observations de terrain d’Esther Duflo sur des comportements d’adaptation, de résistance, de rejet, sur le succès ou l’échec des « mesures » prises en faveur de la mise au niveau « développé » dans des domaines comme ceux de l’éducation et de la santé.
Comment faire accéder à la santé, l’éducation, au marché, tels que nous les honorons, tels qu’ils sont censés se faire « bons » universellement, des peuples dont les usages font de la résistance ? En les observant d’assez près (ce qui est une manière de charité scientifique), comme Esther Duflo, pour pouvoir par la suite s’introduire dans leurs défenses ou les contourner pour leur bien sanitaire (pour y faire passer l’usage des moustiquaires, par exemple : qu’avez-vous là-contre ?). Ou carrément, comme Mohammad Yunus et sa Grameen Bank, en « leur » donnant accès au microcrédit et la conquête du « bien » qui contient tous les autres, à savoir l’autonomie du marchand. Une autonomie pipée, dépendante des profits, mais qui, dans le cadre des usages marchands actuels, connote (LA) liberté.
La plus récente et meilleure preuve actuellement en usage que le marché « a du bon » est le désir de le réinvestir qui, remarque Mme Fontaine, « se retrouve jusque dans le monde occidental contemporain où il se développe en parallèle avec la fragilisation du salariat et la montée du chômage. Il se manifeste dans la multiplication des vide-greniers observables sur tout le territoire, par le succès d’eBay et des divers sites de vente aux enchères sur Internet qui voient de plus en plus de particuliers investir ces nouveaux marchés, joutant à leur travail ordinaire, ou à leurs revenus sociaux, une petite activité de vente ou d’achat et revente sur Internet, et par le développement de la micro-entreprise. Parallèlement à cette réappropriation du marché qui s’est accentué avec la crise, le marchandage entre à nouveau dans les mœurs, comme l’atteste une étude du Crédoc [cf. Le Monde du 31.1.2009].
Ne s’agit-il pas là d’autant de ruses pour contrebalancer le manque d’argent consécutifs aux derniers avatars du Marché ? « Ruses » ? Le vocable, qui honorait le premier chapitre, ne convient plus. Laurence Fontaine y voit que le « désir de réinvestir le marché » et le traite incontinent comme positif. Les populations que les associations de microcrédit ciblent « sont partout les plus démunis : au Bangladesh, ce sont les femmes ; en Europe les chômeurs, ceux qui vivent de minima sociaux et les travailleurs pauvres dont beaucoup sont également des femmes ». (221). Combien aujourd’hui évitent les méfaits de la soldatesque en s’enrôlant - quand elle ne les enrôle pas de force dès qu’ils ont la capacité de porter une arme ? Alors pourquoi ne pas s’épargner les méfaits du marché en devenant marchand ?

Les modèles (usages) dominants étant construits autour de ce que permet le marché, il passe pour la planche de salut par excellence. Mais comme il est surinvesti par ses dominants, les voilà qui font de la résistance aux mesures prises en faveur des nouveaux candidats ! (p.223) Retour de la société de statuts… ? Heureusement, si on peut dire, « reconnaître le rôle du marché comme un élément fondamental dans les stratégies des individus pour lutter contre les crises économiques, ou pour en sortir, ne doit pas masquer qu’il ne suffit pas d’avoir du capital pour réussir dans le marché, il faut aussi du savoir-faire et du pouvoir-faire. » (224) Dans la survie darwinienne qu’impose le marché, l’accès à l’instruction est essentiel. Dans la mesure où « l’instruction » a « du bon » en soi et par soi, vive le Marché ! « Historiquement, ce sont dans les terres les plus marchandes que l’instruction s’est d’abord développée ». (225) Florence au XIVe siècle organise « un enseignement laïc : en 1340, 8000 à 10000 enfants garçons et filles apprennent à lire à l’école primaire sur une population inférieure à 100 000 habitants. » Et dans le même paragraphe : « Aujourd’hui, en Inde, le développement du service bancaire via le téléphone portable, qui permet d’atteindre des zones reculées, suscite une demande des utilisateurs pour apprendre à lire et à écrire afin de gérer leurs épargnes et leurs crédits en rédigeant des SMS à partir du clavier de leur téléphone ». Les voies de la Culture sont insondables.
La description que nous fait Laurence Fontaine des usages (retombées) favorables du marché dans le cadre de l’économie matérielle et morale atteint ses limites au moment où, faisant implicitement retour aux assimilations webériennes, elle démolit l’explication de la propreté des Hollandaise par leur calvinisme. « Ces traits de propreté sont attestés bien avant la Réforme, dès le XVe siècle, et sont à mettre en relation avec la commercialisation précoce du beurre et du fromage sur les marchés domestiques et lointains car, pour conserver ces produits et les faire voyager, il fallait s’assurer que le lait soit tenu le plus possible à l’écart des sources de contamination dans les étables comme à la ferme. Ce sont donc les usages du marché, sous la forme d’exigences, qui ont fait monter les standards de l’hygiène. » (226)
Vive le Marché ! Sauf que les mêmes exigences, aujourd’hui, font « monter » les standards du sans-saveur et rendent punissable d’apporter au marché local des produits qui ne doivent rien aux semenciers ! Les bienfaits de l’usage du Marché (l’usage de considérer le Marché comme un bienfait) se retournent comme des gants. Que le marché ait été un facteur de « progrès » éducatif, sanitaire et monétaire, il sera difficile de le nier, puisque tous ces « progrès » ont été acquis sous le règne de ce marché-. Comme nous ne pouvons imaginer de « conquêtes » que celles qu’il a autorisées, nous sommes bien en peine de prouver que sans lui, sans l’évolution qu’il a imposée et choisie, les mêmes « conquêtes » n’auraient pas également abouti, et ceci sans faire périr la production locale, sans distribuer du savoir à la louche et par classes d’âge, sans que la santé devienne la chose des médecins, sans que la recherche passe sous la coupe des galeristes, éditeurs et autres laboratoires sélectifs. Combien d’inventions a-t-il refoulées ou retardées ? Combien de « capabilités » intellectuelles, politiques, économiques, juridiques, demeurées sous le manteau, déconsidérées d’avance, refoulées le plus longtemps possible, et finalement récupérées par le désordre établi ? 

marché et capabilités


Laurence Fontaine a suivi, comme nous, la monté en puissance du concept de capabilités. Reste à savoir si et quand ces « capabilités » pourront s’exprimer mieux qu’en faisant marcher le marché. Le concept, inventé pour délivrer de la myopie particulière du marché du travail, reste marqué par l’optique du marché. « D’une manière générale, seule une approche en termes de « capabilités », dans la ligne des travaux d’Amartya Sen, est à même de mettre en évidence le prix que les individus paient du fait de leur marginalisation politique, juridique et économique comme de leurs handicaps physiques. » Et de leur marginalisation (évitons « exclusion ») dans le cadre du Marché, donc ! « Cette approche fait également ressortir l’existence, à l’intérieur des familles, d’interdits culturels ou politiques qui jouent très fortement sur l’éventail des possibles et font que tous les membres d’une même famille ne sont pas également capables de développer tous les types d’activités. » (227) Bien vu. Quand une famille s’est nichée au croisement de différents segments marchands, elle pousse ses enfants à performer dans les « capabilités » qui lui ont réussi. Elle leur en abrège l’apprentissage plutôt que de les jeter dans des croisements inconnus où elle risque de ne plus les reconnaître ou qu’ils ne la reconnaissent plus.
« Cette approche a ses racines dans la pensée d’Adam Smith qui assigne aux Etats le devoir de garantir le respect des contrats et de se doter d’une ‘‘administration impartiale de la justice’’ ; il développe la notion de service public comme devoir pour les gouvernements. Au nombre des services que l’on ne peut laisser dans les mains des particuliers, car ‘‘le profit ne saurait jamais leur en rembourser la dépense’’, Smith met toutes les infrastructures propres à faciliter le commerce en général et l’éducation de ceux qui n’ont pas les moyens de se l’assurer. » L’histoire n’at-elle pourtant pas montré que de « la dépense », le privé s’arrangeait d’autant mieux que le marché ne cessait d’élargir l’écart entre riches et pauvres ? Et que, pour que leurs jeunes deviennent encore plus « capables » dans l’ordre des réussites telles que les sélectionne le marché, les riches étaient très capables de leur payer des années d’études supplémentaires, faisant de cette dépense un signe exquis de leur statut ? Reste à l’Etat le soin de « réussites » scolaires et universitaires prouvées par une inflation de diplômes à signification interne (valables surtout pour la matière ou science enseignée). Et comme qui peut le plus peut le moins, le cumul de la grande école et de l’université n’est pas rare.

« Un des freins à l’éducation des enfants dans les familles pauvres vient du fait que les parents ont besoin des revenus qu’ils peuvent apporter. » Ce « frein », bien connu au début de la 3e République, a valu aux Français, rappelons-le, un certain calendrier qui les a ruinés en vacances scolaires. Sans doute avez-vous observé qu’on y met bon ordre… « Comprendre ce point essentiel à l’équilibre économique des familles a conduit en Inde à proposer de dédommager économiquement les familles pauvres qui enverraient leurs enfants à l’école. » Même astuce que lorsque l’Etat pousse la natalité. « A nos yeux d’Européens, payer des parents pour que leurs enfants bénéficient d’un service public est choquant et beaucoup refuseraient cette politique. Pourtant, élever le niveau de scolarité du pays est un bien commun dont tout le pays profitera. » Un Brésilien sur quatre profite aujourd’hui de la bolsa familia instituée par Lula au Brésil en 2003. « L’initiative est un succès qui non seulement éduque et protège la santé des enfants, mais permet également aux familles qui en bénéficient de participer à la vie économique du pays grâce aux petites sommes qu’elles reçoivent et qui leur permettent d’entrer dans la consommation. Elles peuvent également, si elles le souhaitent, obtenir un microcrédit. Toutes actions qui aident ces familles à se sentir citoyennes. » (226-28)
Nous ne reprocherons pas à Laurence Fontaine de relever que le sentiment de citoyenneté dépend aussi de « la participation au marché », au droit d’acheter en tout cas. C’est vrai. Actuellement vrai. Actuellement, j’ai de l’argent à dépenser donc je suis. Mais cette vérité a des conséquences redoutables, puisque le sentiment de participation se construit en proportion de la dépense monétaire et que la dépense monétaire porte sur des objets et services dont le bas prix, pour en permettre l’accès, dépend d’une production en masse qui implique une dépense des ressources naturelles incompatible avec leur renouvellement. Elle implique également, pour maintenir leur attractivité et résister à la concurrence, de créer des millions de chômeurs et faire taire les revendications de ceux qui ont encore un emploi. Si la vérité de l’entrée en citoyenneté des citoyens par la dépense est vraie, alors la planète est fausse et ses citoyens aussi.

« Social business » et « secteur informel »


Comment faire pour ne pas les assister ? Les nouveaux arrivants à la Parole (au Don ?) du Marché n’ont pas les scrupules des anciens. Laurence Fontaine cite « un livre au titre provocant » : La Fortune au bas de la pyramide : éradiquer la pauvreté grâce au profit (traduction du titre en anglais, 2004). « C.K. Prahalad propose aux entreprises occidentales de faire du profit avec l’immense masse de la population qui vit avec quelques dollars par jour, leur promettant, si elles s’y prennent correctement, une création mutuelle de valeur : des profits raisonnables et une amélioration de la vie des plus pauvres ». Lisez bien la suite : « Le point de départ est, bien évidemment, de ne pas considérer les plus pauvres comme d’abord des receveurs d’aides de la part des plus riches ou des pays plus développés, ni même d’insister sur des seuils de revenus, mais de les penser comme des membres actifs d’une communauté tirant ses ressources du secteur informel. »
Chaque mot y est frappé par l’usage de l’argent, mais attendez : quelle différence entre ce « point de départ » et celui d’une application de la désargence ? Relisez la phrase en pensant abolis les profits monétaires, et l’argent lui-même : nous voilà tous « membres actifs » d’une communauté « tirant ses ressources » de là où elles sont, sans devoir passer par leur transcription en prix. L’accès remplace l’achat, et au-delà, chamboule « l’échange ». Avec en prime une majoration du « secteur informel » et la libération ou transformation des « capabilités » reconnues aujourd’hui exclusivement dans le cadre de la condition marchande…
Mais revenons au texte.
« Un des premiers défis est précisément de caractériser la nature de cet environnement informel et de mettre en évidence les spécificités de ces marchés qui représenteraient, d’après Hernando de Soto, entre 30 à 60% de l’activité totale de certains pays en développement, et qui ferait vivre plus de quatre milliards d’êtres humains ». C’est l’économie souterraine, ou de l’ombre, le travail « au noir », tout un « secteur » développé par les impasses mêmes du marché et qui lui fait une concurrence déloyale. « L’informalité de ces marchés signifie qu’ils ne sont pas protégés par la loi. Ce trait a pour conséquence, aux yeux de Soto, d’empêcher les individus d’acquérir des titres de propriété et de les utiliser pour accéder au capital. Qu’il ne soit pas encore ‘‘protégé’’ a pour conséquence, aux yeux de M. Soto, d’empêcher les individus d’acquérir des titres de propriété et de les utiliser pour accéder au capital. » Observez le retournement, car protégés par la loi… ? Qui oserait s’élever contre… ? Mais à qui d’abord vont profiter « les règles » qui protègeront les ci-devant non-protégés ? (cf. le sous-titre, à qui profitent les règles ? de l’ouvrage cité plus haut : Les paradoxes de l’économie informelle). Que produira cette aimable « protection », sinon des contractants à la merci des contrats du plus fort, qui vous changeront vite fait le soto (endroit peuplé d’arbres) en desierto ?
Laurence Fontaine, artiste en recoupements (ce n’est pas un reproche !), note au passage que le bon M. Soto rejoint ici Montesquieu, qui liait le développement du « commerce d’économie » (pour le distinguer du commerce « mondain ») à « une plus grande certitude de sa propriété », une propriété qui, dans la mesure où on croit être sûr de ce qu’on a acquis, peut être exposée, risquée, pour en acquérir davantage. Sans doute, sauf qu’il n’y a rien de plus incertain que cette propriété, même pour les riches, qui doivent, les malheureux, l’exposer toujours « davantage » s’ils veulent « bien » la défendre, et que la meilleure façon de la défendre consiste à la faire croître jusqu’à ce qu’elle soit si grosse qu’elle ne puisse « tomber » (too big to fall)… Retenons néanmoins l’idée. La conquête sociale du marché et la conquête sociale de la propriété s’entrelacent. Nous verrons ailleurs comment leur mélange improbable est à l’origine de la résurrection de l’idée de « communs ».

Tarification sociale


La fin du chapitre 5, ONG, Social business et marchés du bas de la pyramide (BOP) rappelle ce que l’usage de l’argent coûte aux pauvres. Laurence Fontaine cite Louis-Sébastien Mercier (XVIIIe) : le Parisien ne fait pas de provisions. Il n’est jamais « au-dessus de sa dépense journalière. « Il achète en détail jusqu’au girofle, le matin seulement pour le dîner, et le soir seulement pour le souper. » Dans les pays en développement, le surcoût des produits et services achetés au détail devient vertigineux. 100% pour la minute de téléphone, 10 fois plus pour les médicaments contre la diarrhée, 37 fois plus pour l’eau et 75 fois plus pour le crédit. Un crédit est consenti aux femmes assez courageuses et méritantes pour monnayer le verre d’huile au prix du litre et la cuiller de sel au prix du kilo. Et quand ces pays-là seront tirés d’affaire ? Eh bien ils vendront, comme chez nous, le kilo de café mis en dosettes trente fois le prix du paquet de 250 grammes. Qu’est-ce que vous avez à objecter, si ça fait croître le PIB, crée des emplois et augmente la surface du continent en formation dans le Pacifique Nord avec les plastiques rejetés à la mer ? Pourquoi les multinationales ne se lanceraient pas à la conquête du marché des pauvres « pour acquérir un supplément d’âme et se donner une image positive, qui peut par ailleurs leur être utile [aux multinationales] pour s’implanter sur d’autres marchés, et pour créer une sorte de fierté au sein des employés de leur groupe. Ainsi Total… » etc. (235)
En ce qui concerne l’accès à l’eau et l’énergie, « l’aide, aussi généreuse soit-elle, ne sera jamais en mesure de faire les investissements nécessaires et sur le long cours qu’exigent la construction et l’entretien des réseaux physiques, tout comme elle n’a jamais suffi à rendre les services financiers viables. » Même problématique qu’au moment de l’accès à la lecture ou l’hygiène. Quant aux prix : « des tarifications sociales peuvent être envisagées, ainsi qu’une réflexion sur le prix ‘‘juste’’entendu comme un prix que les populations peuvent payer, compte tenu des gains que les familles retirent de l’accès à ces biens essentiels en terme de santé, de qualité de vie et de temps libéré. » (238) Prix « politiques », donc… Mais relisez, s’il vous plaît. L’énoncé est censé valoir pour les bidonvilles de la banlieue de Bombay. Mais pourquoi pas pour les acheteurs européens ? Les prix ne font rien d’autre qu’une « tarification sociale », où les plus exigeants en termes de santé, de qualité de vie et de temps libéré, doivent payer cette exigence à son juste prix (plus cher). Merci aux exigeants, ils montrent le chemin du « commun ». Sauf que, dans le cadre de l’usage de l’argent, le chemin du commun est pavé de luxe et qu’indexer la qualité de la vie sur le prix qu’elle coûte passe pour la justice même ! Une justice à la Rawls, où les plus exigeants tractent les pauvres à qui ils font, sans le savoir mais pour leur bien, « don » de leurs exigences. En déléguant à l’Etat et au FMI les aides et gentils petits coups de fouet qui vous les démocratisent.

La fin du chapitre fait état des « réussites » en matière de conquête des marchés informels par les entreprises seules ou associées aux ONG. Exemple : Reliance Infocomm a cherché à donner à chaque Indien l’accès à la télécommunication pour « le prix d’une carte postale ». Quand l’entreprise se lance sur le marché en 2001, le taux de pénétration du téléphone était de 0,25%, soit 3 millions d’usagers sur 1,2 milliards. Quatre ans plus tard, il grimpe à 5,7% avec 68 millions de téléphones. « Cette offre a été pensée en tenant compte des pratiques indiennes où les membres de la même communauté ont l’habitude de partager un même téléphone ; elle a permis également le développement de petits entrepreneurs qui en louent l’usage dans les villages, ces pratiques ajoutant à la pénétration de la téléphonie. Sous l’impulsion du gouvernement, Vodacom Community Service a répondu aux mêmes besoins dans les marchés de subsistance de l’Afrique du Sud en aidant de petits entrepreneurs à ouvrir des centres de téléphonie dans les zones le plus mal desservies…. » (239) N’est-ce pas bien beau ? On en oublie que ces aimables compagnies prennent dans votre poche, et que c’est à condition de prendre qu’elles vous donnent. Vive l’écologie marchande !
« L’articulation d’une analyse des besoins des populations et d’une réponse à hauteur de la part d’actions conjointes des multinationales, des ONG et des entrepreneurs locaux, quand elles arrivent à s’appuyer sur les institutions locales et à développer les capacités individuelles, peuvent pour finir contraindre les Etats à reconnaître ces marchés de subsistance, à en protéger tous les acteurs, producteurs comme consommateurs ou marchands, et à les aider à acquérir les capabilités nécessaires pour combler leurs handicaps ». Nota bene : « leurs handicaps » tels que les a créés le Marché, à la manière de l’instruction gratuite et obligatoire, qui a créé le handicap de l’illettrisme, mais c’est un détail. Ce qui importe c’est de voir comment le Marché peut mettre à sa botte le grand-méchant Etat, comme il l’a fait avec les ci-devant bénéficiaires des sociétés « de statut ». Dans le récit de l’usage libérateur du marché, ce morceau-là ne manque pas de poids.

3.

De quoi « le marché » est-il encore le nom ?



Le chapitre 6, bravement intitulé Logique et faiblesses du marché est une remarquable tentative de sortir du débat « moral » qui aligne des qualificatifs et des références aux principes sans se soucier de la façon dont les choses se passent. « Pour comprendre quand le marché devient moralement inacceptable, il importe d’analyser d’un même mouvement, et à la suite de Smith comme de Sen, ses logiques intrinsèques et le comportement des gens qui y interagissent. »
Analysons donc. Essayons de comprendre comment l’usage de considérer le marché comme « moralement inacceptable » peut se répandre.
« De fait, la nature même du marché est d’être un lieu d’échanges et de profits individuels ; pour y entrer, il faut avoir quelque chose à échanger : le marché n’admet ni le manque ni l’absence de moyens, car chacun doit apporter quelque chose dans la transaction. » Excellent rappel, à ceci près qu’il est marqué par la terminologie arithmético-commerciale et le « devoir » social qui en découle. Phrase suivante : « En outre, si le marché est un lieu d’initiative, c’est aussi le lieu possible de toutes les tricheries et de toutes les violences. Et cela n’a pas à voir avec l’économie de marché et les valeurs qu’elle véhicule, mais avec la condition humaine : dès qu’une possibilité s’ouvre, il y a toujours des agents pour en profiter, tricher ou s’arroger un avantage asymétrique qui leur donnera une position de force. Adam Smith avait déjà pleinement conscience que la nature humaine transformait le marché en un combat permanent contre l’envie et la cupidité des hommes, et que ces derniers étaient plus capables que le caprice des rois de détruire les bienfaits du commerce. » (242).
La force de cette approche consiste à considérer séparément de quoi le marché fait usage et les usages qui en sont faits dans un autre ordre que le marché. Cette séparation blanchit d’avance le marché de toutes ses turpitudes. Les turpitudes relèvent de la nature humaine. Dans l’ordre du marché, vous proposez à l’achat et réinvestissez vos profits, point. Dans l’ordre de « la nature humaine » sévissent « les appropriations privées du marché » qui donnent lieu à la fraude, à la création de monopoles, à la corruption, au lobbying et aux conflits d’intérêts, à la rétention d’informations.
Cette dichotomie entre les usages propres au marché et ceux qui en sont faits nous est d’autant plus sensible que, lors de nos Rencontres pour une Civilisation sans argent, il y a toujours quelqu’un pour nous objecter qu’avant de pouvoir fonder l’économie, la société, directement sur l’usage des ressources et non plus sur les profits qu’il faut d’abord en retirer, il faudrait changer « la nature humaine ». A quoi nous répondons que cette nature humaine a été formée, formatée, par les avatars de l’argent et que la logique - que nous préférons, nous aussi, à « nature » - de l’ensemble des comportements « humains » qui font face aux contraintes physiques et sociales, cette logique a, partout où celle de l’argent s’impose, été forcée par les multiples usages que le marché fait des contraintes physiques et sociales. Cette humaine-trop-humaine logique, nous ne pouvons, « chez nous », aujourd’hui, l’identifier, la définir, autrement qu’à travers les ruses auxquelles les usages du marché et l’idéologie qui s’ensuit contraignent : à travers ce que le marché lui fait la charité d’avoir à produire et consommer pour satisfaire des « besoins » devenus ceux du marché. Elle s’effondrera le jour où on aura mis l’argent au musée des pratiques qu’on a cru indispensables, comme la saleté légendaire des Français leur a passé quand on a introduit des corbeilles à tous les coins de rue.
Mais reprenons : fraudes, monopoles, corruption… « Pourquoi rappeler ici des éléments que les récents événements économiques et financiers ont mis en avant, sous les feux de la rampe ? Non pas pour ajouter à notre tour notre voix au chœur des pleureuses à seule fin de stigmatiser trop facilement le marché sans autre idée d’une alternative, mais plutôt pour aider à penser des éléments correcteurs qui rendent le marché à sa destination première : un bien public ouvert à tous, lieu d’opportunités d’amélioration, voire d’accès à un mieux être, à commencer, nous l’avons vu à travers les siècles récents, pour les plus démunis. » (234) Mme Fontaine comprendra donc pourquoi nous introduisons chacune de nos Rencontres pour une civilisation sans argent en demandant aux participants d’éviter tout ce qui rappellera l’aspect négatif de la « logique » actuelle. C’est précisément parce que nous avons l’idée d’une alternative. Quant à « aider à penser des éléments correcteurs qui rendraient le marché à sa destination première », a-t-il été créé exprès pour faire un bien public ouvert à tous, un lieu d’opportunité, etc. ? Attention à l’historicisme et mettons le doigt sur la plaie : à la supposée destination première d’un marché qui marche aux profits monétaires, combien de siècles de « conquête sociale » faudra-t-il encore ? L’état actuel de la conquête de ce marché- n’a-t-elle pas atteint un seuil de dangerosité publique et environnementale tel qu’il oblige à faire une croix sur sa capacité à atteindre ses fins théoriques ?
Nous n’avons rien contre les intentions que le marché n’a jamais eues et que les meilleurs esprits lui prêtent ! Si l’hypothèse d’abolir l’argent nous retient, c’est justement pour donner accès à tous aux capabilités d’« un mieux faire » que le marché dans sa forme actuelle exclut. Nous n’ajoutons pas notre voix au chœur des pleureuses. Nous partons de la proposition d’une alternative réelle, qui ne soigne pas les plaies avec cela même qui les crée : l’obligation d’opérer des profits monétaires et l’usage de l’argent.

Les « capabilités » dont Amartya Sen et autres ont reconnue qu’elles étaient étouffées ne s’épanouiront que dans la mesure où on aura rompu avec un marché qui ne leur laisse d’oxygène que dans l’ombre de bricolages marginaux. Dans le cadre de l’usage d’un marché guidé par les profits monétaires, penser à des éléments correcteurs condamne à en ajouter et rajouter sans cesse d’autres et faire ce qu’on appelle en science « des hypothèses ad hoc ». Les propositions qui arrivent en fin de chapitre et seront reprises et agrandies en fin d’ouvrage sont pourtant bien sympathiques. Elles gravitent autour de deux idées, celle du long terme et celle de « communs ». La « faiblesse » du marché est en effet de sacrifier le patrimoine commun sur l’autel des profits à court terme. Laurence Fontaine le reconnaît : « La logique du profit individuel ne fait pas le meilleur cadre pour gérer le long terme et administrer les biens collectifs. » (254) Cette logique dément tous les jours la pérennité des « biens collectifs » reconnus comme l’éducation, la santé, la recherche, l’environnement, auxquels Laurence Fontaine ajoute avec raison les retraites et la stabilité économique, dont les récentes difficultés du marché viennent de nous révéler l’importance.
Dans le chapitre 6, toujours, à l’orée d’un sous-chapitre intitulé « la spécificité des marchés financiers », elle rapporte un propos d’Adam Smith : « Comme partout l’argent est bon à quelque chose, partout on payera quelque chose pour se le procurer ». On achète même l’argent avec de l’argent, les fameux intérêts, et on se les rembourse en faisant des profits sur les biens collectifs. Les manœuvres pour s’emparer de ces biens-là exigent des masses monétaires de plus en plus énormes, créées et entretenues par une machine financière devenue quasiment autonome et qu’on aura du mal à « moraliser » ou « brider ». Cette évolution fait qu’on ne sait plus très bien de quoi « le marché » est encore le nom. Celui d’une machine financière qui échappe à ses machinistes ou celui d’échanges de personne à personne ? Les réalités, les contraintes auxquelles le mot renvoyait se noient aujourd’hui dans des contraintes d’un tout autre ordre, où vous n’avez plus un patron devant vous à qui parler mais un anonymat d’actionnaires qui se moque que vous produisiez des patates ou des sacs à mains pourvu que les dividendes s’arrondissent.

Ce sous-chapitre, qui vous promène de Daniel Defoe à Bâle III, est un de plus captivant de l’ouvrage. On y assiste à la disparition de son objet initial, un brave marché de biens et services avec des choses, des marchands, des travailleurs, des braves ruses que tout le monde comprenait et auxquelles on pouvait en opposer d’autres aussi limpides. Treize pages (258-271) occupées par du FMI, des conventions (Bâle III) sur les limites de ce que les banques peuvent créer d’argent au-delà de leurs fonds propres, des ratio d’endettement, des banques « trop grosses pour tomber », des bonus, des produits dérivés. Huit autres pages en fin de chapitre (280-287) abordent la dette et « son double visage ». Les informations ont la qualité de celles qu’on attend d’un manuel sans la raideur rédhibitoire de ce genre d’ouvrage. Elles sont aérées par quelques belles pages d’histoire, qui nous rappellent qu’au Moyen-Age, déjà, le marché financier avait une influence très forte sur tous les autres marchés, « à commencer par celui du travail, puisque c’est lui qui apporte les capitaux nécessaires au travail des hommes » (nécessaires dans le cadre de l’obligation d’opérer des profits monétaires, réduisant ainsi lesdits « hommes » à la condition de machins salariés - rappel) et que le surendettement des Etats européens était déjà une donnée fondamentale des monarchies d’Ancien Régime.
Ces pages nous sont livrées avec un appareil de citations qui nous font redécouvrir le bon sens et la finesse d’esprit d’Adam Smith, Daniel Defoe et Montesquieu. Un vrai régal de « passerelles » entre époques et situations où l’on voit par exemple qu’Angela Merkel, en suggérant, au début de la dernière crise, de ne pas rembourser les dettes des créanciers qui avaient poussé au crime « reprend à son insu un règlement adopté au XVIIIe siècle dans les pays germaniques face au surendettement des aristocraties, comme l’atteste un gros ouvrage de droit écrit par Johann Moser en 1774 et 1775 sur l’endettement des Etats d’Empire. »

Plus l’ouvrage avance, plus il manifeste l’engagement de Mme Fontaine en faveur du marché. Un engagement inconfortable. « Car la dette des Etats n’est pas seulement une donnée économique, elle est aussi une puissante arme de pouvoir qui a le visage de Janus : elle apporte l’esclavage comme la liberté. Parce qu’elle a dans le passé conduit les travailleurs endettés vers la perte de leur liberté, nous ne saurions oublier qu’elle est à l’origine d’un droit de regard par les citoyens sur les budgets des monarchies d’Ancien régime à la suite, en particulier des révolutions anglaises, américaines puis française. Si la plupart des économistes des Lumières reconnaissaient le bien-fondé des emprunts de l’Etat pour assurer le développement économique, d’autres, dont David Hume, en craignaient les conséquences politiques ; Hume écrivait en 1752 : ‘‘La nation supprimera la dette publique ou c’est la dette publique qui détruira la nation’’. Mirabeau ne disait pas autre chose un an après la convocation des Etats Généraux par Louis XVI : ‘‘La dette publique fut le germe de la liberté. Elle a détruit le roi et l’absolutisme. Prenons garde qu’en continuant à vivre, elle ne détruise la Nation et nous reprenne la liberté qu’elle nous a donnée’’. C’est en ce sens qu’il n’y a pas de démocratie possible dans un environnement mortifère pour les populations. » (287)
Applaudira-t-on, dans trente ans, les dettes d’Etat et les politiques de rigueur monétaire qu’elles auront provoquées ? Oui, à condition d’avoir d’ici là (et pourquoi pas le faire tout de suite ?) reconnu que les privations, le chômage, la destruction de la planète, étaient en raison directe de l’obligation d’opérer des profits monétaires et donc de l’usage de l’argent. A condition que la folie de cette raison serve de levier pour faire basculer l’argent dans la fosse commune des usages passés. Les vocables que nous aimons bien comme « démocratie », « liberté », « autonomie », « don », ne feront alors plus du tout le même usage. S’ils en ont encore un. On plaindra leurs fidèles de n’avoir pas vu que dans le cadre où ils les invoquaient, où ils y croyaient, ces beaux-grands principes étaient « impossibilisés » d’avance et que leur usage entretenait une complicité de fait avec ce à quoi ils étaient censés s’opposer. Mais comment ont-ils pu se concevoir ? Comment, dans l’entremêlement de contraintes liées à l’argent, l’Eglise, la monarchie, des idées pareilles ont-elles pu se former ? Laurence Fontaine nous le fait toucher, d’une manière inattendue, dans un chapitre consacrée à une affaire qui remonte au XVIIe dans les Provinces Unies. La « bulle » des tulipes ou les jeux de la distinction, du pouvoir et du hasard dans la formation des prix.
Lire la suite : Le marché #2