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Entre le superbogue et la révolution prolétaire-planétaire

Extrait de La Mort de l’Argent, Denis Blondin

vendredi 4 janvier 2013, par Admin

La faisabilité de la désargence se déploie sur au moins trois plans : technique (par quoi remplacer l’argent ?), mental ou culturel (à quoi ressemblerait une pensée, une culture sans argent ?) et temporel (dans quel délais : proche ou lointains ?). Plus un, qui traverse les trois précédents et qui interroge le mode selon lequel le changement va s’opérer : à la suite d’un grand chambard extérieur, ou de quelque chose de progressif, d’interne ? De la montée en puissance d’un moyen technique, du mûrissement d’usages ou de désirs latents, empêchés, refoulés et qui tout à coup… ? Faut-il s’attendre à un « saut » comme le passage de l’eau de l’état solide à l’état liquide à 0 Celsius, ou à l’extension d’usages dont l’évidence, la logique, font système et s’imposent comme naturellement ?
Dans La Mort de l’Argent [1], Denis Blondin emprunte ces quatre pistes à la lumière des faits observés jusqu’en 2003. Depuis… Vous compléterez !

Par nature, l’argent est une réalité dont l’existence même et la survie reposent exclusivement sur cet ingrédient purement social qu’est la confiance, une confiance généralisée envers les institutions qui le créent dans le plus grand secret, qui le gèrent, le manipulent et le conservent en sécurité, qui surveillent les éléments potentiellement perturbateurs, et dont les dirigeants ont un comportement irréprochable. Il en a toujours été ainsi et les crises de confiance se sont toujours traduites par l’effondrement des monnaies, par les faillites des banques, par des crises boursières, par la chute de gouvernements, etc. Les technologies sophistiquées ont multiplié les capacités de manipulation de l’argent et ce faisant, elles ont rendu tout le système vulnérable à un nouveau type de crise de confiance. Cela a fort bien été illustré par le trop fameux et déjà presque oublié « bogue de l’an 2000 ». Un problème technique réel s’est trouvé immensément amplifié par une crise de confiance qui a pris les proportions d’une quasi-psychose mondialisée. Les évaluations des coûts occasionnés dépassent les 24000 BAMES (600 milliards de dollars), sans entraîner la moindre révolution sociale ni même de manifestations publiques ou politiques. La page a été vite tournée. Mais cet épisode illustre le fait qu’un nouvel ingrédient a été inséré dans le système global, soit la confiance dans l’infaillibilité des techniques, au même titre que la confiance dans les simples mortels qui les contrôlent. [2] Etant donné la complexité croissante de cette technologie et la complexité stable du cerveau humain, on ne peut qu’appréhender de nouveaux bogues survenant sans crier gare et provoquant des crises a posteriori plutôt que par anticipation. Mais une crise sérieuse sera toujours le résultat d’un processus mental-social, et non pas d’un incident technologique.
Dans l’éventualité où le système monétaire-financier-boursier international connaîtrait un effondrement tel qu’il serait irréparable à court terme, que pourrait-il en résulter ? L’hypothèse d’une telle mégacrise préoccupe sans doute un bon nombre de riches et de puissants, du moins dans leurs cauchemars. Elle est aussi évoquée consciemment mais on semble prendre pour acquis que le système entier pourrait être remis en fonction, et assaini du même coup, un peu comme un ordinateur que l’on fait redémarrer et qui réinstalle son système principal d’exploitation et tous ses sous-systèmes, mais sans reproduire le bogue. Mais il est tout à fait impossible d’en être assuré et il est hors de question d’en faire l’expérience. D’ailleurs, ce ne serait même pas une expérience. Quoi qu’il en soit, il vaut certainement la peine d’examiner l’hypothèse d’un non-redémarrage spontané. Que pourrait-il se produire alors ?
Bien sûr, les équipements militaires américains et britanniques seraient toujours matériellement en état de fonctionner, mais le sang aurait cessé de circuler dans les veines de leurs centres de gestion, leurs influx nerveux seraient inertes dans les nerfs de la guerre, et même le pouvoir politico-militaro-financier qui les gouverne serait aussi démuni que les rois déchus. Après tout la majorité des soldats travaillent dans l’armée pour un salaire, pour une pension. De vastes segments de l’économie de services (assurances, banques, fiducies, firmes comptables, firmes-conseils de tout acabit, etc.) seraient à court terme affectés de la même paralysie. Dans un tel contexte, à moins d’un revirement miraculeux, la suite des événements devrait conduire assez rapidement à la paralysie du réseau des relations intermultinationales et du système des grandes institutions internationales.
Il serait sans doute facile de recréer des monnaies locales mais serait-il aussi facile de redémarrer un système planétaire ? [3] Ne risquerait-on pas d’assister alors à une rapide démondialisation institutionnelle et à la reconstitution de blocs plus ou moins autonomes ? Dans une telle éventualité, l’humanité devrait attendre - peut-être pas très longtemps - qu’émerge un nouveau bloc conquérant ou une nouvelle coalition, et que s’institutionnalise un nouveau système mondialisé. J’ai évoqué ce scénario d’une démondialisation brusque et déclenchée par le haut, mais j’avoue la trouve fort peu probable. Même si des crises d’une amplitude jamais vue sont plus que probables, je pense que les humains, même des superriches un peu désemparés, conserveraient leurs capacités d’organisation et réussiraient à fignoler assez rapidement quelque chose pour empêcher leur Titanic de couler si bêtement. Au moins pour pouvoir voguer encore un peu.
Si la démondialisation subite par effondrement institutionnel me semble peu probable, elle pourrait cependant se produire sur un autre plan et de façon graduelle. Un changement graduel des institutions régies par la logique monétaire semble inimaginable, car il n’existe pas de manette de contrôle sur l’avidité, mais on peut imaginer un changement graduel dans les conditions matérielles qui rendent possible notre économie planétaire actuelle et sa rhétorique des « avantages comparatifs ». Parallèlement à la dérive institutionnelle et en partie sous son impact, notre environnement se modifie rapidement, même si nous réussissons encore à l’ignorer en grande partie. Pour le moment, l’énergie nous semble encore illimitée et à peu près gratuite. Le pétrole ne coûte pas plus cher qu’avant le premier choc pétrolier de 1973 [4] et nous le consommons comme de l’air ou de l’eau. Cela nous permet de tout transporter, plusieurs fois, d’un bout à l’autre de la planète : les matières premières, les produits finis ou semi-finis, l’énergie inépuisable, les personnels inépuisables. Cela nous permet aussi de croire que le développement technique permettra de trouver des substituts encore plus inépuisables aux matières premières et aux sources d’énergie, en plus de trouver des solutions « économiques » à tous leurs effets nocifs.
Dans l’éventualité d’un échec de cette approche, il faudrait nécessairement orienter les économies locales vers une plus grande autonomie et une plus grande diversification, autrement dit vers une certaine forme de démondialisation. Au lieu de gérer des zones de production de biens matériels étalées sur toute la planète, il faudrait produire des biens, les aliments, même les générateurs d’énergie sur une base locale plutôt que planétaire. Il faudrait restreindre la consommation des matériaux lourds qui ne seraient pas disponibles localement. Tout en continuant d’échanger certaines matières trop rares et des produits sophistiqués mais légers, nous mettrions quand même en place une économie largement démondialisée sur le plan des échanges matériels. Cela n’entraînerait pas automatiquement la mort de l’argent, ni la réduction des échanges locaux (bien au contraire), mais cela pourrait mettre en place les conditions matérielles susceptibles de modifier du tout au tout le caractère hiérarchique des institutions, qui gèrent cette organisation. Autrement dit, d’imiter un peu la structure biologique des insectes en remplaçant le cerveau central par des ganglions décentralisés et davantage autonomisés, sans rien sacrifier à la cohérence du système.
De telles perspectives nous semblent bien lointaines et bien floues. Elles ne sont ici évoquées que pour illustrer l’étendue des possibles, entre le superbogue et la révolution prolétaire-planétaire.

La Mort de l’Argent, p. 232-236

Notes

[1] Cet extrait de l’ouvrage de Denis Blondin est publié par la Désargence avec son aimable autorisation.

[2] NDRS (note des rédacteurs du site) : Ce n’est plus le cas depuis l’affaire des subprimes (2008-2009) et de la révélation d’ententes frauduleuses entre les banques, en Angleterre puis en Europe.

[3] NDRS : Si on remplace l’argent par l’informatisation des données, aucune paralysie des échanges n’est plus à craindre, l’économie des biens essentiels peut se relocaliser et la reconstitution de blocs semble exclue. La solidarité semble pouvoir jouer à fond.

[4] Rappel : ceci est écrit en 2003 au Canada.