Le sous-titre n’entretient aucune illusion : il s’agit d’« au-delà », pas d’« après ».
La table des matières confirme.
Au-delà des impasses morales de l’argent (Chapitre 1 : L’impossible résolution morale) et des impasses relatives aux conceptions de la monnaie (2 : Les théories aporétiques de la monnaie), elle affiche (chapitre 3) la possibilité d’un usage politique de l’argent et des « propositions pratiques ».

1. « Il semble autrement simple d’établir des règles et des devoirs avec l’argent qu’avec autrui, les plaisirs et les honneurs (qu’est-ce qu’une pièce de monnaie à côté ?) ». Toutefois, « à s’en tenir à l’expérience la plus commune, celle-ci ne nous apprend-elle pas […] combien la plupart des jugements et discours moraux sur l’argent sont en vérité hypocrites et sans mains ? [1] » « Tout le monde a une morale de l’argent : l’avare a une morale de l’économie et de la prévoyance, le prodigue une morale du plaisir et du carpe diem, même le joueur pathologique a une morale. »
Pour mettre à jour « l’illusion transcendantale d’une moralité possible de l’argent », Duchêne et Zaoui avancent trois arguments.
Une morale de l’argent suppose par définition une certaine essence immuable de celui-ci : ce doit être un vrai bien ou un faux, ou un bien neutre, mais « dans tous les cas un bien fixe » quelles qu’en soient les variations superficielles. « Or, l’histoire, l’anthropologie et la sociologie nous ont appris combien non seulement les formes de monnaie mais les différents rôles (matériels, symboliques, religieux,, sociaux…) qu’on lui attribue paraissent variables selon les sociétés, au point qu’il paraît bien difficile de lui attribuer une essence définie. » Il n’y a pas de lien nécessaire entre l’ensemble des « morales » conscientes et explicites de l’argent et ses usages concrets.
Le second argument s’appuie sur « les découvertes » [?] de la psychanalyse. « Celle-ci a en effet assez fortement montré combien nos rapports avec l’argent pouvaient être considérés comme des symptômes privilégiés de nos pathologies mentales. [2] […] Par son extrême plasticité à la fois matérielle et symbolique, l’argent serait l’objet idéal de tous les investissements inconscients. » A la toute fin de cette étude, une remarque : « S’il y a un bon rapport avec l’argent, c’est de n’en pas avoir [aucun rapport avec lui ne ferait donc « le bon » ?], ou en tout cas de ne pas trop répéter le même, puisque l’argent n’est jamais cause mais simple élément, à la fois imaginaire, symbolique et réel, de causes plus profondes. » Elle confirme l’intention déjà lisible dans le titre. Si l’argent n’est jamais à lui tout seul « cause », il sera plus facile d’innocenter son usage général.
Le troisième argument contre « l’illusion transcendantale » se veut plus « pratique ». La « pratique » relève ici de la prudence : « Si les morales de l’argent sont toujours des morales appliquées, elles ont toutes les chances, dès qu’on les regarde de près, de se perdre dans des casuistiques sans fin. » Gardez-vous donc de la casuistique (« assommante et presque toujours circulaire ») ! Y a-t-il des métiers intrinsèquement immoraux : usuriers, prêteurs sur gage, huissiers ? Est-il immoral de posséder plus qu’un certain montant d’argent ? Et si oui quel montant ? Peut-on réparer un crime de sang par de l’argent ? Si oui n’est-ce pas faire bon cas du crime ? Si non… » Etc. Quelques lignes plus loin : « Autrement dit, les vrais problèmes moraux ne sont peut-être jamais des problèmes d’argent, mais des problèmes qui prennent appui sur bien davantage : le bonheur, autrui ou le devoir. » Ce qui s’appelle botter en touche, car la réalisation de ces excellentes choses passe encore aujourd’hui par l’argent. « Et pourtant il faut bien vivre ». Donc avec l’argent, avec de l’argent. « Or, du point de vue de la vie, il est toujours certain que les différents rapports possibles avec l’argent ne peuvent jamais être considérés comme équivalents, sauf à renoncer à toute morale et courir à sa propre perte. Dès lors on peut bien reconnaître un principe d’insuffisance radicale à toutes les morales de l’argent […], on n’en demeure pas moins contraint par les nécessités de la vie d’en choisir un. Mais alors lequel ? »
Les auteurs en distinguent quatre, quatre principes qui « seraient tous parfaits en leur genre s’ils ne nous faisaient pas tourner en rond comme un hamster dans sa cage ».
Ils se distinguent, le premier « par une condamnation vaine ou dangereuse », le second « par une indifférence inquiétante », le troisième « par une réhabilitation douteuse », et le dernier « par un juste milieu introuvable ». Impossible à résumer. Je n’ai encore jamais lu dans la littérature de l’Argent d’analyses aussi fines et de références aussi diverses, propres à convaincre de l’inanité d’en discuter au plan moral. Inanité, puisque sa critique, sous l’angle moral, connaît toujours, à un moment ou un autre, comme le font justement remarquer D & Z, son « moment réhabilitatif ». Ce sont les mêmes « raisons spécifiquement morales et presque invariantes historiquement, qui permettent de renverser les principaux reproches que l’on fait à l’argent ». 
Justice  : l’argent circule entre les mains des justes comme des injustes. Mais il n’en demeure pas moins la condition d’une justice corrective humanisée et d’une justice distributive précise et individualisée. Paix  : on affirme que l’argent est à l’origine des pires crimes, pillages, rapines, brigandages, qui opèrent dans l’urgence, la hâte. Mais il est à lui-même son propre remède, dans le cadre du [doux ?] commerce qui s’étale dans le temps. Etre … Difficile à suivre. Je résume sans trop trahir, je crois : l’argent détourne de la question de ce que je suis, de ce qui est et donc doit être, au profit de celle de l’avoir. Mais il permet aussi de s’arracher à la dictature de la réalité [de l’avoir] pour ouvrir le champ des possibles et des métamorphoses [de l’être]. Liberté  : l’argent est aliénant, etc., mais « c’est d’abord parce qu’il a fait de nous tous des individus libres, affranchis des liens de soumission et d’allégeance propres aux sociétés peu monétarisés. Autrement dit, l’argent ne peut apparaître comme un poison qu’à celui auquel il a d’abord servi de remède. »
Chacun de ces « mais » peut sembler douteux, mais le réfuter pourquoi faire ? C’est, selon nous, tout le problème de l’argent comme milieu. Sa critique fait partie de sa cage et ne peut rompre avec. La critique est dans la cage. La critique est la cage ou achève de la faire, au choix.
« Au final, on dira donc qu’il n’y a pas de bon rapport moral à l’argent, y compris celui de prétendre n’en pas avoir [de rapport moral avec lui]. On en a tous non seulement un mais plusieurs, et qui tournent cahin-caha autour de la recherche de justes milieux [hamster, suite]. Simplement, dès qu’on les cherche précisément, ils disparaissent. Dès lors, le plus sage est peut-être de cesser de vouloir « juger » l’argent du haut de sa position individuelle équivoque pour chercher plus positivement ce qu’il est [???], à quoi il sert [ce qu’on en fait, mis ici sur le même plan] et comment en user politiquement [sic]. Autrement dit, il faut peut-être taire la question de l’argent des philosophes, trop passionnelle, trop circulaire, pour laisser une place à celle de la monnaie des économistes. » Peut-être

De la nature de la monnaie
et de ce qu’on en fait

2. Chercher « plus positivement » ce que l’argent « est », dans l’esprit des auteurs, « c’est se confronter à ses formes et ses usages réels au lieu de ses hypothétiques bonnes formes et bons usages. Autrement dit, suspendre au moins pour un certains temps toute position morale de surplomb ou de fausse extériorité pour se contenter d’en saisir les mécanismes objectifs ».
Tournons-nous donc vers la science économique, et comme toute science suppose une réduction, « il faut commencer par réduire notre objet à ses déterminations les plus simples ». Exit l’argent et ses dimensions sociales, psychologique et même politiques [sic], bonjour la monnaie.
Qu’est-ce que la monnaie ? Brillant exposé de ses données élémentaires et tours de passe-passe (pouvoir « magique » des banques de créer de la monnaie en prêtant de l’argent dans des proportions qui dépassent largement ce qu’elles ont en caisse).
Il s’articule en une suite d’interrogations .
Sur les rapports des banques et de l’Etat : l’Etat édicte la législation qui s’impose aux banques mais confie à la Banque centrale de mener la politique monétaire qui régule la création de la monnaie. Sur sa nature même : la monnaie scripturale, qui inscrit au crédit de la banque les emprunts qu’elle a consentis à ses clients (donc leur dettes), circule ensuite comme moyen de paiement. Sur sa propriété intrinsèque, celle de sa liquidité [3] (p.83 et suiv.). Sur la façon dont, en tant qu’unité de compte, elle simplifie l’expression des prix et pose en principe la commensurabilité des actifs (le prix d’une obligation et celui d’un pain).
Tout au long de leurs analyses, les auteurs ont en fait et obligatoirement, reconverti la question « qu’est-ce que la monnaie » en « que fait la monnaie ». Sauf à sombrer dans la tautologie classique de « l’être » qui est ce qu’il est et qu’on ne saurait définir que par ce mot-là même [4], comment « définir » l’être de la monnaie, celui-là ou un autre, autrement qu’à travers ce qu’il fait  ? Au terme de leurs analyses force leur est de reconnaître que cette « approche fonctionnaliste de la monnaie donne une réponse tronquée à la question de savoir ce qu’est la monnaie : elle conforte sa nature instrumentale en reniant ses autres dimensions, et finalement évacue la question de ce qu’elle est ». On se retient de s’exclamer « encore ! ». D’autant plus que la suite replonge bravement dans les fonctions, en dépit de formules qui vont qualifier, donc faire être la monnaie comme étant - « neutre », « active », « convention » ou « totalité supérieure aux individus ». Au beau milieu surgit la question : « ce que fait la monnaie sans le dire », un « faire » dont nos auteurs décrivent les contradictions et impasses telles qu’elles apparaissent à travers les théories économiques.
On est évidemment très loin de l’approche basique de l’accès aux choses au moyen de l’argent. Le pékin de base ne perdrait peut-être rien à le savoir : « Il ressort finalement de ces analyses que la monnaie n’est ni une marchandise, ni le résultat d’un contrat, ni la créature de l’Etat, qu’elle est logiquement antérieure aux relations de marché et qu’elle constitue un lien social plus fondamental que le marché. [… ] La monnaie n’est pas une entité économique, mais ce par quoi l’économique est pensable… » Le nôtre, l’actuel, en tout cas, car il y a eu une économie avant la monnaie et il y en aura une autre après ! « Elle n’est pas un objet économique, mais une donnée. Dans cette perspective, il n’y a pas de théorie économique de la monnaie possible car une théorie de la monnaie est forcément extra-économique » (p. 118, nous soulignons) – sauf si elle se situe hors de cette économie-là, avec profits monétaires, comme c’est le cas de l’Economie Distributive, qui ne sera pas citée… Par conséquent « quel sens y a-t-il à vouloir fonder sa raison d’être [de la monnaie, rappel] dans une société marchande ? En d’autres termes, la quête d’une justification logique semble vouée à remonter indéfiniment l’échelle des conditions ou des causes nécessaires : pourquoi la monnaie est-elle nécessaire ? »
Les théories économiques sont incapables de rendre compte et donc de justifier l’usage de l’argent/ monnaie autrement que comme le font les considérations morales : ça existe, on s’en sert, il faut bien vivre avec. Fermez le ban. [5]

Vous avez dit « nouage » ?

3. L’argent ressortit « essentiellement » à un questionnement non pas moral ou économique, mais politique, « au sens où il n’est au-delà ni de la morale ni des sciences économiques, mais exactement entre les deux : nouage irréductible entre l’intime et l’échange social, entre l’individuel et le collectif, entre les passions les plus singulières (ou les plus pathologiques) et l’organisation la plus commune de la vie économique. Si l’argent échappe aux prises de la morale comme de l’économie, c’est parce qu’il n’a de sens qu’à unir les deux : il fait des individus capables d’en user plus ou moins bien à travers une certaine maîtrise de leur jouissance dans le temps même où il s’investit dans des circuits d’échange, de production et de consommation qui les nient comme individus singuliers et jouisseurs, les faisant simples agents d’un système qui les dépasse. » (p. 123)
Affirmer que l’argent est (ou se fait) politique n’enfonce-t-il pas des portes ouvertes ? Ne nous a-t-on pas assez seriné que « tout est politique » ? Un slogan malin, qui tend à faire oublier que « la politique » la plus immédiate, spontanée, comme celle du bonjour-bonsoir qui s’adresse forcément à un supérieur ou égal social, comme l’usage d’un matelas de laine ou à ressort ou celui de la douche ou du gant de toilette et j’en passe, tout ça marche à l’argent et aux « marquages » par l’argent... [6]
« Il ne faut pas entendre ici ‘‘politique’’ uniquement comme la science d’un bon art de gouverner ou de prendre et de conserver le pouvoir. Une telle politique est radicalement insuffisante, nous allons le voir, parce qu’elle manque à la fois la nature véritable [encore ?] de l’argent et la prise sur l’intime qui le caractérise et qui échappera toujours en partie à toute politique venue d’en haut. Il s’agit donc plutôt de soutenir que la politique de l’argent se préoccupe d’un lien qui relie des sphères tendant à s’exclure mutuellement. […] En ce sens ‘‘politique’’ ne nomme ici ni une morale ni une science, mais un art de la problématisation : l’art de nouer et de dénouer ce que l’on peut maîtriser à ce qui nous échappe ». (p.124) .
Une politique de l’argent ne visera donc pas en premier lieu la création de monnaie mais bien davantage ses usages. Elle implique de prendre en considération les multiples dimensions sociales de la monnaie, c’est-à-dire traiter enfin clairement de l’argent.
« Défendre que la vérité de l’argent n’est ni morale ni politique, c’est soutenir que l’argent est d’abord une exigence d’invention collective. […] Inventer, c’est toujours bricoler entre des processus disjoints, les connecter les uns aux autres, faire qu’ils puissent ‘‘marcher’’ ensemble à défaut de s’unifier ». Le malheur - ou le bonheur - veut que « ça » s’invente partout ou « de » partout. L’invention se fait dans la cage. Théoriser sur le nouage ou bricolage « proprement politique » de l’argent, ou le mettre en observation là où ils ont lieu, comme se proposent de le faire nos auteurs, ne peut donc les conduire qu’à de très intéressantes analyses et discussions et reconduire le bricolage théorique et pratique tel qu’ils en parlent, qui change au moment même où ils en parlent et contribuent peut-être ainsi eux-mêmes à changer.

Je ne boude pas le plaisir que j’ai de lire sous la plume d’experts des remarques et « vérités » qui, si le vulgaire osait les commettre, seraient jugées délirantes, ou pour le moins excessives. Mais elles glissent sur leur objet, l’argent, comme l’eau sur les plumes du canard. Après avoir osé « la veulerie et la servitude voulue de prétendus dirigeants et communicants », par exemple, vient ceci : « On a dit ‘‘incurie’’ et l’on aimerait ajouter ‘‘irresponsabilité’’ ou ‘‘incompétence’’ de nos gouvernants, mais si l’on admet cela, on n’est pas loin de se contredire. Car user de tels qualificatifs suppose encore qu’il existerait au fond une politique juste de l’argent, connue par les savants ou au moins par certains d’entre eux, ce que pourtant nous récusons : la juste conduite de l’argent ne relève d’aucune vérité positive. »
Vous avez tout compris : la politique, ou la vérité de l’argent, ça s’ajuste. Ce qui ne l’empêche pas de se théoriser, et de théoriser l’insuffisance de ses théories aussi. Et c’est ainsi qu’après avoir démoli les prétentions à fonder la politique sur une économie politique qui a fini « par jouer le rôle de science normative de la bonne administration ou gestion des questions économiques au seul usage des gouvernants » (où l’économie constitue « le nouveau corps politique », « la nouvelle structure sociale de nos sociétés modernes »), D&Z nous expliquent la raison de cette prétention et de son inanité même par la désarticulation de l’unité de la société (donc théorisée comme telle) en multiples politiques distinctes et par « un appauvrissement considérable de la pensée et de l’imagination politique » (elle-même implicitement théorisée comme puissance), appauvrissement consécutif à la séparation de la politique monétaire elle-même des autres questions politiques.

« Qu’est-ce qui, dans l’argent est politique et fait politique ? » Au moins quatre dimensions.
La communauté ouverte au partage de la même monnaie et du même destin. « L’argent voue des groupes humains entiers et disparates à vivre ensemble, pour le meilleur et pour le pire. » Merci dollar, merci l’euro.
L’hétérogénéité sans unité extérieure  : « Appartiennent aux grandes cités-monde tous ceux qui usent de l’argent, quels que soient leur origine, la couleur de leur peau, le métier, la sexualité ». Le régime de cette hétérogénéité est double : il homogénéise les pratiques tout en préservant les cultures [?] et en distribuant l’argent de manière inégale. L’argent « est un équivalent général qui, en rendant les biens et les personnes commensurables, non seulement homogénéise autant qu’il ‘‘hétérogénéise’’ mais surtout produit, et reproduit sans cesse, ce double processus contradictoire d’un même geste ». Bien vu !
Nouage  : l’argent ne se contente pas de faire exister l’hétérogène, il le noue, fait tenir ensemble le différent, produit une unité immanente et disparate qui surpasse, déborde de partout les nouages de la religion, de la cité qui se nouaient entre eux pour former le célèbre « théologico-politique ». Ces trois nœuds se sont desserrés, mais l’argent sert maintenant de rôle de nœud et de socle fondamental. Bien vu, là encore !
Ignorance  : Le bouquet… « L’argent est d’abord justiciable d’une lecture politique, et non morale ou économique, parce qu’on ne peut le penser que sous condition d’ignorance. C’est cela d’abord la politique : non pas décider en situation d’exception, suivant la définition schmittienne de la souveraineté, mais agir sous condition d’ignorance, c’est-à-dire dans l’incertitude des effets exacts de son action. Et l’argent s’applique pleinement à une telle définition tant il ne constitue ni un bien, ni un mal, ni un instrument neutre : c’est le nœud primordial et indémêlable, ou, plus exactement, démêlable à l’infini, de sociétés sans Dieu commun et multinationales. »… Une sorte de nœud gordien, en somme, dont la résistance s’explique non par ce qu’on ne peut le démêler mais en l’emmêlant encore à chaque essai !

« Aucune morale ne peut plus nous donner à espérer un rapport sain
aux autres, aux choses et à soi-même, qui soit entièrement libéré
de toute question monétaire,
et aucune théorie économique ne peut nous convaincre
que l’argent puisse être réduit à n’être qu’un instrument neutre, transparent, non problématique, d’échange, de compte et de thésaurisation. »

Place, donc, à l’aventure ! L’argent est le nouage commun de l’hétérogène sous condition d’ignorance relative. Ceci compris, il nous faut penser « non plus en termes de tissage ou de ‘‘lien social’’ à constituer, mais de nœuds à dénouer, non plus en termes de principes ou de ressemblance ne pouvant fonder que des communautés closes, mais en termes de communautés d’emblée ouvertes et hétérogènes ; non plus en termes de programmes et de lignes directrices, mais en termes d’adaptation, de déplacement, de dissémination, d’accompagne-ment des flux et des coupures ». Et si vous n’y pensez pas, ou le moins possible, ça n’en ira que mieux. Docte ignorance.

Argent, as-tu du corps ?

Nos deux auteurs ne sont pas en situation de gouverner mais de penser. Ils pensent l’argent. Par exemple, comme nouveau « corps » de nos sociétés.
La métaphore du « corps » a beaucoup servi (corps du roi, corps monstrueux - le Léviathan -, irrigation de l’organisme). Ils la réfutent. Car extérioriser l’argent sous une forme symbolique ne se peut : « L’argent est en effet ce langage hors langage qui, à force de pouvoir tout nommer, finit par ne nommer précisément rien d’autre que lui-même. L’argent est le contraire d’un signe distinctif, c’est un signe obscurcissant, plongeant dans la nuit de son équivalence l’ensemble des biens, des personnes et des valeurs, le contraire d’un symbole. S’il constitue un nouveau corps politique, ce ne peut être que sans métaphore, à même le réel ou l’imaginaire, […] non comme signification mais comme indice ou trace ; non comme savoir, mais comme problème ; non comme signe d’un corps mais comme corps effectif et comme image de ce corps ». On comprend tout de suite que l’idée de l’abolir serait suicidaire.
Ils pensent aussi l’argent à travers Klossowski. La chose vaut le détour.
« Nous vivons dans des sociétés d’argent parce que nous sommes des corps en quête de jouissance, c’est-à-dire en quête de débordement, de brûlure, de volupté excessive. […] L’argent est premier parce qu’il est seul à pouvoir exprimer ce qu’est un corps en quête de jouissance, de volupté excessive. Il y a argent et marché de l’argent parce qu’il y a d’abord des corps et un marché des corps en quête de jouissance. » C’est dans Klossowski. Le bon Klossow montre par ailleurs que « rien n’est plus contraire à la jouissance que la gratuité » Il ne peut pas plus exister de sociétés sans argent qu’il ne peut exister de société sans jouissance. [7] Le fantasme d’abondance ne peut accomplir qu’un désir né dans l’expérience de la rareté et du manque.
C’est tout le génie de l’argent que de parvenir justement à produire, simultanément, les deux : le fantasme de l’abondance et la réalité de sa rareté… Génie ou pas, voyez comment l’écart se creuse entre richesse et misère, et si vous ne comprenez pas bien, ou pourquoi, retournez à hétérogénéité sans unité extérieure. Faut-il, in fine, déduire, avec Klossowski, que l’argent est un corps radicalement pervers ? Ce n’est pas sûr, d’abord parce que ce genre d’affirmation relève de la morale, ensuite parce qu’elle dit deux choses très distinctes à la fois, à savoir que l’argent « dit la vérité du désir » et « la vérité du besoin », enfin qu’on ne voit plus du tout quel type de politique peut résulter d’un « corps » argentique aussi imprécis. C’est une pure réalité politique sans politique. Ce qui n’empêche pas d’en faire une politique…
Une politique de l’argent doit être à la fois concrète et pensée. L’argent est en effet une abstraction matérielle , « c’est-à-dire produisant du désir de penser dans le geste même où il [l’argent] s’inscrit dans la vie matérielle de chacun. C’est cela que signifie articuler désir et besoin : penser le désir, le superflu, l’excès, la dépense singulière, au lieu même où ils paraissent d’avance impossibles, écrasés par la souffrance et le manque commun. » L’envie toute personnelle que j’ai de est toujours quelque part commune à d’autres et s’éprouve comme un manque où chaque homme particulier engage l’humain. Donc, « ce n’est ni de rêves de sociétés sans argent ni de soumission à la toute-puissance parfaitement fantasmatique de l’argent dont nous avons besoin, mais de réinvestir l’idée que réguler des sociétés d’argent peut être une tâche à la fois nécessaire et excitante. » De sociotope sans argent, on ne peut bien évidemment que rêver ! Les rotatives qui nous impriment tous les jours des plaidoyers pour une société où l’argent serait enfin régulé, ça ne rêve pas ! Pas du tout : ça réinvestit.

« Encastrer » l’argent

Articuler désirs et besoin ça veut dire articuler les plans disjoints sur lesquels se donnent à voir les uns et les autres. On peut en dénombrer d’au moins trois sortes, et donc trois grandes « articulations » servant de lignes directrices « à toute politique sérieuse de l’argent ».
1. La contradiction dans l’unité de toute politique qui viserait à articuler les besoins, par nature finis et calculables [?] et les désirs, qui portent toujours à l’infini et sont inévaluables. « Autrement dit, le premier enjeu d’une politique de l’argent est de faire surgir du possible du cœur de la contradiction fondamentale et indépassable de l’argent. » Facile : il suffit qu’un pékin émette un « possible » et de l’accompagner par des mesures argentiques appropriées. Encore faut-il que le « possible » en question, comme on ne le verra pas plus loin, soit compatible avec un exercice comptable qui doit d’abord et avant tout « faire » des profits monétaires.
2. L’intime dans le collectif. Nos auteurs ayant finement observé que l’argent mettait « spontanément » le bien commun au profit des jouissances privées, « la seconde ligne directrice d’une politique de l’argent, qui, en tant que politique, est nécessairement pour tous [est de] mettre les jouissances privées au service du bien commun par tous les moyens possibles allant de la fiscalité étatique à l’évergétisme privé ». A condition là encore que ce « service du bien commun » se conforme à l’obligation d’opérer des profits monétaires dont la redistribution fait marcher l’économie, mais passons.
3. La rareté dans l’abondance. S’étant avisés que « les processus réels de l’argent fonctionnent à l’envers » et produisent sans cesse de la rareté, de la pénurie, du manque, « car du corps comme des biens on n’en a jamais assez, les besoins étant tout aussi artificiels que les désirs », D&Z proposent de faire fonctionner cette machine à l’envers, « c’est-à-dire à produire des fantasmes de rareté au sein de la société d’abondance ». Mais ils se représentent cette « abondance » par une abondance d’argent : « une société où l’argent ne manque pas mais où l’on produise moins. » Là, moi pas comprendre. Comment son abondance sera-t-elle créée ? En produisant moins ? En ne produisant que ce qui correspond aux besoins fondamentaux ? D&Z semblent soudain oublier que la création monétaire ne fonctionne « bien » qu’en proportion de la quantité de produits et services mis sur le marché et à condition qu’ils assurent un taux de profit suffisamment élevé, ce qui suppose qu’on appâte le client avec plein de choses qui n’on rien à voir avec les besoins fondamentaux et tout avec le désir. Détail ?

Une fois brossées à grands traits leurs trois grandes « lignes », quelle « politique concrète, à la fois contradictoire et articulée, intime et collective, source d’autant d’abondance réelle que de rareté précieuse, mettre en place ? »
C’est le moment ou jamais de faire appel à Polanyi et d’imaginer, à sa suite, un avenir où l’« Argent » sera désormais embedded, qui se traduit par « encastré », dans « le social ». [8] Mais Duchêne et Zaoui, malins, ont vu la difficulté.
« Il n’y a pas d’un côté des sociétés où les faits économiques sont encastrés et de l’autre des sociétés libérales où ils se désencastrent, car toute société a une politique d’encastrement de l’argent qui marche plus ou moins. Dès lors il faut sortir de l’alternative société libérale de marché/société dirigée, pour penser les modalités possibles, plus concrètes, d’encastrement de l’argent. »
Ils commencent par nous en décrire quelques figures : l’encastrement religieux, qui fixe des limites à son usage, par les citoyens éclairés, par les pauvres, par les riches, qui consiste à « marquer » l’argent [9], par l’Etat, qui assure l’égalité de circulation sur le territoire souverain entre riches et pauvres comme entre marchandises et personnes étrangères, la survie du corps social et la prise en compte de l’intérêt commun dans la gestion monétaire. »
Et sur « l’encastrement » de l’économie dans l’obligation d’opérer des profits monétaires pour les redistribuer aux actionnaires sous forme de dividendes, au banquier sous forme d’intérêts, à l’Etat sous forme de taxes et d’impôts, en investissements, et s’il en reste, aux salariés... ? Rien. D&Z n’en disent rien. Etonnant, non ? C’est comme ça. Il est encore possible aujourd’hui de parler d’économie, de morale, de politique de l’argent, de dénoncer le capitalisme par tous les bouts sans parler de profits monétaires. Ou d’en parler « comme ça », comme de la pluie et du beau temps, des parapluies et des ombrelles, sans viser à les abolir.

Passons sur l’encastrement religieux. Les deux autres ? Ils montrent que l’« encastrement » existe déjà. Il fonctionne tant bien que mal, mais il existe. Tout ce qu’on peut inventer pour justifier telle ou telle « mesure » ou inventer comme « mesure » nouvelle n’y changera rien. Les conséquences seront heureuses, graves, fatales, mais pas plus que d’habitude. Le public concerné réagira, ou ne réagira même pas, il descendra peut-être dans la rue, mais bof, ça fait partie des risques, dont on s’arrangera en changeant de ministre ou de gouvernement...
Et si Duchêne et Zaoui avaient parlé de l’encastrement des profits monétaires ? Eh bien ils en auraient parlé, là aussi, comme d’une preuve que « l’encastrement » fonctionnait déjà…
Bref, « l’encastrement » continuera son brave bonhomme de chemin, avec ses exercices de « pratique politique » quotidienne. Il semble donc aussi vain d’en appeler à un tel « encastrement » et à la mémoire de Polanyi que d’en appeler « à vivre enfin ». L’encastrement s’encastre autrement tous les jours et son encastrement ne constituera jamais qu’un « habillage rhétorique » (dont cette expression même fait partie). Duchêne et Zaoui nous en avaient en fait d’avance prévenus, p. 132, disant que « l’argent ne peut ressortir à aucune politique réformiste puisqu’il en constitue justement le socle ou la structure fondamentale ». Leurs analyses, leurs références, la façon même dont ils font « avancer » la problématisation morale, économique et politique, en plaçant le politique en position de synthèse pratique, participent à sa mise au dodo générale dans le lit d’une « actualité » de l’argent où… - faites de beaux rêves, et des cauchemars aussi : c’est comme ça.
Le ton des dernières phrases du tout dernier paragraphe est résolument résigné : « Dans une société d’argent, il n’y a que l’argent qui peut nous perdre ou nous sauver, jamais pour toujours et entièrement, toujours partiellement et provisoire-ment, mais c’est déjà ça. » (je souligne).
Résigné mais pas sans un petit baroud d’honneur, pour préférer le salut à la perte : « Mieux vaut élaborer une politique de l’argent communément acceptée plutôt que de laisser l’argent nous guider seul vers notre ruine. » Mais quel contenu donner à ce « mieux » ? Où, quand, comment se décide « ce qui vaut mieux » ? « Une » politique de l’argent ne s’élabore-t-elle pas au jour le jour en pratique et en théorie aussi ? Avec son lot de « il faut » et « ne faut pas » fondés sur n’importe quoi et le contraire - pourvu que ça n’entrave pas la croissance des profits monétaires, « dimension » ignorée de tout l’ouvrage et qui, celle-là, ne nous laisse jamais seuls…

Phrase finale : « Il n’y a pas d’anthropologie de l’argent, seulement de la politique : du début à la fin, ne serait-ce que pour pouvoir penser de temps en temps, dans quelques sanctuaires fragiles et mobiles, à autre chose qu’à l’argent, c’est-à-dire à autre chose qu’à la politique. »
Il n’y a donc que « de la politique » pour penser au-delà du politique. Pense, pensons, pensez politique, mes frères, et nous pourrons penser à autre chose qu’à ce et ceux qui nous gouvernent, à qui fait quoi de l’argent, et qui l’encastre dans sa poche ou dans la mienne…
Quel ennui, tout ça, n’est-ce pas ? Vanité des vanités du penser politique ! La perspective de pouvoir enfin penser à autre chose qu’à la politique par le truchement de la politique, qui arrive comme ça au bout de deux cents pages de plaidoyer « politique » en faveur de l’usage de l’argent, a quelque chose d’émouvant.
Elle me ramène page 132, au premier membre de la phrase citée plus haut.
Elle commençait par « Si l’argent est en effet une réalité politique avant d’être un instrument économique ou une question de morale privée, il ne peut ressortir à aucune politique révolutionnaire qui promettrait une société sans argent ». J’ai sursauté…
Est-ce à dire que dans une société sans argent, il ne peut (donc) plus y avoir de politique du tout ? Je suppose, puisque les auteurs ont prouvé qu’il ne pouvait y avoir de politique que de l’argent, autour de Lui ou à ses pieds, et en « l’encastrant » dans tous les cas !
On voit mal comment, avec ou sans argent « tout » cesserait de se faire « politique » ! Dans une société sans argent, la politique à court et long terme se fera au jour le jour comme aux temps argentiques. Dans une société sans argent les usagers s’intégreront tant bien que mal dans les usages reconnus et anticiperont sur de nouveaux usages destinés, comme les précédents, à faire le meilleur usage possible, à inventer toujours de nouveaux usages à partir des contraintes de base et de celles que l’histoire a greffées de dessus. Ils « verront », tout comme aujourd’hui, jusqu’où pousser le bouchon, ils chercheront la meilleure position d’équilibre. Cette position, reconnaissons-le, soulignons-le même de trois traits, ne sera pas plus glorieuse que celle qu’adopte in fine D&Z. Elle ne cherchera pas à l’être, elle cherchera même encore moins à l’être. Sauf que…
Sauf qu’une économie sans argent fera autre chose qu’une économie qui mesure l’accès aux ressources et détermine leur utilisation à l’aune de l’argent qu’on a et des profits qu’on peut en faire. Sauf qu’elle éliminera les valeurs qui n’ont de valeur qu’en fonction d’un instrument de mesure standard, extérieur. Sauf qu’elle cassera les hiérarchies prouvées par la hauteur des salaires. Sauf qu’elle mettra au premier plan l’expérience, sans devoir négocier l’usage qu’on fait de, la recherche sous toute ses formes, avec une contrainte argentique ajoutée et qui décide au final de l’intérêt de votre en fonction des bilans monétaires. Sauf qu’il ne faudra plus attendre d’avoir de l’argent ou une exceptionnelle position « sans argent » pour entreprendre, ni de retours financiers pour persévérer.
Sauf qu’en s’investissant dans ce rêve-là on sort d’un cauchemar.

On nous objecte qu’une civilisation sans argent ne fera jamais qu’une autre cage. Vue de Sirius, sans aucun doute. Mais sur terre ? Sur terre, une vie en favelas, barres et tours, fait une autre vie que dans les beaux quartiers.
Tenons-nous-en à cet exemple. L’usage de l’argent explique la différence.
Il ne permet pas de la justifier, sinon pour la reconduire et la « réencastrer » indéfiniment dans l’obligation d’opérer des profits monétaires. Or, de l’argent, nous avons aujourd’hui les moyens de nous en passer. Alors on le fait ?

JPL



[1] Référence à « Ils ont les mains pures mais ils n’ont pas de mains », formule de Péguy, qui signa un essai sur l’argent… Les auteurs ont évité la bibliographie sur l’Argent. Elle aurait doublé le volume de l’ouvrage !

[2] Ceux qui envisagent sérieusement l’hypothèse d’abolir l’argent sont souvent invités à « aller se faire soigner ».

[3] J’isole ceci : Cette liquidité est aussi à double tranchant : Le premier : « Si les agents ne veulent plus détenir que de la monnaie, s’ils sont méfiants à l’égard de tous les autres actifs, le système économique s’enraye. La trappe à liquidité, comme l’avait surnommée Robertson, survient lorsque les individus ne veulent plus que de la monnaie, lorsque leur demande de monnaie est infinie ; une telle situation se produit lorsque le taux d’intérêt est tellement bas que tous les agents anticipent qu’il va réaugmenter et la politique monétaire devient alors impuissante à relancer l’activité économique et principalement les investissement. La liquidité [l’avantage de la liquidité ?] n’est au fond qu’une croyance qui, si elle se répand d’une manière outrancière, produit une bulle spéculative. » Second « tranchant » : l’éclatement de la bulle, comme en 2001 et 2007, « a renvoyé les titres à leur juste place de promesses qui, en période de crise, ne peuvent combler le manque de monnaie ou, pour le dire autrement, l’irréfragable nécessité de disposer de monnaie ». Cage pour hamster, suite.

[4] Ce que « lui » reproche Pascal.

[5] Cette partie se termine par des questions comme en surplomb par rapport au texte : « Pourquoi les agents ont-ils besoin de protection ? Pourquoi leur besoin de protection s’exprime-t-il dans la reconnaissance des autres ? Pourquoi la monnaie est-elle par excellence ce que les autres désirent ? Finalement, la recherche d’une origine logique de la monnaie revient peut-être ni plus ni moins à chercher à justifier le besoin de reconnaissance d’autrui. N’est-ce pas aussi vaste et insaisissable que de chercher à justifier l’origine du langage, ou, plus justement ici, l’origine du décompte ? » Pourquoi y a-t-il du décompte plutôt que rien…

[6] Au sujet de ce « marquage », La signification sociale de l’argent , de Viviana Zelizer (Seuil). V. plus loin.

[7] Ce qui explique pourquoi les partisans de la décroissance heureuse ne sauraient envisager de se passer d’argent...?

[8] To embed, enfoncer, enchâsser, noyer, sceller (Dict. Collins) se traduit généralement par « encastré ». Encastré est devenu LE mot de la tribu des cœurs généreux qui veulent croire possible « une alternative positive » au capitalisme, et qui donc conserve les éléments principaux de son mécanisme, à commencer par l’obligation d’opérer des profits monétaires.

[9] L’argent est dévolu à un certain usage et « marque » son usager. Ex. Ne pas mettre dans le tronc de l’église de l’argent mal acquis, réserver l’argent pour certaines dépenses, le convertir en bonnes œuvres, les monnaies complémentaires ou alternatives. Ce phénomène est pris en compte par Viviana Zelizer (La signification sociale de l’argent, Seuil 2005).