Parmi nos lecteurs, beaucoup sont surpris par l’alternative que nous proposons à l’usage de l’argent : la récolte et l’utilisation de l’informatisation des données [1]. Nous ne faisons pourtant que marcher avec notre siècle ou prendre le train en marche. L’article intitulé Les données, puissance du futur [2] paru dans Le Monde le 8 Janvier 2013 à la page « Grand Débat », les en convaincra-t-il ?

Cet article est signé par deux autorités : Stéphane Grumbach, Directeur de recherche à l’Institut national en recherches informatiques avancées et ancien conseiller scientifique en Chine. Il travaille sur les nouveaux équilibres induits par la société de l’information. Stéphane Frénot est professeur des universités au Laboratoire CITI de l’Institut national des sciences appliquées de Lyon. Ses recherches portent sur les systèmes informatiques communicants au cœur du Web et de ses applications. Nous saurons à qui nous adresser pour demander conseil une fois l’usage de l’argent aboli !

Comme ils n’ont quant à eux pas encore franchi le pas, c’est donc encore dans le cadre du système actuel qu’ils lancent un appel. Le voici :

L’Europe reste à la traîne dans l’exploitation des données électroniques. Des géants étrangers dominent ce secteur stratégique et déterminant. [3]

…Pas seulement l’Europe, Messieurs, mais la réflexion politique, une réflexion qui, espérons-le, n’aura bientôt plus de frontières et, dans le même mouvement, abolira l’argent et le souci du « retard » de l’Europe dans la concurrence économique mondiale.

L’introduction de l’article écrase les qualités de plumes des malheureux rédacteurs de La Désargence. Difficile de faire aussi court, synthétique et lumineux.

Nous vivons une période de rupture, celle de la numérisation de tout : l’homme, la société, les organisations, les interactions [nous soulignons], le corps biologique de chacun, etc. Tout devient donnée numérique, et par là-même a vocation à une existence dans le monde virtuel en émergence.
L’écart entre le monde des données et le monde réel, bien anticipé par Jorge-Luis Borges dans sa nouvelle visionnaire De la rigueur de la science évoluera pour devenir de plus en plus subtil. Il a un avant et après-numérisation. Il nous est aussi difficile d’imaginer les évolutions de la société de l’information qu’il l’était de prévoir au milieu du XIXe siècle les possibilités permises par l’électricité.
Les données constituent les briques et les bases de la société de l’information. Leur quantité est en croissance exponentielle. Alors que la loi de Moore, prédisant le doublement de la capacité de calcul tous les dix-huit mois, touche à sa fin, les données semblent avoir usurpé à leur profit cette prédiction. Désormais qualifiées de Big Data dans le monde anglo-saxon, elles représentent déjà des masses considérables pour lesquelles on recourt à de nouvelles mesures. L’infrastructure physique de la société de l’information, les systèmes de télécommunication, les centres de stockage et de traitement des données, les nouveaux services en ligne, constituent des secteurs industriels qui connaissent une croissance inégalée. Les centrales de données consommeront bientôt autant d’électricité qu’un pays comme la France.
Les données en elles-mêmes offrent un potentiel extraordinaire que l’on commence à exploiter. Elles permettent de générer des connaissances [souligné par nous ; pourquoi pas « rapports »] qui étaient soit hors d’atteinte, soit inexistantes, parce que hors du domaine du pensable. Une nouvelle médecine se développe, qui, grâce aux ordinateurs, sera en mesure de proposer des traitements adaptés à chacun et non plus calibrés pour des populations. De nouveaux champs scientifiques sont ouverts avec des découvertes réalisables sur les masses de données accessibles.

Quel beau tableau ! Mais les ombres apparaissent.

Une nouvelle économie émerge, qui exploite les données pour des services à valeur ajoutée.

La désargence, de cette valeur ajoutée n’a que faire, mais qu’elle booste aujourd’hui la recherche dans le domaine des données, nous n’y voyons aucun inconvénient !

Par exemple, Google réalise, grâce à ces données, un chiffre d’affaire de plus d’un milliard d’euros en France. Dans un autre registre, le cabinet de consultants Mac Kinsey estime le potentiel économique de Big Data pour le système de santé américain à 300 milliards de dollars, soit 1000 dollars par habitant et par an !
La société de l’information est apparue au début des années 1990 avec l’émergence de la Toile. La multiplication rapide des pages Web a très vite nécessité de nouveaux outils pour accéder aux pages pertinentes : les moteurs de recherche.
Deux révolutions majeures accompagnent l’introduction de ces systèmes : le développement d’une industrie de traitement des données à des échelles ambitieuses, et l’établissement du modèle économique qui domine la toile, un service gratuit en échange de données personnelles. Les moteurs de recherche exploitent ainsi les requêtes faites par les utilisateurs, dont ils peuvent dériver des profils qui permettent de cibler des publicités mais également dégager des connaissances globales, comme l’extension des épidémies de grippe au niveau mondial.
Cette révolution prend son essor dans les années 2000 avec le développement des systèmes interactifs et collaboratifs comme les réseaux sociaux, qui permettent aux utilisateurs de contribuer. Les données personnelles, tant celles produites par les usagers (textes, photos, vidéos, etc.) que celles générées par les systèmes que nous utilisons souvent à notre insu, sont au cœur de l’économie de la société de l’information, et donc de l’économie.

…et a fortiori quand ce « cœur » cessera de battre pour faire des profits.

Les données sont devenues une ressource, peu différente des matières premières, comme le charbon ou le minerai de fer, et dont l’importance économique dépassera celle du pétrole.
La comparaison avec le pétrole illustre une caractéristique essentielle de l’économie des données personnelles : la concentration. Le pétrole est, pour des raisons géologiques, concentré dans des puits, d’où il est extrait et acheminé après transformation dans les foyers des particuliers de toute la surface de la terre. Les données personnelles du Web 2.0 sont à l’inverse récoltées chez les particuliers sur la surface de la terre, pour être acheminées vers les centres de données de multinationales, qui ont le monopole de leur traitement, comme Google, Facebook ou Amazon, et qui concentrent 80% de ces données aux Etats-Unis.
La décision rendue le 3 Janvier par la Federal Trade Commission aux Etats-Unis de ne pas poursuivre Google pour la manière dont son moteur de recherche favorise ses propres outils contribuera au renforcement de sa position dominante et montre la tendance lourde à la concentration dans l’industrie de la donnée.

Aucune raison d’occuper une position dominante dans un sociotope sans argent, où on souhaitera que mille Google fleurissent, gentiment reliés entre eux, ce qui n’empêchera pas les spécificités locales (voir la fin de l’article).

Pour le pétrole, comme pour les autres matières premières, nous nous sommes attachés à développer une chaîne industrielle cohérente allant de la prospection à la production de produits finis, en passant par l’exploitation, le transport, la transformation… Cela n’a pas été simple. Il a fallu acquérir les connaissances, construire de grandes entreprises, mettre au service de ces enjeux une volonté politique forte.
Qu’en est-il pour les données numériques ? Dans ce domaine, l’Europe fait l’impasse. En ne construisant pas d’industrie du Web 2.0, elle s’est privée de l’accès à la ressource, y compris à celle provenant de son territoire. Pour des raisons historiques et politiques [et économiques : cf. concurrence], l’Europe a peur des données. Elle voit dans la société de l’information une menace qu’il convient de circonscrire et qui semble inhiber toute vraie ambition.
La faiblesse en données et en capacité de traitement de la donnée résulte d’une asymétrie d’information. L’économiste Joseph Stiglitz a montré les conséquences sur les marchés de cette asymétrie. Grâce à l’analyse des requêtes sur son moteur, Google sait, ou est en capacité de savoir, plus de choses que l’Insee sur la France.
La maîtrise de la donnée permet aussi la maîtrise de certains marchés qui transitent déjà dans ces domaines par les outils de commerce électronique américains. Faute de développer cette industrie, il est probable qu’à brève échéance nous achèterons de nombreux biens et services, produits et consommés en France, comme nos billets de train ou notre électricité, à un prestataire étranger qui dégagera une part importante de la valeur ajoutée et aura le contrôle de la chaîne industrielle.

Rappel : Dans un sociotope sans argent, la motivation « dégager une part importante de la valeur ajoutée » disparaît . Subsiste le contrôle des chaînes industrielles locales, du fait de l’équilibre recherché entre les ressources et leur utilisation. Avec, soyons lucides, le danger que l’attention portée à tel segment ne perturbe l’attention portée aux autres.

La maîtrise de la société de l’information donne une puissance qu’on soupçonne encore peu et qui dépasse de loin les secteurs de l’économie marchande. A titre d’exemple, les systèmes de cours en ligne, qui connaissent une croissance rapide aux Etats-Unis, et qui finiront par révolutionner l’enseignement, permettront aussi une maîtrise des ressources humaines au niveau mondial, stratégique au moment où les pays industrialisés feront face à un déficit croissant de personnels scientifiques.
La société de l’information pénètre des domaines moins visibles. Certains services régaliens, comme l’identité des personnes, pourraient même être assurés demain par des multinationales. Le réseau social Facebook permet une authentification des personnes qui n’a pas d’égale en qualité et pourrait devenir incontournable. Le Royaume-Uni envisage d’ailleurs de l’utiliser pour l’accès aux services publics en ligne. La maîtrise des données est en fin de compte liée à la sécurité et à l’indépendance nationales.

La suite de l’article s’emploie à démontrer les effets du retard de l’Europe et le peu de cas que la France fait de son propre matériel. En ce qui nous concerne, l’existence de ce matériel contribue à notre optimisme en matière de transition technique - quand nous irons porter l’argent au musée des usages qui furent un jour indispensables.

L’absence de l’Europe des systèmes du Web 2.O. est-elle une fatalité ? La captation de données est la priorité absolue des Etats-Unis, qui dominent la société de l’information à l’échelle planétaire. Mais d’autres pays ont des vues stratégiques dans ce domaine. La Chine tout d’abord, qui détient 16% des 50 premiers sites mondiaux, à côté des 72% américains. Dans ces deux pays les données nationales restent sous contrôle de l’industrie nationale. Et tous deux ambitionnent de récolter des données à l’international.

Une « ambition » à laquelle personne ne verra d’inconvénient lorsque, la désargence étant instituée, elle sera partagée par tous les peuples !

Quant aux pays plus petits, certains parviennent à équilibrer leur industrie. La Corée du Nord s’appuie sur un petit tiers de sites nationaux, un tiers de sites américains et un tiers de sites chinois. D’autres pays aussi différents que le Brésil, la Russie ou l’Iran sont en avance sur l’Europe en la matière.
En Europe, il y a un usage monolithique des sites américains. En France, Google détient l’une de ses plus grosses parts de marché mondial (92%) et il en va de même pour Facebook. Quant aux premiers sites français, aucun n’accumule de la donnée. Cette situation est plus qu’alarmante. Nous disposons pourtant en France d’un moteur de recherche, Exalead, développé par Dassault Systèmes. Pourquoi ne fait-on pas de son développement une cause nationale ? Il existe par ailleurs des moteurs qui ne conservent pas de données personnelles, comme Ixquicq.
Sans entrer dans la compétition internationale, sans disposer de géants du stockage et du traitement des données et des services, en particulier d’un moteur de recherches, de réseaux sociaux, de systèmes de blogs et de micro-blogs, de cloud, détenant des parts de marché importantes, non seulement en Europe, mais également dans le reste du monde, il est peu probable que la voix de l’Europe puisse se faire entendre et qu’elle contribue à façonner les grandes orientations de la société de l’information.
Nos pays sont condamnés à un rôle subalterne, à la protection illusoire d’industries, dont les modèles sont en pleine évolution, et que nous sommes incapables de réinventer. Trois aspects fondamentaux font le succès des systèmes américains : la qualité de service, le génie des applications et la pertinence du modèle économique associé. Pour réussir, l’Europe doit promouvoir un modèle original compatible avec ses principes, mais qui réponde autant à ses besoins que les systèmes que les Américains ont développé et qui ont changé le monde.

L’article est illustré de cartes et graphiques.
Nous apprenons que les capacités de stockage mondiales des données, en exaoctets,
sont passées de 0,3 en 1986 à 1, 9 en 1993, 6,8 en 2000 et à 36,8 en 2007, ce qui à vue de nez fait une multiplication par 6 tous les sept ans.

Autre article sur la même page :

« Les réseaux sociaux en pleine mutation » [4]

Facebook est bien plus qu’un réseau social, c’est un service, « qui deviendra aussi important que le sont l’eau, l’électricité, les transports et les télécommunications ».
Il n’y a plus de secteurs d’activité qui ne soient pas contrôlés ou en passe de l’être par des systèmes informatiques. Ils vont monter en gamme pour assurer « la sécurité requise pour garantir la sécurité requise par une société dépendante comme elle l’est de l’électricité ». Ils sont interconnectés et permettent un accès continu, universel et authentifié de données considérables propres à chaque utilisateur. Ils permettent l’utilisation de ces données par un nombre extensible d’applications …

Exactement ce que nous prévoyons quand nous décrivons les banques de données d’un sociotope sans argent où les entrepreneurs iront créer de nouvelles entreprises et modifier ou mettre en synergie, ce qui ne veut pas dire fusionner, des entreprises existantes. Ils pourront même se livrer à ce genre d’exercice chez eux.

« Facebook propose un système d’accès permettant à un acteur économique tiers d’héberger des pages représentant la marque ».

Remplacez « la marque » par « ce qui se fait de proche ailleurs », qu’un moteur de recherche vous fournira gratis.

« Une dernière amélioration technologique permet à ces acteurs économiques de produire des informations authentiques au cœur du journal de l’utilisateur. Celui-ci peut alors en fonction de son humeur ou de ses besoins choisir d’afficher ou non ces informations à un cercle plus ou moins restreint d’amis, sur une durée plus ou moins limitée ».

Remplacez « amis » par entreprises…

« En huit ans, le service Facebook a muté d’un outil de stockage et de diffusion de données personnelles à un système d’exploitation complet de ces mêmes données. Une exploitation qui profite à Facebook, aux utilisateurs et aux acteurs tiers. »

Ce « profit »-là ne fait de mal à personne !

« Facebook a démarré avant les autres et va maintenir son avance en terme de services offerts. Sans alternative, cela conduit au milliard d’utilisateurs constatés. »

Et pourquoi pas davantage, dans un sociotope où l’abolition de l’argent ouvrira l’espace économique, écologique et social à toutes sortes d’expériences lisibles et contrôlées en temps réel !

Suite à cet article :

« C’est le cheval qui a fait la France », c’est l’éducation gratuite et obligatoire qui a mis les femmes sur un pied d’égalité avec les hommes… C’est le contrôle des naissance qui a fait la sexualité telle que nous la vivons aujourd’hui…
Une pierre dans le jardin de ceux qui imaginent que la décision de faire la désargence doit attendre que les esprits y soient prêts.


[1] Voir par exemple dans le lexique de la Désargence :

« L’hypothèse d’une abolition des profits monétaires spécule sur les capacités offertes par tous ces dispositifs pour connaître l’état des ressources et veiller à leur renouvellement. »

[2] Voir : Le Monde 07.01.2013 : http://www.lemonde.fr/idees/article/2013/01/07/les-donnees-puissance-du-futur_1813693_3232.html

[3] Chapô de l’article précité

[4] Voir : Le Monde 07.01.2013 : http://www.lemonde.fr/idees/article/2013/01/07/des-reseaux-sociaux-en-pleine-mutation_1813694_3232.html