Version imprimable de cet article Version imprimable

Autant de scénarios que de scénaristes

Extrait de La Mort de l’Argent, Denis Blondin

vendredi 4 janvier 2013, par Admin

Cet extrait du chapitre 14 de La Mort de l’Argent [1] l’énonce clairement : ceux qui s’aventurent dans l’hypothèse d’une abolition de l’argent en sont encore aux « considérations », pas aux décisions. Certains scénarios peuvent pourtant déjà être tirés de l’étude des techniques relatives à l’informatisation des données, pour saisir les modifications qu’elles induiront dans les comportements des usagers. C’est ce que font déjà les amis de la désargence. Ils le font avec les outils dont ils disposent, à partir des comportements qu’ils sont en mesure d’observer dans le cadre actuel. Sans minimiser le risque de « voir », dans ce qui existe, des « données » définitives, relevant de la nature des choses et d’une « réalité » humaine auxquelles on ne pourra jamais, jamais rien changer… Le risque, encore et toujours, de voir l’avenir dans le rétroviseur.

Pourquoi appelle-t-on richesse
la simple abondance d’argent ?

Le système-argent va-t-il s’effondrer brusquement ou donner naissance à quelque chose d’autre de façon très graduelle, à l’instar de son propre remplacement de la religion ? [2] Aucune réponse n’est disponible. Seulement des considérations. Que nous révèle le passé quant au caractère brusque ou graduel du changement de régime ? On ne peut certes pas parler d’un effondrement soudain de la parenté ou de la religion. Elles sont d’ailleurs toujours vivantes l’une et l’autre, ce qui devrait rassurer les adeptes de l’argent. Mais si la parenté, par exemple, ne s’est jamais effondrée partout à la fois et en même temps, elle s’est très souvent effondrée dans des contextes précis. Quand une petite communauté est prise d’assaut par les commerçants, les missionnaires et les frégates qui restent en deuxième ligne, on a très souvent constaté que ses propres fondements institutionnels pouvaient s’effriter en une génération environ. La substitution de l’argent à la religion a pris quelques siècles mais, dans un contexte précis, j’ai moi-même assisté à l’effondrement des institutions religieuses au Québec, à leur retrait des écoles, des hôpitaux et des services sociaux, de pair avec la désertion des églises et des séminaires. Ce qui peut s’écrouler, parfois très brusquement, ce sont des institutions sociales : un gouvernement, un empire territorial ou financier, une multinationale, une coalition, etc. Il est donc possible que même une institution internationale, telle que l’ONU et le FMI, puisse s’écrouler assez subitement. L’argent étant une réalité multiforme, comme la religion ou la parenté, il est tout à fait impossible que, globalement, il disparaisse rapidement [3] ; il n’est cependant pas si difficile d’imaginer l’effondrement de ses institutions centrales, y compris le système monétaire international, le réseau des Bourses et le montage financier des dettes extérieures.
Que la forme du changement soit brusque ou graduelle, c’est à l’échelle des rapports internationaux que l’essentiel devra se jouer. Sur le plan local, on peut toujours imaginer une marginalisation graduelle de l’argent, soit dans certains cercles de la société, soit dans certaines sphères d’activité. Les cartes d’assurance-maladie « paient » très bien nos soins de santé et d’autres magies similaires pourraient payer divers autres biens ou services, si le coût de la bureaucratisation ne devient pas prohibitif. Les salaires et les profits pourraient bien être remplacés par d’autres formes de récompenses. J’ai évoqué plus haut le plaisir accru de l’individu qui poursuit directement ses propres objectifs plutôt que des moyens détournés vers l’argent. Ce réalignement du « travail » ou des efforts individuels constituerait en même temps une complète transformation de la société.
Imaginons un instant que les gens n’auraient plus à travailler pour obtenir de l’argent et tout ce qui vient avec, parce que leurs besoins de base seraient garantis autrement qu’avec l’argent et que l’argent ne serait même plus disponible comme moyen d’obtenir des biens et des privilèges enviés par les autres. Est-ce que tous les athlètes et sportifs cesseraient de se passionner pour leur sport ? Et les artistes, les chercheurs ou les auteurs cesseraient-ils de se passionner pour leur art, leur domaine de recherche ou la création de leurs œuvres ? Les ingénieurs perdraient-ils tout intérêt pour les différentes technologies qui les fascinent ? Les cuisiniers et les concepteurs de vêtements n’auraient-ils plus du tout envie de concevoir des plats délicieux ou des vêtements élégants ou sexy ? Ne resterait-il aucun professeur enthousiasmé par la pédagogie ou par son domaine d’enseignement, aucun journaliste captivé par le monde de l’information ? Quant aux gens qui font pousser des légumes, qui construisent des maisons ou conduisent des autobus, n’en resteraient-ils pas quelques uns qui seraient prêts à le faire, au moins à une certaine échelle ? Chacun d’eux passerait « au travail » moins d’heures qu’il ne le fait maintenant, beaucoup d’entre eux pourraient aussi consacrer une partie de leur temps à cultiver la terre, à construire des maisons, à conduire des autobus ou des bateaux. La polyvalence des humains est bien plus grande que ce qu’en laisse paraître notre organisation actuelle du travail. Bien sûr, il est facile d’imaginer un certain nombre de tâches actuellement effectuées pour un salaire, et que fort peu de gens auraient le goût d’assumer pour le simple plaisir de la chose. Un bon nombre de ces tâches pourraient être abandonnées et celles qui resteraient devraient forcément être assumées collectivement, dans la mesure de leur utilité sociale, sur la base d’une certaine forme d’institutionnalisation - la corvée, l’alternance, l’échange de services moins agréables contre d’autres types de privilèges, etc. Dans beaucoup de domaines, on risquerait même d’assister à une offre de services dépassant largement la demande, comme c’est parfois le cas dans certaines organisations de bénévoles.
Peut-on parler d’une complète utopie en imaginant ce portrait d’une société alimentée par autre chose que l’argent et, en quelque sorte, autorégulée par les mécanismes d’une sorte de marché sans argent ? Un tel modèle de société est-il plus utopique que celui du « marché », qui sert actuellement à justifier nos principales institutions ? Rien d’autre que l’expérimentation ne permet de l’affirmer, et nous sommes en train d’expérimenter le modèle monétaire « libéral ». Si sa faillite se confirme, il faudra bien en essayer un autre. Jusqu’à un certain point, plusieurs secteurs de notre société sont déjà en train d’expérimenter des alternatives. Malgré toutes les conquêtes de l’argent, l’espace du don [4] n’a jamais été totalement évacué et de nouveaux espaces sont apparus. Le vieillissement de la population et l’accession d’un pourcentage croissant de gens à des retraites souvent anticipées pourraient accélérer cette exploration de nouveaux rapports sociaux plus significatifs. Même si, au plan institutionnel, le développement du bénévolat ou d’autres rapports sociaux analogues ne remet pas plus en cause le système social monétaire que ne l’a fait la longue tradition de la « charité », il pourrait cependant fournir un important ingrédient de changement en tant que modèle culturel, surtout s’il implique une portion élargie de la société riche.
Un scénario de repli graduel du régime monétaire n’est pas plus impensable que la réalité de son envahissement progressif de la vie sociale. Rien ne prouve que les choses iront dans cette direction, mais si cela s’avère, le changement graduel est imaginable. Au plan international, là où triomphe présentement la « mondialisation », il en va tout autrement. Comment imaginer que des multinationales ou des gouvernements deviennent graduellement moins voraces ou moins ambitieux ? S’il est difficile d’imaginer autre chose que des ajustements mineurs pour faire durer le jeu, divers scénarios sont imaginables pour mener à un changement brusque.

La Mort de l’Argent, p. 223-227
Lire la suite de ce texte : Superbogue ou insurrection ?

Notes

[1] Cet extrait de l’ouvrage de Denis Blondin est publié par la Désargence avec son aimable autorisation.

[2] NDRS (note des rédacteurs du site) : A l’instar, en d’autres termes, de la façon dont il a lui-même remplacé la religion. Interprétation confirmée quelques lignes plus bas et l’extrait du même ouvrage (p.13-17) qui figure dans cette rubrique sous le titre Un programme de recherches.

[3] NDRS : La perspective évoquée dans la phrase qui suit semble déjà tempérer cette affirmation. Rappelons que La Mort de l’Argent date de 2003. La montée en puissance de l’informatisation des données n’était en règle générale pas encore pensée comme constituant un nouveau système de « prise en compte » du réel et qu’elle était déjà entré en force dans la comptabilité « matière » des entreprises et le fichage ADN.

[4] Sur cette facette souvent ignorée de notre société, on peut consulter avec profit les travaux de Jacques T. Godbout, notamment : l’Esprit du don, La Découverte, 2000.