En quatrième de couverture : « L’ordre existant, ce scandale permanent et mondial, ne répond plus à personne ni de rien. Il a renoncé à tout argument, hormis celui de la force. Aussi, nous ne le critiquerons pas, nous l’attaquerons »
Assez de « livres noirs », pamphlets scandalisés, jolis mouvements de menton, mises en boîte et en alexandrins. Mais difficile d’« attaquer » sans se mettre en posture « critique ».
Quel genre d’attaque ? Et pour quoi mettre à la place ?
Pas si vite !
« Pour attaquer, il faut constituer une force et disposer d’un plan. »
  La suite inverse l’ordre.
« Ce livre est une proposition de plan pour rendre l’insurrection irréversible, pour que le vieux monde ne puisse plus faire retour, passé le moment où le pouvoir se sera évaporé, où ses débris tournoieront dans le vide. Un plan pour sortir du cycle trop connu des révolutions ratées ». Comment éviter que « le changement » fasse que « rien ne change », ou qu’on le mette en scène que pour que rien ne change, comme J.-F. Kahn l’avait malicieusement observé à la fin du siècle dernier déjà ? Mais cette idée, peut-être aurait-il fallu l’appliquer dès le titre en écartant le concept de révolution ? Car une révolution ne fait rien d’autre, par définition, qu’un retour au point de départ. Jamais tout à fait exact, bien sûr. Disons qu’elle ne constituera jamais qu’une spire de ressort à boudin, où aucun étage ne fait le même, mais ça revient au même, et plus il y a de spires, plus l’ensemble résiste !
Quant à « la force »…
« Nous la constituerons en commun tout en discutant, en amendant ce plan, en en formant un meilleur ». Comment ne pas la « constituer en commun », la force, et comment ne pas former d’avance un « plan » ? Passons. « Plan » revient, traité en objet central, constitutif de « la force ». Sans savoir encore ce qui va engager l’insurrection, l’ouvrage que nous tenons dans les mains sans l’avoir encore ouvert la postule tout entière positive. Au simple motif qu’on a toujours raison de se révolter ? C’est pourtant là que tout se décide. Nous devrions savoir, depuis le temps, que quand les motifs de la révolte sont dictés par les « valeurs » de l’ordre existant, parce qu’il n’a pas tenu ses promesses, parce qu’il a « exagéré », le rideau s’ouvre à grand fracas et la cinquième scène de l’acte trois, après force dégâts et fracas, conclut : pour rien. La magie du mot « changer » a rassemblé les mécontents qui n’ont rien à objecter au désordre établi jusqu’à ce que les mesures auxquelles il est obligé de recourir pour survivre les touchent de trop près. Les maîtres du désordre provisoire ramassent les marrons du feu et Marianne remet son soutif.
La phrase qui suit, qui en appelle à « tous ceux qui n’en peuvent plus et qui attendent que quelque chose se lève pour nous porter ailleurs », ne vaut donc que si on a l’idée d’une « chose » qui porte réellement « ailleurs ». Quel « ailleurs » ? On ne sait toujours pas, mais l’antépénultième paragraphe témoigne d’un souci intéressant : « Il faut faire vite : le vent de la révolte parcourt le monde et le domino français ne va pas tarder, comme bien d’autres avant lui, à tomber. »
Faisons crédit aux auteurs qu’il ne s’agit pas, pour eux, de remettre le domino debout, ou alors dans un tout autre jeu, où on ne parlera plus de dominos. Allons voir s’ils sont prêts à intégrer, dès le départ, au plan « révolutionnaire » qu’ils nous invitent à préparer, le souci d’autres « mesures » que celles prédéfinies par la courbure fatale des révolutions.

L’Etat pianiste

Des motifs convaincants de se soulever ou que « ça ne peut pas durer comme ça », il y en a plein l’ouvrage, associés à des perspectives constructives. Parmi ceux qui figurent au tout début, je relève (p. 14) celui où H&K épinglent (critiquent ? attaquent ?) la déférence obligée qu’on doit à « la démocratie », au « capitalisme démocratique » qui l’a proprement capturée et à la légitimité qu’elle est censée lui donner (que ses partisans revendiquent).
Cette légitimité, disent-ils, repose sur trois piliers bidon : 1. l’élévation constante du niveau de vie, censée aboutir à une classe moyenne universelle, 2. la comparaison entre la paix actuelle et les guerres qui ont marqué le XXe, 3. « la légitimité démocratique ».
Pourquoi pas, sauf que l’éloquence de la description contribue à cacher ce sur quoi chacun de ces piliers repose. La lecture des faits s’arrête à leur surface. Reprenons.
Le niveau de vie ? A quoi le mesure-t-on ? A l’aune de l’argent qu’on peut dépenser. Les guerres ? Leur couverture ethnique, religieuse, « démocratique » cache les enjeux profonds : concurrence marchande, profits à venir sur les ressources et les tuyaux de distribution et d’informatisation. Quant aux gouvernements, les peuples se défaussent sur eux de la responsabilité de gérer le peu qu’ils peuvent gérer au milieu des contraintes du marché.
Les trois piliers reposent sur l’obligation de faire des profits monétaires. Depuis que nous l’avons compris, pour notre part, le seul « ailleurs » à penser est celui où les profits monétaires ne seront plus nécessaires, ni même l’usage de l’argent. Il ne s’agit plus d’une révolution mais d’un changement de civilisation.

H&K disent très justement que « protester, manifester, pétitionner, c’est admettre implicitement que des aménagements sont possibles face à la crise », que « le discours de la crise » active le réflexe de la peur du chaos. Mais ils ne vont pas jusqu’à montrer comment cet ensemble, la répression et les arrangements qu’il détermine, sont contraints par le paradigme argentique. Ils ne vont pas jusqu’à faire de celui-ci l’objet même d’un dépassement qui concerne tout le monde et qui épargnerait les déchaînements, vengeances et autres, ou qu’après avoir coupé quelques têtes elles repoussent, augmentées de celles des ci-devant révoltés.
Quand, donc, ils décrivent par avance le départ de l’insurrection, d’Espagne, de Grèce ou d’ailleurs, n’importe, ils ne vont pas jusqu’à « penser » qu’elle pourrait avoir un jour ou même prochainement pour cause primordiale une insurrection consciente contre l’usage même de l’argent. Contre lui et plus du tout pour en réclamer plus. Ils ne vont pas jusqu’à « penser » que la prise de conscience de cette cause et la façon de l’éradiquer rendra l’insurrection irréversible et en conservera l’élan.
Il nous semble quant à nous très clair qu’aucun projet d’entrée en insurrection n’a d’intérêt s’il ne vise pas à éradiquer l’usage de l’argent. En d’autres termes, que tout autre « plan » de sortie du système ne fera jamais qu’un plan sur la comète : il mobilisera les « forces » créées par les misères consécutives à l’usage de l’argent, mais elles n’auront d’autre horizon qu’un usage « plus juste » de l’argent. Il ne faudra donc pas s’étonner si ses acteurs « n’en sortent pas » et qu’au moment de la fausse sortie ils reprennent leurs marques, des marques qu’ils n’auront en fait jamais oubliées. Leur insurrection, commandée par l’argent, retournera à l’argent.

Prenons du recul. Pour qu’une insurrection en fasse une, pas seulement une émeute, encore faut-il qu’elle aille au-delà de la révolte, qu’elle fasse plus qu’une démangeaison contre une « mesure » qui dépasse les bornes. En fin de régime, comme c’est le cas aujourd’hui, chaque clan sait où sont les siennes, de bornes, et la rue s’enrhume pour n’importe quoi et le contraire. Une insurrection a ceci de particulier qu’elle réunit des clans différents. Elle mélange les bornes et reconstruit le bornage. C’est à ce moment-là que de nouvelles « idées » surgissent, ou resurgissent. Le moment du « on pourrait », « pourquoi pas », qui appelle à un tout autre traitement de « questions » comme l’écologie, la décentralisation (p.60), les élections (63), la santé publique (69), l’effet destructeur des métropoles, la vengeance publique (87), la désinformation (90).
Pour faire face à ce « moment », H&K, n’ont pas encore d’hypothèse d’action, mis à part le « plan » qui évitera de revenir en arrière ou « remettre ça ». Premières mesures révolutionnaires met à l’étalage plein d’idées qui sont dans l’air du temps et où chacun fait son marché. Nous y reconnaissons beaucoup de celles que nous aimons bien - Marinaleda, Tarnac - et que nous détestons aussi - les « alternatives » adossées au système comme le revenu inconditionnel ou les monnaies locales. Après avoir pesé et soupesé, ressenti des frissons dans l’échine, la raison reprend le dessus, et « c’est bien joli tout ça, mais… ».
H&K connaissent ce genre de rejet, de panique à froid, et tentent de rassurer. Le thème « n’ayez pas peur », faites confiance, apparaît au centre de l’ouvrage. L’histoire en effet a suffisamment montré qu’à peine le désordre arrivé, de nouvelles structures se mettent en place, une récupération générale, inattendue, des instruments de la veille : ça part dans tous les sens, mais chacun se donne au maximum, se découvre des capacités, sait se rendre utile, suit ou précède sans savoir encore bien ce qu’il inaugure.

Et vous l’aurez comme par surcroît

H&K citent Courbet, émerveillé de la façon dont tout s’organisait si simplement, si impeccablement, sans autorité centrale. Même étonnement médusé du peuple lui-même lors de la guerre d’Espagne. Même incrédulité des intellectuels tunisiens et égyptiens devant la grandeur populaire… « Hier un peuple esclave, soumis, mesquin ; aujourd’hui des êtres fiers, nobles, courageux, aux sentiments dépouillés de petitesse. Ce qui ne prouve pas plus que l’homme est bon que l’existence d’anthropophages violeurs d’enfants ne prouve que l’homme est un loup pour l’homme. ‘‘L’homme ’’ n’existe tout simplement pas. »
Bien vu, merci, bravo. Immédiatement après, la vue redevient courte et sa myopie soudaine vaut le détour : « S’il existe une chose qui produit effectivement un être vil, abject, menteur, misérable, c’est bien la contrainte étatique. » Mais à quoi l’Etat doit-il constamment veiller, le pauvre ?! A quoi, sinon aux contraintes argentiques, dont il se porte responsable à travers sa justice, sa police, son armée, ses prisons, son système éducatif, sa loi électorale, ses aides sociales, ses services de soins, ses taxes et impôts ? Ne tirez pas sur le pianiste ! Paraphrasons : s’il existe une chose qui produit un Etat « vil, abject, menteur, misérable », c’est bien la contrainte argentique. Imaginez qu’elle ne le touche plus : il lui reste quoi à faire ? « Il » disparaît ? Ou « il » s’invente une forme de vie analogue à celle de ses ci-devant sujets quand ils seront débarrassés de la nécessité de perdre leur vie à la gagner ?
« Il faut renoncer à toute anthropologie politique. Si l’Etat n’est en rien nécessaire, ce n’est pas parce que l’homme est bon mais parce que ‘‘ l’homme’’ est un sujet produit en série par l’Etat et son anthropologie. » Mais l’anthropologie étatique ? Ne vient-elle pas en second, après l’anthropologie argentique ? Sériée par la machine argentique ?
« Il n’y a que des façons d’être, de s’organiser, de se parler, des moments historiques, des langues, des croyances incarnées. C’est seulement en s’organisant librement avec ceux qui nous entourent que l’on peut expérimenter des formes d’existence où les vertus de chacun trouveront à s’exprimer et les faiblesses, failles, fêlure viendront à s’estomper. » (p.55)
L’idée d’expérimenter ira droit au cœur de tous ceux qui ont comme nous compris, ressenti, vécu, que « le recours au vote constitue un échec à s’entendre » (p.63) et voudraient voir prendre les décisions « à l’expérience », en d’autres termes pour mettre l’expérimentation au cœur du dispositif politique. Quant à l’organisation de ce dispositif, elle aura, pensons-nous, une toute autre liberté si elle n’est plus contrainte par l’argent : si elle s’organise à partir des ressources, de ce qu’il y a, où, en quelles quantités, à quelle cadence on peut le renouveler sans manquer à la réalité directe, et non plus autour des réalités secondes créées par l’usage de l’argent, l’argent qui lui, manquera toujours - il est fait pour ça : pour devoir en créer, en emprunter, le dévaluer pour vendre, en accumuler pour passer en force, tuer la concurrence, éponger les dégâts environnementaux et sociaux qu’on lui doit…

« A ceux qui se demandent comment un pays peut survivre à l’évanouissement de l’appareil d’Etat, on peut répondre simplement : cet appareil ne sert à rien [souligné dans le texte] - plus précisément, à rien d’autre qu’à sa propre reproduction. Ce souci-là est central : il suffit de voir avec quelle énergie tout nouvel élu… travaille sans tarder à sa réélection ». H&K mettent le doigt où ça fait mal : sur la dialectique des effets produits par la classe politique et ceux que produit l’institution même de l’Etat. Mais sur quel postulat commun fonctionne-t-elle ? Elle fonctionne, joue, travaille, sur la base de l’intérêt commun que la classe politique et l’Etat ont à la croissance et embellissement du système argentique tel que le capitalisme démocratique le reconduit d’élection en élection. Ce simple constat nous suffit largement, quant à nous, pour voir où est la sortie.
Ils insistent sur la nécessité, « pour créer l’irréversible », d’éviter que se reconstitue un Etat. Dans la forme que nous lui connaissons, certainement : dans sa forme argentique, que l’expression « capitalisme démocratique » souligne ou dénonce, sans qu’H & K, apparemment, s’en soient eux-mêmes bien rendu compte. Cette forme-là, la forme argentique, supprimer l’usage de l’argent, avec les moyens dont nous disposons aujourd’hui pour le faire, l’abolira sans crier gare, « comme par surcroît ». Or ces moyens, ils existent, et si l’idée de se passer d’argent et celle de se passer d’Etat, qui font comme les deux faces d’une médaille, n’ont jamais abouti c’est parce que ces moyens n’existaient pas. Encore faut-il poser sur eux un regard tout autre et, au lieu de leur être hostile tout en s’en servant, s’en servir à de tout autres fins.
L’informatique est aujourd’hui capable de prendre en compte les données matérielles, nature, quantités, lieux, d’une manière exclusive. Elle est capable de « croiser » leur utilisation et à quel rythme pour éviter de les épuiser. Imaginez l’informatisation des données, aujourd’hui confisquée par la spéculation, tombée dans le domaine public ? Dans le style qu’H&D affectionnent pour envisager l’avenir, des équipes travailleront à les rendre plus accessibles, expérimenteront des procédés, procédures, algorithmes, qui corrigeront certains effets. Elles rivaliseront d’astuces et découvertes et l’expérience qu’on en fera, de leurs succès et de leurs erreurs, décidera de les poursuivre. Pas besoin de se faire élire pour ça. Il suffit d’avoir envie de participer à l’expérience (une « envie » qu’H & K ont justement prise en compte p. 77). A une époque où la l’informatisation policière des réseaux sociaux est capable de pressentir le danger de la réunion de certains « profils », il ferait beau voir qu’on ne sache pas détecter, dans la masse d’inventions « amélioratives », celles qui feront plus que des aménagements.

Le verrouillage révolutionnaire

Les critiques et suggestions d’H&K sur des thèmes comme « la volonté générale » (p. 73), « la passion triste de la vengeance » (87), le consensus politique, la censure (90), etc., créent comme un appel d’air. Retenons leur mise en garde au sujet de la tentation de jouer au gouvernement provisoire, qui flatte l’idée d’un gouvernement définitif et vous épargne de réfléchir à ce dont un gouvernement fait usage et aux usages qu’il nous fait.
J’ai applaudi presque à toutes les pages et vous invite donc à vous munir sans tarder de leurs Premières mesures. J’y invite d’autant plus instamment qu’elles montrent comment, aujourd’hui, le verrouillage « révolutionnaire » opère.
Deux exemples.
Le premier, pour ainsi dire externe, nous en est donné à propos du « revenu universel garanti », dont personne ne dit que, dans sa forme la plus courante, sa garantie repose sur la redistribution des profits monétaires, ce qui en fait tout sauf une mesure « révolutionnaire ».
« Les tenants de ‘‘cette utopie réaliste’’, comme ils l’appellent, ne manquent jamais une occasion de présenter toute la faisabilité économique, dès à présent, de leur ‘‘révolution’’. Ainsi, pour les disciples de Toni Negri, un tel revenu, déconnecté de tout travail, instaurerait dès maintenant une créativité inouïe […]. Les coûts et bénéfices en sont déjà chiffrés et tout plaide, disent-ils, en sa faveur. Tant et si bien qu’il n’y aurait même pas besoin d’insurrection […]. Il n’y aurait même pas besoin de rompre avec le capitalisme… » (p.44) « En fait, le revenu garanti prétend faire la révolution mondiale qui doit déjà avoir eu lieu pour qu’il soit possible. Il maintient cela même que le processus révolutionnaire doit abolir : la centralité de l’argent pour vivre, l’individualisation du revenu, l’isolement de chacun face à ses besoins, l’absence de vie commune. »
Comme c’est bien dit ! Sauf qu’il ne s’agira plus alors d’« un processus révolutionnaire » mais, pour parler savant, d’un nouveau paradigme.

Second exemple de verrouillage, interne, cette fois, qui montre la limite de l’exercice auquel se sont livré H&K, en quoi leurs « premières mesures » ne sont encore que « révolutionnaire ». Directement enchaîné, dans le texte, à l’affaire du R.U., nous lisons « Le but de la révolution est de renvoyer l’argent aux marges, d’abolir l’économie ».
Renvoyer l’argent « aux marges » c’est encore et toujours croire que son usage s’impose. C’est ce qu’avaient cru les fondateurs de l’Economie Distributive entre la crise de 29 et la guerre. Il y a dix ans, quand j’essayais de réparer l’injustice de l’oubli dans lequel elle était tombée, j’aurais demandé à H&K de prendre la tête d’un renouveau du mouvement. Ils auraient appris la possibilité d’une pure monnaie de compte, celle sur laquelle les distributistes avaient fondé leurs espérances : une monnaie émise sans intérêts en proportion des produits et services et qui s’annule au moment de l’achat, ce qui en faisait une monnaie anticapitaliste par construction. Mais ça n’aurait malheureusement là encore produit qu’une révolution, puisque, même si les revenus, et non plus salaires, étaient garantis du berceau à la tombe, l’argent continuerait d’être la mesure de toute chose et avec lui, comme H&K le disent si bien, la centralité de l’argent pour vivre, l’individualisation du revenu, l’isolement de chacun face à ses besoins et l’absence de vie commune.
H&K, donc, renvoient l’argent « aux marges », mais en conservent l’usage.
« On ne reproduira pas l’erreur bolchevique ou khmère d’abolir l’argent au moment de la prise du pouvoir. L’habitude d’être renvoyé à son isolement individuel pour ce qui est de ‘‘satisfaire ses besoins’’, l’habitude que tout soit payant dans un monde peuplé d’étrangers aux intentions potentiellement hostiles, ne disparaîtra pas en un jour. On ne sort pas indemne du monde de l’économie. Mais l’angoisse du manque, la défiance généralisée, l’accumulation compulsive et sans objet, le désir mimétique, tout ce qui faisait de vous un ‘‘gagnant’’ dans la société capitalisée ne sera plus que tare grotesque dans le nouvel état de chose ».
Ils ne vont pas jusqu’à dire que tout individu qui pense à l’abolition de l’usage de l’argent est un bolchevik ou khmère rouge potentiel, comme le font couramment, dans les débats que nous avons à propos d’une civilisation sans argent, les contradicteurs qui connaissent cette histoire. Mais rien que citer les bolcheviks et les khmères rouges induit le soupçon. Quant à l’affirmation qu’« on ne sort pas indemne du monde de l’économie », sur quoi repose-t-elle ? Sur quoi, puisque personne n’en est jamais sorti, et quel intérêt y a-t-il de mentionner la résistance des désirs, des affects, des comportements liés à « l’économie » d’hier si on veut les dépasser ?
Page 43 : « Une chose est néanmoins certaine : le besoin de posséder pour soi les choses diminue à mesure qu’elles deviennent parfaitement et simplement accessibles [si l’argent ne fait plus barrage !]. Plutôt que d’imaginer une somme de richesses fixes à se partager selon les règles bien connues de la plus grande convoitise, de reprendre le fantasme bourgeois où tout 9-3 viendrait squatter les immeubles du XVIe arrondissement, mieux vaut penser ce qui se passerait si l’on donnait aux maçons, aux couvreurs, aux peintres du 9-3 les moyens de bâtir à leur façon, en suivant les désirs des habitants [cas évoqué en trois endroits sur notre site]. En quelques années, la discussion entre voisins remplaçant l’hypocrite code de l’urbanisme, le 9-3 serait un chef d’œuvre architectural que l’on viendrait visiter de partout […]. »
« Il n’y a que les bourgeois pour croire que tout le monde leur envie ce qu’ils ont. Tout l’attrait de ce que peut acheter l’argent de nos jours vient de ce qu’on l’a rendu inaccessible à presque tous
[l’accès étant conditionné par la hauteur des salaires], et non du fait d’être en soi désirable. » Une remarque qui va loin. Elle invite, entre autres, à une tout autre écoute du discours des « décroissants », dont la vertu individuelle et individualiste est accrochée au fric qu’ils ne dépensent pas, eux, pour acheter des trucs dont l’obligation d’opérer des profits monétaires a besoin et nous donne le désir.

Quant à « abolir l’économie » : c’est fortement dit mais vague et n’a pas du tout la même portée qu’abolir l’usage de l’argent. Par définition, pourrait-on dire, les économistes les plus en colère contre l’économie, n’ont de colère que contre celle qu’on pratique, idéologise et électoralise. J’aime bien qu’ils « la » dénoncent, raillent, et même l’alexandrinent, mais il ne s’agit jamais que de celle-là, de l’économie « argentique » ou chrématistique.
A supposer que l’insurrection qu’H&K espèrent fasse autre chose qu’une révolution, elle ne pourra exister, rien qu’exister, qu’à condition de prendre en compte les contraintes de base à partir desquelles les usagers se construisent une identité, des usages qu’ils auront choisis eux. Ils devront donc faire « de » l’économie ou « de » l’écologie. Mais quelle autre économie s’ils posent d’avance qu’on ne se débarrassera pas facilement de « l’habitude que tout soit payant dans un monde peuplé d’étrangers aux intentions potentiellement hostiles » ? S’ils continuent d’admettre que l’accès aux choses ne soit possible qu’à condition qu’il fasse faire des bénéfices ?

Pour aller où tu ne sais pas…

Deux verrous, une seule clé : l’argent. Jetez la clé, dévissez le verrou. Vous serez alors dans la position suggérée p.35. Deux paragraphes.
Le premier met le doigt sur l’inévitable concept de « transition », que j’enrage tout le premier de devoir employer et qui fausse, en profondeur, ce qui fait la spécificité de l’acte d’abolir l’argent : « Le plus difficile, le plus contraire au ‘‘bon sens’’, c’est de se défaire de l’idée qu’entre avant et après, entre l’ancien régime et l’émancipation en actes, une période de transition est indispensable. Ainsi, parce qu’il faut bien que le pays fonctionne on conservera les structures administratives et politiques, on continuera de faire fonctionner la machine sociale sur les pivots du travail et de l’économie, on fera confiance aux règles démocratiques et au système électoral, si bien que la révolution sera enterrée, avec ou sans les honneurs militaires. » Enterrée, elle le sera, a fortiori, si, pour ne pas trop brusquer « les gens », vous conservez l’usage de l’argent qui oblige à aller travailler, rémunère selon les mérites, etc.
Paragraphe suivant : « Ce dont il s’agit ici n’est pas de rédiger un programme mais de tracer des pistes, de suggérer des exemples, de proposer des idées pour créer immédiatement l’irréversible. » Souligné dans le texte. Une irréversibilité plus facile à créer, nous semble-t-il, si on fait tomber l’idole Argent qu’en continuant de l’honorer, même à la marge.
« Parmi ces pistes, beaucoup sont dessinées dans le paysage que nous connaissons le mieux, la France. Mais une telle démarche n’a rien à voir avec ce que fut en d’autres temps le ‘‘socialisme dans un seul pays’’. La décrépitude du capitalisme démocratique est tel que son effondrement sera international, où que se situe le premier ébranlement. »
Bien vu. Le paysage géographique, national ou international, dans lequel ces « pistes » apparaissent importe moins que leur paysage paradigmatique. Une fois compris que le paradigme actuel, l’ensemble des enjeux sur lesquels nous vivons, survivons, est dicté par l’argent, c’est le moment ou jamais de se montrer ferme sur - non plus les prix mais les enjeux. Sur la position paradigmatique des enjeux.
Combien de fausses pistes qui reconduisent ou reconduiront aux enjeux présents ? Astucieuses, géniales au carré, généreuses au cube, mais réformistes dans leur principe, comme les Sels, le revenu inconditionnel d’existence, dépenser moins, une nouvelle répartition de l’impôt, l’abolition des paradis fiscaux. Même quand il leur arrive de briser des tabous (comme les revenus non travaillés), elles misent sur les habitudes, les savoir-faire et savoir-être connus des clients potentiels du « changement ». Elles continuent de tabler sur la rareté, l’égoïsme, l’individualisme. Leurs promoteurs se veulent sages, sérieux, un pas après l’autre : doucement ! pas si vite ! pas trop vite, ou « les gens » ne (nous) suivront plus… Pour qu’« ils » (nous) suivent, encore faut-il qu’ils « s’y reconnaissent », les malheureux ! Un peu, beaucoup, passionnément… Et au final ? Pas du tout. Guidés par la sagesse du « pas trop », des petits pas, ils se sont fait avoir.

Le critère d’une « bonne » piste a été formulé il y a quelques siècles par Maître Eckhardt : Pour aller où tu ne sais pas, va par où tu ne sais pas. J’ajoute : et avec qui tu n’imagines pas pouvoir, et donc déjà au-delà des luttes de classes et de l’esprit de vengeance (H&K y ont aussi pensé, v. p.87).
On nous objecte souvent, avec un gros-rire, qu’on n’a jamais vu de civilisation sans argent. Sauf que la civilisation de l’argent, ça ne rigole pas, même pour « les » riches, qui deviennent de plus en plus méchants. C’est donc le moment d’en sortir ?
Ho, H&K ? Qu’est-ce que vous diriez de ce plan-là ?

JPL