Paru sur le site RHUTMOS [1] (plateforme internationale et transdisciplinaire de recherches sur les rythmes dans les sciences, les philosophies et les arts) dirigé par Pascal Michon.

Hall de gratuité

Ce texte a été écrit pour l’inauguration de « Hall de Gratuité » le 4 octobre 2012. Conçue par Claire Dehove, cette installation fait de l’entrée du Restaurant inter-administratif de Bobigny une place publique dont les usagers sont les acteurs. Un lieu de rencontre privilégié, un marché non commercial, où l’on séjourne autant de temps qu’on le désire et surtout qu’on le choisit.

« Hall de Gratuité » est un dispositif mobile où des plates-formes et des chariots glissent et tournent comme des auto-tamponneuses sur un rail traversant le hall.

HALL DE GRATUITÉ : loc. sub. de l’anglais hall, cf. halle et du lat. gratis

1. Dispositif technique aérodynamique. Machine à turbulences branchée sur des flux laminaires. cf. écoulement laminaire ARG. tourbillonneuse, agitationneuse – SPÉCIALT AÉRONAUT. Appareil le long duquel les coulées d’air s’égayent, tourbillonnent, se ralentissent et se renforcent les unes les autres.

2. Système où l’on échange sans chercher à y trouver son compte. – ÉCON. Très ancien mode de production de la consommation et de consommation de la production. « Whenever an individual gives something, he is led by an invisible hand to promote an end which was no part of his intention. » SMITH, RICH. DES NATIONS – ANTHROP. Maison commune établie au centre d’un établissement eskimo. « Durant la saison d’hiver, le hall de gratuité (Kachim) qui se trouve au milieu des igloos ne désemplit pas. On y fait assaut de dons et de contre-dons : micro-mises en scène, palabres, livres qu’on a déjà lus et que l’on offre au passant. » MAUSS, VARIAT. SAISON. SOC. ESKIMO – RARE All de gratuité.

3. Espace où les flux de la vie quotidienne et professionnelle peuvent prendre une forme locale inattendue, un petit rythme momentané mais pas moins persistant. – SOCIOL. Désorganisation scientifique de la désorganisation du travail. Avec l’épuisement de la référence managériale sensible à la fin des années 2020, les entreprises puis les administrations ont laissé se développer de nouveaux modèles organisationnels dégagés du travail par projets et de la compétition. « La fin de l’O.S.T. avait semblé annoncer une amélioration des conditions de travail mais elle n’avait pas tenu ses promesses. On vit ainsi apparaître dans tous les pays postindustriels des halls de gratuité. » FRIEDMANN, TRAV. EN MIETTES

4. Lieu de production d’idiorrythmes singuliers et collectifs, du grec idios « propre » et rhuthmos « rythme », lui-même de rhein « couler » et de –thmos « manière de ». – HIST. DES REL. « À la fin du IIIe s., dans le désert alexandrin, les ermites se dispersent autour d’un hall de gratuité qu’ils fréquentent à leur guise et sur lequel ils s’appuient pour vivre chacun “à son propre rythme”. » BARTHES COURS COLL. FRANCE PAR PLAIS. Boîte à rythmes.

5. Mode d’infiltration artistique. Œuvre qui œuvre. ● CONTR. Transit dans le self, liquidité du self.

Zone de gratuité… Qu’est-ce que ça vient faire là ?

Le mot « zone » m’a surpris : pendant la dernière guerre, il y avait la zone libre et la zone occupée. Il y a toujours une nuance - et davantage ! - d’exclusion dans « zone ». « Les pauvres », exclus du flux, niveau, étiage suffisant, de l’argent. Et puis « gratuité » ! L’idée m’accrochait déjà bien avant le bac.

Là, c’est bien le sujet de la désargence.

Attention : vous venez d’associer « gratuité » à « sans payer ». Mais l’idée de « ne pas payer » va bien au-delà de ne pas payer en argent. Vous ne direz jamais à quelqu’un qui vous tient vraiment à cœur que vous l’aimez « beaucoup ». Dans la coulée du christianisme, Luther et Cie ont surligné que Dieu se foutait de nos péchés et qu’il nous avait envoyé ses regrets de nous l’avoir fait croire, ou qu’on l’ait cru tout seuls, par Christ interposé, « qui ôte le péché du monde ». L’amour de Dieu, c’est gratuit.
N’avoir plus à payer en argent, faire la désargence, entraîne ipso facto la question de l’utilité des usagers, évaluée par la hauteur de leur salaire. Et s’« ils » ne veulent rien foutre ? Réponse : peuvent pas. Observez comment on traite les grabataires, et encore récemment les personnes en fin de vie ? Ils ne rendent aucun service. Mais « ils nous font » encore quelque chose. C’est quand un bonhomme ne sert à rien qu’il prend toute sa valeur humaine. Comme une œuvre d’art. A l’horizon de la désargence, j’ai la faiblesse de distinguer cette chose-là. Une profusion d’expériences qui « vaudront » et ne « vaudront » rien, « rythmées » par l’alternance de la passion qu’on y met et de leur classement dans le lot des façons de faire qu’on a cru indispensables.
Sur l’affiche qui illustre l’article, au dessous de « Zone de gratuité » on lit « un cas de xénogreffe ». L’expérience mentale de la désargence en fait un autre ! J’avoue n’avoir pas su me représenter ce qui se passait dans cet espace de Bobigny. Le tournicotement de chariot et le rail m’ont paru contradictoire, mais passons. Je suis allé à la citation qui suit d’un article sur « hall de gratuité ». Hall ou zone ? Bon, pareil : dans les magasins de la désargence on prend sans payer. J’ai sauté le premier point. Le deuxième, donc,

« Système technique où on échange sans chercher à y trouver son compte »… C’est ça la désargence ?

La formule est marquée par l’usage de l’argent. On vous parle d’échange, et d’y trouver « votre compte », c’est-à-dire en mettant de côté un budget – donc chiffré. Le rédacteur de l’article a tout de suite enchaîné sur un propos d’anthropologue associé à un économiste : « très ancien mode de production de la consommation et de consommation de la production ». La citation d’Adam Smith appelée à la rescousse recouvre l’ancien et l’actuel. Elle va droit à une gratuité de caractère général, qui touche jusqu’aux intentions. Quand un individu - un groupe social, aussi bien - fait quelque chose, quoi que ce soit, quand il donne de sa personne, il est guidé par une main invisible. Il fait la promotion, promote, poursuit un but, qui n’était pas dans ses intentions ou dont il n’avait pas une représentation précise.
C’est un bel exemple de proposition qu’on ne peut contredire. Si jamais Popper a lu ça, il a dû se régaler. Quelle que soit « la technique », avec argent ou pas, celui qui fait usage de cette technique ou d’une autre ne peut pas savoir tout ce qu’il fait quand il fait ce qu’il fait. Il y a un truc derrière, et ce truc-là ne s’institue pas. Il « est ». Comme Dieu. On peut toujours « le » voir et « le » dire. Mais pas le prouver.

Alors qu’est-ce que la désargence institue ?

Ce dont la suite de l’article nous donne une idée : hall de gratuité, « maison commune établie au centre d’un établissement eskimo » - pourquoi pas berlinois ou londonien. Passons sur les dons et contre-dons, aussi improbable que la main invisible : comment faire pour ne pas que « ça donne » et « contre-donne ». Le concept même de « don », son usage, son succès, est marqué par l’usage de l’argent. On ne « donne » pas les mêmes choses et de la même façon dans un sociotope argentique ou sans un rond, comme celui des célèbres Indiens Kwakiutl. La gratuité matérielle des services que je vous offre et que vous me rendez est comme rehaussée par le salariat ambiant.
Le troisième point nous met en éveil : « Espace où les flux de la vie quotidienne et professionnelle peuvent prendre une forme locale inattendue, un petit rythme momentané, mais pas moins persistant. »

« Rythme »... C’est comme la main invisible ou le don, non ?

Vous remarquerez que dans cette phrase, le mot n’a pas valeur explicative. Il a valeur descriptive, comme « flux », ou même « espace ». La description offerte ici fait usage d’une donnée qu’on a tendance à oublier, à savoir que les choses « bougent ». En épistémologie classique, on s’y « cogne ». En sociologie, l’espace social fait un vaste jeu de quilles et des boules qui les renversent. Les agents sociaux font tantôt les boules tantôt les quilles, et mystère sur ce qui les change en l’un ou l’autre. La désargence casse les cloisons sociales déterminées par l’argent : le « ça » humain circule sans échelles ou échelons.

« Désorganisation scientifique de la désorganisation du travail » passe largement au-dessus de mon Q.I., sauf que l’organisation actuelle de ce qu’on appelle « travail » révulse l’organisme des travailleurs. Elle a pour la majorité des effets vomitif, et les pilules managériales n’arrangent rien. Elles se distribuent au petit bonheur des profits monétaires et des courbes de croissance, qui n’ont rien à voir avec les profits humains. La façon dont, actuellement, nos capacités sont enfermées dans du travail, des métiers, orientés par la hauteur des salaires et la rentabilité, va à l’encontre de l’assimilation et de l’accommodation des expériences qui se mènent sur les lieux et moments d’investissement collectif comme dans les lieux et moments d’investissement personnel. Elle va à l’encontre de ce qu’elles ont de stochastique et qui les féconde. Elle entrave, casse ou accélère artificiellement « le rythme » des ruptures et rétablissements d’équilibre qui font qu’une expérience en fait une et que chacun apprend « à son rythme ».

La fin de l’article…

…montre qu’il s’agit d’un montage. La référence à 2020… nous n’y sommes pas, ni au stade d’après la désargence, quand elle sera faite et que les expériences isolées, donc « idiotes » - Marx parle quelque part d’ « idiotisme de métier » - se développeront selon leur propre rythme ou « idiorythme » jusqu’à ce que leur force d’inventivité, de créativité, de risques, vieillisse, s’épuise et meure.
Elles vivront d’autant mieux à leur rythme qu’elles s’appuieront les unes sur les autres sans y être forcées par l’argent, forcées à des alliances monstrueuses, si monstrueuses qu’on ne les voit plus, sauf quand surgit une formule comme « perdre sa vie à la gagner  Chaque phrase ou formule de la fin de l’article s’applique, d’une façon littéraire, poétique, à l’économie expériencielle engendrée par la désargence : « boîte à rythmes », « mode d’infiltration artistique », « œuvre qui œuvre ». Elles s’appliquent en fait déjà à la façon dont les choses ont lieu, dont notre « déjà » se fait le lieu. Faire la désargence libère leur « façonnage » actuel, qui relève de plus en plus de la contrefaçon, une contrefaçon qui devient de plus en plus insupportable.
L’hypothèse de la désargence consiste changer ce que « les rythmes » de l’argent y introduit : débit-crédit, fins de mois, embauches et licenciements, courbes du chômage et notations. Ho, les amis de Rhuthmos, plateforme internationale et transdisciplinaire de recherches : qu’est-ce qui se passerait si les rythmes propres à l’usage de l’argent n’entraient plus en compte dans aucun « idiorythme » ? 


[1] Voir : http://www.rhuthmos.eu/spip.php?article802