En 2029, à l’occasion d’une nouvelle crise, l’argent entre à son tour au musée des usages qu’on crut un jour indispensables. Comment ça se passe ? Réponse en cent quarante pages. Nourries de rappels de faits qui prouvent ce que la solution avait à l’époque - et a donc déjà - de logique ou d’inévitable.
Chaque séquence commence par des extraits, en italique, du journal d’un ci-devant notaire. Il mélange des souvenirs de « l’ancien régime », des réactions des voisins d’immeuble, des rencontres personnes que tout séparait. Suivent, en caractère droits, des observations plus distanciées, entre journalisme et histoire.
Exemple, au tout début :

« Nîmes, mercredi 27 Juin 2029. Je suis passé au Gambrinus ce soir. La folie la plus extrême y règne. Il était impossible de suivre les informations tant les commentaires allaient bon train. Je suis rentré à la maison de suite et j’ai allumé le poste… »
« Au café Gambrinus, les habitués du soir sirotaient leurs pastis en commentant les dernières nouvelles diffusées par la télévision. La dernière crise financière avait mis le feu aux poudres entraînant le monde dans un effet domino incontrôlable. Les reporters montraient avec complaisance tous ces retraités de Californie, Floride, Grande-Bretagne, Australie, qui n’avaient d’autres ressources que les fonds de pension. Ils s’étaient retrouvés du jour au lendemain sans aucun revenu. Un commentaire tout aussi morose décrivait les multiples emplois- services, créés pour combler le gouffre abyssal du chômage, et qui avaient sombré avec les systèmes de retraite par capitalisation… »

Quelques appels de notes en bas de page expliquent le sens de certains mots, comme ici, après Chômage. « Terme désignant jadis la situation d’un salarié privé d’emploi, en inactivité. Le mot a disparu avec l’abolition du salariat et ne subsiste que sous la forme du mot argotique ‘‘chômeur’’, qualifiant celui qui ne sait pas comment utiliser son temps ».

Autre exemple, p. 74.
« Lundi 22 novembre 2032 : Mlle Martel m’agace et m’intéresse. Elle essaye de me faire comprendre l’historique du mouvement dit de « l’Education lente », notion curieuse, non dénuée d’intelligence, mais tellement éloignée de ce que j’ai connu que je n’arrive pas à partager son enthousiasme. Si mes parents et mes maîtres m’avaient demandé quelle matière je voulais travailler, à quelle période de l’année et avec quelle fréquence, je ne parlerais sans doute pas le grec et le latin et serais nul en grammaire ! »
Suit une présentation de Mlle Martel, institutrice passionnée, « …qui n’avait jamais réussi à trouver un homme à la hauteur de ses combats », intarissable sur les potentialités de la révolution de 2029, et ce morceau d’histoire fictive :
« Juste avant la grande crise, des manifestations monstres avaient eu lieu pour réclamer plus d’enseignants et de surveillants dans l’Education Nationale… Le “Mammouth” avait été si bien dégraissé qu’il en était devenu méconnaissable et ingérable. Les écoles privées s’étaient multipliées, promettant à ceux qui en avaient les moyens une éducation de qualité. Dès que les salaires furent supprimés, tous les anciens enseignants, tous les jeunes recalés aux concours du Capes et agrégations, devenus si sélectifs, toutes les bonnes volontés prêtes à subir des formations et des contrôles de qualités, furent invités à participer à la grande réforme de l’Education nationale. Les enseignants du public et du privé se retrouvaient enfin sur un terrain commun. Il avait été décidé que du primaire au secondaire, un maître ou un professeur ne devrait jamais avoir plus de douze élèves en même temps. »

L’alternance des points de vue est très efficace pour faire toucher les enjeux. Elle présente un risque : celui de la complaisance, du clin d’œil par trop appuyé en direction des contestataires actuels. Notre auteur l’a bien contrôlé.
Ce n’est qu’une fois son Porte-Monnaie rédigé qu’il a appris qu’une Première rencontre pour une Civilisation sans Argent avait eu lieu à Lyon en janvier 2013. Signe que l’idée est « dans l’air ». Par quelles voies l’a-t-il rencontrée ? Lui est-elle venue spontanément, par simple déduction logique pour sortir des contradictions provoquées par l’usage de l’argent ? Parce qu’il a lu que « les » anarchistes l’avaient soutenue ? Il nous le dira !
Son anticipation fonce à 140 (pages) vers l’avenir amonétaire et doit affronter ou enjamber des objections majeures. Comme les nôtres, ses réponses sont parfois insuffisantes ou contradictoires. Tant mieux : l’expérience qu’il en fait aide à préciser comment passer le message et l’affiner.

Il ne suffit pas en effet de dénoncer « l’argent » en vrac ni même d’imputer à l’usage de l’argent les dégâts et les méfaits sociaux et écologiques que nous constatons tous les jours. Encore faut-il montrer comment on passe de l’évaluation de toute chose en argent, et donc spéculative par construction, à une prise en compte des « entrées » et « sorties » matérielles en phase avec leur renouvellement.
Le principe d’un tel passage est facile à concevoir et expliquer : il s’agit de prendre en compte toutes les ressources dont nous disposons et la façon dont leur utilisation interagit. C’est aujourd’hui possible grâce à l’informatisation des données. Nous disposons désormais de toutes les techniques nécessaires pour opérer le passage. Qu’elles servent le système actuel et qu’il les développe tous les jours pour faire du fric n’empêche pas de les retourner pour en faire un usage tout différent.
Ce principe technique n’est pas toujours connu, ni affirmé, ni expliqué, par ceux qui ont compris l’urgence d’abolir l’argent. Mais même quand ils le font, et le font bien ? Il leur arrive de réemboiter sans transition les structures du système actuel et de reconduire sur une base amonétaire le modèle étatique, la classe politique spécialisée, les cabinets ministériels, les Bercy et commissions Théodule. Vous n’en voulez pas ? Alors il faut chercher, et faire attention à ne pas se laisser prendre par un autre cycle de facilités : celui du prêt à penser et des gadgets « alternatifs » comme « démocratie participative », « conseils de quartiers », AMAP, délégués désignés au sort avec « mandat exécutoire », autosuffisance, toutes choses bien sympathiques mais qui ont été inventées dans le cadre actuel et qui demandent à être revisitées si on ne veut pas voir revenir par la fenêtre ce que la désargence aura chassé par la porte.

Certaines projections de la désargence donnent froid dans le dos, au point qu’on en viendrait à espérer qu’elle n’ait jamais lieu.
On peut s’étonner, par exemple, de voir les partisans les plus décidés de l’abolition de l’argent prendre au sérieux l’objection récurrente que « les gens » vont stocker tout ce qu’ils peuvent pour ne pas risquer de manquer. La première « solution » qui leur vient à l’esprit copie-colle celle des tristes époques de pénurie : eh bien voilà, c’est tout simple, vous aurez droit à des cartes d’alimentation ou des bons.
Tout amonétarien pourtant devrait avoir intégré, et ceci au moment même où l’intuition qu’il est possible de se passer d’argent lui est « arrivée », que si privations il y a, aujourd’hui, si certains ne mangent pas à leur faim ou si les articles disparaissent des rayons, c’est parce que les usagers n’ont pas les ronds pour acheter ou parce qu’en produire ne ferait pas des profits monétaires suffisants. Désargence rime avec abondance, une abondance sans gâchis, décroissanciste par construction. Et vos cartes et bons, qui les imprimera, qui décidera des quantités suffisantes, comment fera-t-on pour prévenir les fausses cartes, les passe-droits, les trafics, les accumulations stupides nées de la croyance qu’il allait en manquer ?
C’est donc le moment de provoquer le dépassement des idées reçues, en jouant, s’il le faut, l’avocat du diable. Ce que Le Porte-Monnaie fait, et très bien, quand il rapporte la plainte du particulier Martin à l’encontre d’un ex gros-richard. Faire déhôter ce porc de son petit palais semble on ne peut plus juste. Le lecteur lambda pourfendeur des inégalités se doit donc de féliciter la mairie de donner à la plainte de Martin cette suite-là. Mais le même lecteur avale du même coup, toute honte anarchiste bue, qu’un pouvoir supérieur, indépendant, intervienne pour trancher le litige et bloque du même coup toute réflexion au sujet de la violence institutionnelle. Il entérine comme « juste » la reconduction d’un principe tout quantitatif de justice sociale qui veut que la paix sociale ne peut s’obtenir que sur la base du partage égal, sinon égalitariste, de moines en leur cellule. Les lecteurs confits en ressentiments et esprit de vengeance ne manqueront pas d’applaudir, mais les tricoteuses (les femmes qui assistaient dévotement aux exécutions sous la Terreur) ne sont pas loin.
La symbolique question du château - de la piscine privée ou de la Cadillac en or massif - peut se régler tout autrement que sur la base des ressentiments et du paradigme actuels. Tout autrement, rien que du fait que ces objets-là exigent de l’entretien et que leurs propriétaires ne pourront plus l’assurer comme avant, en accumulant des capitaux (fric) et en payant le travail (refric). Ce n’est en tout cas pas en divisant le château en appartements et en confiant sa gestion à une administration sans émotion, sans intérêt réel pour ce dont elle traite, qu’on préservera le patrimoine concret et historique.
L’affaire du château permet donc de montrer que la civilisation sans argent conduit à de tout autres rapports aux choses. Tout autres que ceux qu’induisent à l’égard de ces choses les classiques rapports de force entre les personnes. Rapports largement commandés par l’usage de l’argent. Ou pour le dire autrement, elle permet d’entrevoir que, si l’argent n’est plus la mesure des personnes, il cesse aussi d’être la mesure des choses, à travers lesquelles les particuliers se mesurent entre eux. A supposer même que le principe de comparaison subsiste, d’autres standards de comparaison que des standards chiffrés en argent interviendront, dont nous ne pouvons avoir aujourd’hui aucune idée claire.

Le Porte-Monnaie constitue donc pour nous une mine de sujets à débattre. Pensons-y pour les prochaines Rencontres pour une Civilisation sans argent et y introduire des ateliers ou tables rondes où nous nous emparerons d’une séquence ou d’une autre pour aller plus loin.
Je prends au hasard a séquence du 17 Octobre 2030, p.36.
Extrait du journal du notaire :
« L’ingénieur du deuxième […] m’a annoncé ce matin que le problème des récentes coupures de courant avait été réglé. Ils ont trouvé une réponse technique tout à fait originale grâce à une équipe de chercheurs norvégiens. »
Des coupures de courant, il y en a même quand la Bourse est florissante. S’il y en encore après l’argent, il faut évidemment s’attendre à ce que « normalement », beaucoup les imputent à son abolition. En 1945, à la moindre anicroche, tout allait bien mieux sous Pétain… Passons.
Récit :
« Quand la crise avait éclaté et que tous les systèmes monétaires avaient été paralysés, Sylvain, l’ingénieur électricien du deuxième, se retrouva du jour au lendemain sans aucun moyen de paiement et sans qu’aucun organisme de distribution ne soit encore en place en ville. Certes, il cessa de payer le loyer, les crédits, les impôts, mais il fallait trouver de quoi nourrir sa petite famille. Tous les commerces avaient fermé en quelques jours. Les épiciers gardaient leurs stocks jalousement, prévoyant l’instauration d’un marché noir et les possibilités de trocs lucratifs. Les stations services refusaient de faire le plein des voitures en attendant de savoir ce qu’ils devaient faire. L’essence était-elle à qui en avait besoin ou aux compagnies pétrolières ? Fallait-il garder les cuves pour les urgences, les ambulances, les pompiers, les transports en commun ? ».
Voilà le tableau brossé à grands traits, bourré de présupposés dont la discussion peut mener loin. Car faut-il attendre une crise pour appliquer l’abolition de l’argent ? Sinon comment lancer la chose, à quelle échelle ? Par le haut, par le biais de gouvernements au bord de la faillite et qui décident de jeter l’outil qui y conduit ? Boostée par des économistes qui auront cessé de jouer les atterrés et s’envoleront au contraire dans les espaces d’une économie depuis longtemps déjà au bout non pas du fusil mais de 01 ? Par « la base », une base bien massacrante et vengeresse ? Vous ne voulez pas, moi non plus, alors on fait quoi ?
Et à nouveau : quel danger réel y a-t-il pour que la crise décrite - notamment la rétention des stocks - se produise ? Les rayons sont aujourd’hui déjà renouvelés « à flux tendus », pour éviter de stocker dans chaque magasin. Lors de chaque transaction, l’informatique avertit la centrale de distribution de ce qui vient de sortir. Vérifiez ! Alors pourquoi, pourquoi donc est-ce que ça devrait s’arrêter ? Pourquoi supprimer l’argent devrait-il stopper net l’existence et le flux des produits et services ? Les poules vont-elles arrêter de pondre, le blé de pousser, les machines d’emboutir, les claviers de taper ? N’est-ce pas plutôt l’usage de l’argent qui crée la surproduction, la chute des cours et la fermeture des élevages ? L’argent qui empêche les machines de tourner, l’argent qui « restructure » les emplois de bureau ? Le jour où on aura ôté les prix des étiquettes, les fabricants et commerçants pourront enfin faire leur cœur de métier, exclusivement, à savoir chercher et proposer les produits les meilleurs et bien les présenter, faire 100% plaisir au client sans penser au porte-monnaie. Je parie qu’ils en rajouteront dans la gentillesse pour faire oublier leurs manœuvres flicardes et leurs doigts rapaces.

Deux paragraphes plus bas :
« Et puis, une grande assemblée générale avait été organisée à Nîmes pour sortir du système national et gérer la production régionale. Tous les employés y étaient conviés, cadres et ouvriers, sous-traitants et intérims. Les idées fusaient de toutes part et pas forcément des plus diplômés ou des plus haut placés. Sans salaires, sans argent à investir, sans obligation de présence ni intérêts personnels, il fallait arriver à fournir en électricité toute la région gratuitement. L’enjeu était de taille et la situation si nouvelle que tous les vieux schémas mentaux s’écroulaient les uns après les autres. Ce qui apparaissait le plus complexe, comme l’instauration d’un bénévolat absolument sans contrepartie pour assurer une production normale, trouva des réponses immédiates. La plupart se proposaient pour continuer leur travail habituel dans l’unique but de ne pas se retrouver sans activité et sans utilité. A l’inverse, l’organisation interne du service soulevait des débats insensés. La démocratie est bavarde, conflictuelle et extrêmement lente. La hiérarchie, jadis clairement établie sur les diplômes et le salaire, ayant explosé, certains y voyaient l’occasion de prendre le pouvoir au nom d’une compétence, d’une expérience, voire d’une ancienneté. D’autres cherchaient des avantages personnels là où l’intérêt général aurait dû prévaloir. Les inimitiés accumulées pendant des années d’un système coercitif, concurrentiel et individualiste jaillissaient à chaque tournant du débat. Il fallut même exclure l’ancien DRH tant il concentrait de haines, de rancœurs, d’idées de vengeance sur sa seule personne. »
Cette description ne manque pas de « réalisme ». Elle alterne l’optimisme et le pessimisme. Or c’est précisément le danger, et qu’on avance, dans les deux cas, au nom d’un « réalisme » posé comme tel, dans la guerre de religion. Sous le réalisme aveuglant, heureusement, il y a le possible ! Des possibilités à côté desquelles nous passons tous les jours sans les voir, comme celles, encore à peine explorées, de l’informatisation des données. Il y a plein d’expériences en cours, fragilisées par le fait qu’elles doivent encore s’adosser à l’argent, plein d’idées et de brevets confisqués par le pouvoir de l’argent…

Aupetitgendre sera mieux à même que nous pour sélectionner les séquences les plus aptes à faire avancer notre compréhension des choses et nos hypothèses sur tel ou tel point.
Du roman d’anticipation au manuel de débats… Quel plus beau destin pour un livre !

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