Version imprimable de cet article Version imprimable

LEXIQUE de la Désargence

vendredi 20 avril 2012, par Admin

A titre provisoire, ont été réunis ci-après les premiers articles correspondant aux renvois qui figurent dans le premier « tiroir » de l’Argumentaire pour un sociotope sans argent (après les gloses en couleur). Ils se succèdent dans l’ordre où ils arrivent dans le texte et non dans l’ordre alphabétique.

Dans cet ordre, chacun d’eux est influencé par le précédent et anticipe parfois sur le contenu du suivant. Leur lecture en continu restitue l’unité d’une hypothèse dont les thèses secondaires et subsidiaires défient le résumé linéaire.

Par la suite, tous les articles seront classés par ordre alphabétique. Il est probable qu’aux articles complétant l’Argumentaire d’autres viendront s’ajouter, qui n’y auront pas été « appelés » en notes.

Liste alphabétique (en italique ceux qui sont déjà traités)… à compléter !

argent . artificialisation. autorité. banques. bien commun. bricolage. capacités. codes-barres. chômage. comptabilité matière. contrôle social . concession. courses et rallyes auto. création d’entreprises. décroissance. défaussement / se défausser sur . démocratie. dette. don. éducation. expérience. expérienciation. fétichisation. fichage. générosité. Guyau. informatisation des données. liberté d’entreprise logement. majoritarisme. organisation du travail. paradigme monétariste paresse. papillonnage. propriété . recherche. relocalisation. résidences secondaires. responsabilité . sources. spéculation . travail. travailleur. transparence. transversalité des opérations. usages. usologie. valeurs

GUYAU Jean-Marie (1854-1888)

Dans son ouvrage au contenu méconnu (car il s’agit de sociologie) mais au titre célèbre, Une morale sans obligation ni sanction , Guyau insiste sur le fait que « pouvoir » toujours « précède devoir ». L’énoncé du « devoir » est en prise directe sur le sentiment de pouvoir. Il y reviendra dans un ouvrage posthume sur l’éducation.
La notion de « devoir » n’a de chances d’être effective qu’à condition que le « pouvoir » de l’appliquer existe. Des « pouvoirs » peuvent néanmoins se dessiner, qu’aucun cadre « moral » n’a prévu, et qui le font craquer). Ces pouvoirs n’attendent pas d’être parfaits pour se manifester, d’une manière parfois surprenante.
On peut distinguer deux cas : les pouvoirs naturels et culturels. [N.B. Les illustrations qui suivent ne sont pas chez Guyau.]
Quoiqu’il ne sache encore marcher, l’enfant s’écarte des bras de sa mère. Il se le « doit » sans bien le « savoir » lui-même. Il en va de même lors de l’apparition de la sexualité. Nous nous « devons » d’enquêter sur ses usages bien avant de les choisir ou qu’il ne nous choisissent. L’exploration des possibilités précède celle des « devoirs » ou contraintes qui vont l’encadrer.
Dans de nombreux cas, les frémissements d’un pouvoir nouveau apparaissent par saturation d’un pouvoir existant. Celui-ci devient comme « trop facile ». L’autorité des machines qui y participent, des principes sur lesquels il s’appuie, de ceux qui l’enseignent, apparaît comme limitative. Entourés de toutes sortes d’appareils à reproduire des sons, nous imaginons de faire silence. Le postulat d’Euclide finit par paraître lointain. Les pouvoirs promis par l’instruction sont si bien gérés qu’ils étouffent. La démocratie électoraliste est si bien rodée et ses effets si bien connus qu’on cesse de voter.
Aucun « pouvoir » n’est encore disponible, sauf de révolte (devoir de révolte ? ), de fuite (cf Eloge de la fuite , de Laborit, Eloge de la folie par Erasme). Il se cherche, invente des formes, vite taxées de « modes », d’une manière intuitive plus que réfléchie. Elles finissent par constituer un corpus de pouvoirs qui luttent contre les pouvoirs déjà actualisés. Des exemples de cette lutte abondent dans les milieux « alternatifs ».
La montée en puissance de l’informatique, de l’informatisation des données, des « codes-barres », institue des pouvoirs nouveaux qui déplacent ou remplacent les anciens pour accomplir d’une manière simplifiée les mêmes fonctions ou en intègrent plusieurs. Elle a de ce fait encore accru les contradictions et accéléré le passage à la limite où ces fonctions se retournent contre les usagers. La captation du pouvoir informatique par les contraintes de l’argent aboutit à des miracles jonchés de catastrophes. Dans notre hypothèse de travail : la possibilité de libérer l’informatique, comme le reste, des contraintes monétaires, induit le devoir d’essayer.

argent

Remarque préalable : il est aujourd’hui avéré qu’au rythme sur lequel nous tirons parti des ressources naturelles celles-ci ne peuvent se renouveler à temps. La comptabilité tenue sous forme monétaire est incapable de prendre en compte cette réalité ou ne le fait qu’en chiffrant les dégâts et en cherchant comment abonder les fonds pour les payer.
L’idée s’impose donc d’une économie fondée sur les ressources. Comment ?
Deux hypothèses se présentent.
La première, d’abolir les profits monétaires. On chiffre les produits et services disponibles au terme d’une certaine période. On fait le total et distribue la somme aux usagers. Tout ce qui est produit peut être acheté. A charge pour eux de renouveler les produits et service en fonction de l’usage qu’ils en ont et non plus des profits qu’il faut en faire sur un marché aléatoire. C’est l’hypothèse formulée par « l’économie distributive » quelques années avant la guerre de 1939-45. PROSPER a contribué à la faire connaître et discuter. Il en a montré les difficultés (planisme d’Etat, risque de hiérarchiser les revenus) qui sont exposés à l’article correspondant (« distributisme historique ») et au début de la seconde partie de l’Argumentaire .
La seconde hypothèse tire parti d’une technique en expansion constante : l’informatisation des données, déjà visible aujourd’hui sous la forme de codes-barres. Cette technique permet d’abolir l’usage de l’argent et de suivre au plus près le renouvellement des ressources. Ses avantages sociaux et politiques font l’objet de l’Argumentaire et du présent Lexique .
Dans la perspective d’une abolition de la monnaie, et en dépit de la vigueur de ses attaques, les remarques qui suivent n’ont plus guère d’intérêt qu’historique.

Le principe général de l’usage de l’argent est de réduire tout objet ou service à une évaluation chiffrée, concrétisée par un instrument d’équivalence, appelé monnaie, sous-jacent à « l’échange » (sans cet instrument, on en reste au troc).
La réduction d’un objet ou service à une évaluation et la création standardisée du substitut, ou monnaie, qui chiffre ou « objective » cette évaluation, a quatre effets fondateurs du modèle ou paradigme économique et social actuel.

1. Le substitut s’étant généralisé sous la forme de monnaie, et cette « forme » étant accumulable, le constat s’impose : l’argent est capitaliste par construction. [Sauf dans un cas, un seul, dont le distributisme a fait la promotion. La monnaie est émise sans intérêt, en proportion des biens et services disponibles, distribuée aux travailleurs, et s’annule au moment de l’achat. V. monnaie distributive ou monnaie de compte].

Tout anticapitaliste déclaré qui oublie ce fait est donc assis sur la branche qu’en principe il prétend scier. S’il avait la ferme intention d’abattre le capitalisme, il devrait immédiatement viser l’éradication de l’argent. Le préfixe « anti » n’est dans ce cas comme dans beaucoup d’autres qu’une ruse verbale qui permet de s’arranger de ce qu’on dénonce - la mainmise d’une oligarchie sur la démocratie, la focalisation sur les profits, etc.. Cet « arrangement » tisse et trame la partie « constructive » du programme de l’« anticapitaliste ». Ainsi propose-t-il « une redistribution plus juste » des profits monétaires, des profits qu’il faut donc commencer par faire, sous l’égide des entrepreneurs ou de l’Etat. Des profits qui prolongeront les dégâts sociaux et écologiques du paradigme monétariste, et ceci même si les produits et services dont on tire un profit monétaire diminuent l’amplitude des dégâts (ce qui reste à démontrer).

2. L’argent est spéculatif par construction.
Dans cette construction il faut distinguer l’usage du substitut choisi de l’appréciation chiffrée (prix).

2. 1. L’usage même du substitut choisi est spéculatif par construction.
Ce que cette construction a de spéculatif s’observe ici sous deux angles. Celui de la pluralité des substituts et celui des taux de prêt à intérêt.
Certaines monnaies s’imposent comme « monnaie de référence ». Elles sont « fortes » ou « faibles ». Les variations de leurs cours permettent d’engranger des bénéfices considérables.
Le taux des prêts à intérêt est variable. Pour l’établir, l’organisme prêteur spécule sur la capacité de l’emprunteur de faire croître le capital emprunté par des profits monétaires.

Les bifaces ont servi de monnaie en raison de leurs avantages matériels, pratiques, directs. Les ateliers préhistoriques de fabrication de bifaces « misaient » sur ce qu’ils tenaient pour définitif, à savoir qu’il n’y aurait rien de plus coupant et de plus utile (le biface est le couteau de poche de l’époque ; on lui attribue des trépanations !). Le pari a tenu jusqu’à l’âge de bronze. La pièce de métal « misait » quant à elle sur la facilité de son façonnage, la réutilisation possible de sa matière, l’identité des pièces. L’usage de l’or a « spéculé » sur ses qualités techniques supérieures et sa relative rareté. L’usage du billet à ordre et de la monnaie papier a spéculé sur des avantages nouveaux, détrônés par la monnaie « émise d’un trait de plume » ou scripturale.
L’usage des codes à barres a parié que leurs avantages supérieurs (indiquer les prix et assurer le suivi des articles) allaient immanquablement les répandre. Passons sur les profits consécutifs à la mise sur le marché d’appareils pour les imprimer et les lire. Ils sont en voie de remplacement par de nouveaux dispositifs comportant un nombre d’indications pratiquement infini.
On observera que le code ne constitue pas une possession au même titre qu’un billet de banque. La puissance qu’il apporte (par l’information qu’il contient) est d’un tout autre ordre. Elle ne peut être ramené à l’ordre commun, celui de la domination, qu’à condition de faire intervenir l’argent.
A notre connaissance c’est le premier cas de cette sorte dans l’histoire. L’informatisation des données, dans une économie libérée des profits, permet de toute évidence encore de « spéculer » sur la cadence du renouvellement et donc d’entraîner telles décisions plutôt que d’autres, mais la spéculation s’en tient alors strictement à l’objet de la spéculation : le renouvellement, pas le profit.

2.2. L’évaluation (le prix, exprimé en argent) est spéculative par construction.
C’est ce qu’oublient ceux qui prétendent combattre la spéculation mais ne proposent pas d’éradiquer les prix et « exigent » qu’ils soient « plus justes ». Les prix spéculent sur l’abondance et la rareté, l’offre et la demande et autres paramètres qui ne joueraient pas cet office spéculatif précis (établir des prix) si le chiffrage en argent ne s’imposait pas.

3. L’argent est hallucinatoire par construction.
L’argent crée une réalité seconde, qui se substitue à la chose. Le qualificatif « hallucinatoire » paraîtra excessif. Mais l’« abstraction » à laquelle conduit ou que constitue l’évaluation monétaire, la réduction de toute chose à un prix, ne dit pas suffisamment que le prix en vient à se substituer à la réalité des choses et l’irréalise.
Déjà dans le cas de l’or, la valeur du support monétaire de l’échange donne son prix (la possibilité de le convertir en or) à la chose. Quand ce support n’est plus matériel, c’est directement la hauteur du prix. Dans une société régie par l’argent, le prix en vient à déterminer l’usage. Plus il est élevé, plus il valorise, sacralise l’usage. La « vérité des prix » ne fait et ne fera jamais qu’un mirage consécutif aux conditions d’appréciation du moment (les choses comme les personnes se mirent, s’admirent, dans leur « prix »). Elle constitue une « possession » au sens « possédé par un esprit ». Cf Harpagon, possédé par sa cassette. Les marchés, dit-on, sont « irrationnels ». L’adjectif qui revient le plus souvent quand on apprend la hauteur des stocks options et les salaires des grands PDG est « hallucinant ».

D’une manière toute technique, les contraintes liées à l’appréciation marchande, l’arithmétique à laquelle les prix sont soumis ou qu’ils autorisent (addition, soustraction, pourcentages, mise en colonnes débit/crédit) passent avant la matérialité et surtout la singularité des choses. Les prix hallucinent les choses à travers leurs potentialités marchandes comme une drogue hallucine la réalité à partir des potentialités émotionnelles qu’elle dégage.

4. L’argent est anti-démocratique par construction.
Ayant pour notre part défini l’idéal démocratique par la maîtrise de leurs usages par les usagers, force nous est de reconnaître ce qu’il y d’affabulatoire dans l’égalité ou confusion « économie de marché » / « démocratie ». Sous le règne ou la colonisation du Marché, ce sont les contraintes de profit, de rentabilité, de croissance, de redistribution, de crédit, qui décident du maintien, du remplacement, de l’invention des usages dont la maîtrise échappe donc aux usagers. c’est l’argent.
La montée en puissance de l’économie de marché a certes été contemporaine de la montée en puissance de l’idée de démocratie, mais celle-ci n’a jusqu’à présent produit qu’un fantôme, celui d’un Etat où les décisions sont prises à la majorité des voix. Sous les habits de ce fantôme, et en les renouvelant, les adaptant sous toutes les latitudes, le totalitarisme de l’argent a constamment progressé.
Contrairement à la légende, le stalinisme et l’hitlérisme ont été non pas des formes politiques opposées à l’économie de marché mais des réformes destinées à réaliser ce qu’il exige : empêcher toute forme de maîtrise de leurs usages par les usagers pour la confier au comité central ou au Chef [comme le remarque déjà Polanyi dans La grande transformation p. 405). Cet empêchement dépend aujourd’hui des agences de notation, agissant en représentantes d’un Marché dont le centre est partout et la circonférence nulle part. La crise de la démocratie n’en fait une que parce que « les démocrates », tout en dénonçant l’oligarchie, n’ont jamais cessé d’identifier la capacité de décider à celle d’acheter.

Les quatre points ci-dessus n’épuisent pas la liste des méfaits « par construction » de l’argent. Nous aurions pu choisir d’autres entrées. Il sera facile de vérifier, par exemple, que l’usage de l’argent se fait nécessairement injuste, injurieux, dominateur (dominatif ?), instrument de contrôle social, tout cela « par construction », à l’image du marteau qui voit tout sous forme de clous (cf aussi la formule de Mac Luhan : « le média est le message »).
L’insistant « par construction » s’explique par notre volonté d’en finir avec la mise en spectacle des méfaits de l’argent par une analyse des propriétés de sa construction, qui conduisent et reconduisent comme autant de fatalités « le capitalisme », « la spéculation », « la quête du profit », « le mépris des peuples », et autres figures de rhétorique « anti »-capitaliste.
De deux choses l’une. Ou bien donner indéfiniment les méfaits de l’argent en spectacle pour les dénoncer, s’en indigner, faire vibrer les foules « contre », et au final se réjouir de la moindre réforme et collaborer. Ou bien vous emparer de la possibilité d’abolir son usage comme nous pouvons le faire aujourd’hui, autrement que dans les coins ou par le biais d’alternatives mesquines : retourner le regard de la scène vers la sortie.

paradigme monétariste

En 2009 déjà, au moment de la crise dite des « subprimes » et donc avant que la crise monétaire grecque n’apparaisse (et l’étendue des fautes monétaires des gouvernants), quelques commentateurs parlèrent de « crise systémique » et enchaînèrent sur la possibilité, voire l’urgence d’un « changement de paradigme » - de modèle économique.
De loin en loin, en marge des considérations monétaires, les vocables « paradigme » et « modèle » s’agrègent à des considérations de caractère moral dénonçant l’imprudence, la cupidité, l’égoïsme. « La crise » y est traitée comme une crise de foie, après laquelle on devrait se montrer « plus » sobre, « moins » fêtard, etc.

L’abolition de l’argent, et donc de la condition monétaire, rompt avec les objurgations en « plus » et « moins » qui ont plutôt pour effet d’encourager à les braver qu’à s’abstenir. Elle englobe le renversement prévu par Marx (s’emparer des moyens de production). Elle signe la fin d’un ensemble d’usages dont l’expérience a été largement cachée à ses expérimentateurs mêmes et spéculé plusieurs millénaires durant sur son caractère irréversible, définitif.

spéculation

Spéculer est coextensif à toute intelligence engagée dans l’établissement des données matérielles et des actes qui leur sont le plus adaptés. Les données sont vécues, reconnues comme telles en « tablant », à mesure de leur enregistrement, sur leur reproductibilité (constitutive du sentiment de leur durée et de celui qu’elle sont), et donc en vérifiant continuellement leur existence et l’usage qui est habituellement fait de leurs propriétés. Cet usage lui-même spécule sur cette vérification, il expériencie les conditions dans lesquelles elles apparaissent comme « données » - étant données.
Ainsi se constituent, génèrent, d’une manière toute spontanée, des manières de faire ou usages (institués pour durer, spéculant sur leur durée : toute économie, morale ou politique, commence par là !). Le terme de spéculation semble exagéré lorsqu’une expérience (l’expérience d’un certain usage ou ensemble d’usages) s’étend sur des milliers d’années. Tout usage n’en constitue pas moins un choix qui parie sur son succès, sa capacité d’être recommencée avec des effets positifs, et donc sa durée.
Intelligérer, spéculer, expériencier, sont synonymes et s’appliquent à la recherche de nourriture, d’abri, de solidarité, d’aide machinique - et d’argent ! L’usage de l’argent, réservé aux usagers du genre humain (comme celui du soin des morts), applique la spéculation monétaire à tous les étages et recoins du milieu particulier qu’il nous a créé.
Cette application est d’une facilité redoutable, toute chose pouvant être achetée si on en a les moyens. Chacun sait que si l’argent ne fait pas le bonheur, il y contribue, comme il contribue à l’éducation et au crime. Les usages sont « vus » au filtre des dépenses monétaires qu’ils impliquent pour les créer ou les entretenir. Nous en sommes au point où aucune qualité ou capacité ne peut être connue ou reconnue si elle n’entre pas dans un calcul monétaire. « La pureté de l’eau » est restée de l’ordre des mondanités jusqu’à ce qu’elle se vende. La capacité des abeilles à féconder les fleurs n’est reconnue que depuis qu’elles sont menacées et qu’il va falloir effectuer leur polinisation à grands frais. Toute activité est contrainte par l’argent et ne trouve sa solution qu’en rapport avec son usage (ce qui revient à éponger les méfaits de l’alcoolisme par l’alcool). Le discours de la gratuité, du don, qui pourtant s’y oppose avec force, est déterminé par cela même à quoi il s’oppose et n’en est donc actuellement encore qu’un sous-produit.

comptabilité matière

Synonyme de gestion des stocks. Les objets, matériaux, marchandises disponibles ne sont pas gérés de la même façon selon leur nature et les usages auxquels ils sont associés. Leur gestion intègre des soucis de protection (coffres, réfrigérateurs), de renouvelabilité (pièces détachées, ou produits alimentaires), mais aussi de cours marchand et d’usage (inutile de conserver ce qui ne sert plus, sauf à le mettre en vitrine dans un musée). Les opérations conduites pendant la redoutée période des inventaires ont été considérablement simplifiés depuis l’introduction des codes-barres, qui s’est traduite par une diminution de 3% des prix [d’après Pierre Georget, Code à barres, Berg International 2008].

informatisation des données

Les codes-barres sont devenus le symbole de l’informatisation des données. Ceux dont nous nous servons sont déjà en voie de remplacement par des dispositifs qui permettent de prendre en compte une quantité quasiment infinie d’indications.
L’ancêtre des codes-barres est la carte perforée, inventée par le statisticien Herman Hollerith, déjà été utilisée pour le recensement américain réalisé en 1890.
Le traitement statistique autorise des corrélations qui « transforment les chiffres en intelligence » (on les fait « parler »). L’enregistrement des données sur des supports infiniment plus accueillants et le développement des logiciels de data mining (fouilles de données) font aujourd’hui rêver d’une planète totalement recensée et où toutes les corrélations pourraient être prises en compte.
En 2010, IBM réalise un nouveau record : la validation de neuf térabits [1 térabit = mille milliards] de données en moins de vingt minutes. Le logiciel Websphere Sensor Events est capable de tirer l’analyse décisionnelle et événementielle des données récupérés par de multiples capteurs RFID ou GPS. De nouvelles technologies comme le Stream Computing permettent d’analyser les données en mouvement et de les corréler [Emprunts à Frédéric Gaillard & Pièces et Mains d’œuvre, L’Industrie de la contrainte , L’Echappée 2011].

L’hypothèse d’une abolition des profits monétaires spécule sur les capacités offertes par tous ces dispositifs pour connaître l’état des ressources et veiller à leur renouvellement. De là à identifier son projet à celui d’une société de haute surveillance, il n’y a qu’un pas, qui dispense de s’interroger sur le panoptisme insidieux et déjà très actif qu’introduit l’usage de l’argent (on sait tout sur vous rien qu’en consultant vos dépenses).
Dénoncer la montée en puissance de « l’esprit panoptique » sans s’interroger sur les raisons monétaires de son succès non seulement n’a aucun effet sur ses redoutables progrès (cause toujours) mais il abandonne les usagers à l’assujettissement aux profits monétaires et s’en fait donc objectivement complice.
L’abolition de l’argent met fin à cette collaboration.

L’informatisation des données est décrite comme « le minerai » d’une usine à gouverner. « Des milliards de données collectées partout en permanence, dans un filet électronique aux fines mailles, « raclent nos vies comme les filets des chalutiers industriels les fonds marins ». Certes, mais la collecte de ce « minerai » peut servir aussi bien à une gestion tournée vers la croissance des profits monétaires qu’à une gestion démonétisée des ressources matérielles et humaines.

contrôle social

L’argent est un puissant instrument, voire l’instrument privilégié, du contrôle social, de la carotte et du bâton. Il s’immisce dans tous les autres (dans le contrôle religieux, électoral, éducatif, policier, judiciaire) ou les coiffe (la banque ne crédite que les productions qui rapportent, les agences de notation dictent leurs choix aux parlements).
L’argent détermine la typologie des riches, pauvres, classes moyennes, montantes, laborieuses, dangereuses. Les individus et groupes sociaux sont observés à travers leur capacité de manœuvre en terrain monétaire (mouvant). L’argent établit la hauteur sociale des personnes, i.e. leur puissance et sécurité relative. Le comportement de chacun, riche ou SDF, est codé - et décodé - par l’usage qu’il fait de « son » argent (que cet usage fait de « lui »). L’impôt, le crédit, le financement des partis, participent de ce codage. Le choix des études et des carrières est en grande partie commandée par le souci de gagner de l’argent facilement, beaucoup, d’une manière assurée, tranquille ou excitante - risquée.
L’usage de toute chose étant indexé sur l’argent, c’est à travers l’argent que l’usager évalue ses propres capacités de contrôle des contraintes sociale. Cette forme d’introjection est largement négligée par les psychologues. L’argent permet ou non d’acheter, d’anticiper, etc. L’usager accède au statut de sujet social à travers l’usage de l’argent, comme au statut de citoyen à travers le bulletin de vote. Ces deux assujettissements sont encore aujourd’hui deux points aveugles de la démocratie, où les décisions sont soumises à des calculs monétaires. La liberté que nous devons à l’argent (comme à l’électoralisme) est une liberté sous condition.
L’argent n’est pas seulement un instrument de contrôle social. Il est aussi un instrument de contrôle épistémologique. Kant (que puis-je connaître, que dois-je faire) a oublié l’usage des catégories monétaires. [Alfred Rethel-Sohn le rappelle dans La pensée-marchandise , Croquant 2010, préface d’Anselm Jappe].

Une fois compris que « l’argent contrôle tout » et que ce « tout » survivra à l’abolition de l’argent, comment ledit « tout » sera-t-il contrôlé sans lui ? L’informatisation des données ne règle pas à elle seule l’ensemble des questions : quelles données choisir, comment organiser leur utilisation, dans quel esprit ?
La condition monétaire étant abolie, la notion que chacun a de soi et de ce qu’il « cherche dans la vie », la façon de « faire société » entre usagers humains et avec la planète devront se reconstruire sur de tout autres bases. Les railleries provoquées par l’hypothèse d’une abolition de la monnaie doivent donc être écoutées avec respect : elles expriment la panique causée par l’écroulement de tout un ensemble de contraintes qui faisaient « tenir debout » - ou couché ?

liberté d’entreprise

Fréquenter les entrepreneurs expose à écouter leurs lamentations et colères au sujet des obstacles qui parsèment leur chemin et dénaturent leurs justes efforts. Des exigences du fisc à celles des actionnaires en passant par celles des syndicats, des employés, de Bruxelles, des écolos, de la concurrence, du marché, un vaste complot s’organise, qui met des bâtons dans les roues de leurs bons et loyaux profits.
Ne nous moquons pas : faire des profits monétaires constitue la pièce essentielle du dispositif économique actuel. Ils sont, rappelons-le, redistribués dans trois caisses : 1. celle des intérêts versés aux banques, des dividendes aux actionnaires, des investissements, 2. celle de l’Etat, qui en fait du service public, 3. celle des salariés, qui les remettent au pot par leurs achats. Notre quotidien dépend de leur niveau, de leur croissance. S’ils ne sont pas au rendez-vous, les entreprises abandonnent les productions les moins rentables et licencient, l’Etat s’endette pour assurer son service jusqu’au moment où lui non plus n’en peut plus. Et les salariés sont les dindons de la farce.
Dans les récriminations des entrepreneurs figure en bonne place « l’argent facile ». Les profits réalisés par l’économie réelle ne font qu’un petit cinquième de ceux qu’assure la spéculation boursière et financière. Un bon trader rapporte en une journée ce qu’un entrepreneur peine à ramasser en dix ans, et n’a pas, lui, les services sociaux, médicaux et tout le bazar des règlements sur le dos. Ses frais d’investissement ? Limités à un bon ordinateur et quelques téléphones…
Profitez d’un petit trou dans l’énoncé des plaintes : et alors, la liberté d’entreprise ?
La formule faisait autrefois pièce au soviétisme. Elle se perd ? Hélas, pour être libre, il faut que l’entreprise fasse des profits, et suffisants, mais les concurrents…, les importations…, l’Etat…
- Et si vous ne deviez plus faire des profits… ?
Après un petit moment de surprise, M. le Patron redevient alors un monsieur comme vous. Ah ! il en ferait des choses, et qui durent, et de qualité, même pour des produits courants. Il créerait sans devoir se demander si ça va faire un retour suffisant sur l’investissement. Il serait attentif à la sécurité et l’environnement et on ne devrait plus payer des espèces de flics armés de piles de règlements qui se contredisent. Il serait plus calme avec les employés. Il n’y en aurait d’ailleurs plus : tous associés au projet, tous sur le pont, et personne ne jalouserait plus les profits de personne ! Il serait… Un libre entrepreneur, voilà. Comme chacun de nous, aux prises avec des choix fondamentaux (contre quoi échangeons-nous notre temps de vie ?) que l’usage de l’argent nous interdit de regarder en face (dont il nous distrait).

propriété

Quand un droit sur X ou appropriation s’achète, entretenir cette « propriété » et la faire prospérer s’achète aussi. Au péril de cette propriété, s’il le faut. Voir les dégâts de la modernisation-rentabilisation.
Dénoncer « la » propriété - facile ! Mais pourquoi la dénoncer ? Qu’un bonhomme clôture son champ et dise « ceci est à moi », en quoi est-ce gênant ? Parce que cette appropriation en entraîne une chaîne d’autres, comme celle du travail d’autrui et des ressources naturelles et mécaniques (cf « la propriété des moyens de production »). Mais elle y trouve ses limites. Les exploités se rebiffent et la planète aussi. La clôture appropriative doit donc se barbeler de prudence. Plus elle se fait conquérante, plus elle se fait vulnérable, contre-productive. On dirait que l’environnement se venge. Surgit alors l’enchanteur « principe de responsabilité », dont l’application, dans un espace monétairement profitabilisé, doit trouver les sous et ruser entre assurances et amendes. Dans tous les cas où les sous acquittent votre responsabilité, inutile de la grossir au-delà de vos moyens.

Certaines appropriations ne s’achètent pas. Le territoire d’une espèce, d’une nation, les petits, les accompagnants mâles et femelles, les identités, les genres, la citoyenneté. Elles déterminent elles aussi des droits. Des « droits propres » difficiles à définir, dont la reconnaissance et le fonctionnement sont largement régis par les moyens monétaires (éducation des enfants, dépendance réciproque des époux, protection due aux citoyens). Les choses sans prix sont tôt tard rattrapées par les prix.

responsabilité

Nombre d’objections faites à l’abolition de l’argent gravitent autour de l’idée qu’il « responsabilise » les usagers. Dans le cadre actuel, elle est imparable, puisque vous ne pouvez rien faire qui n’implique que vous en avez ou en aurez. L’argent fait dépendre la responsabilité des usagers, en étendue ou en qualité, sur les objets comme sur les projets, du prix qu’ils peuvent les acheter - y mettre.
Dans une société sans agent, qui donc nous dispenserait de « faire attention à l’argent », notre attention sera motivée exclusivement par la conservation, l’entretien, les investissements nécessaires à l’usage que nous avons ou faisons de ce qui nous constitue pour chacun de nous « un propre ». Nous verrons ce qui cloche, où ça s’use, qu’il va falloir réparer, etc., et le verrions d’autant plus vite que nous pourrions y parer sans attendre. Cette attention primera. Nous aurons directement accès aux moyens d’assurer la conservation, l’entretien, etc. et ne ferions plus les choses « à moitié », et ceci dès leur conception. Dans un monde sans argent, la responsabilité ne devra plus être continuellement nommée (pas plus que nombre d’autres valeurs qui n’existent que lorsqu’elles sont menacées). Elle s’exercera spontanément et les sociologues ne s’opposeront plus en deux camps : ceux qui privilégient l’observation de l’individu naturellement calculateur (en oubliant que ses calculs sont largement inspirés par les contraintes monétaires) et ceux qui privilégient l’observation de l’individu naturellement donateur (et oublient qu’il doit en trouver les moyens monétaires ou ne doit ce « naturel » qu’aux dégâts de la condition monétaire, à laquelle il collabore en les épongeant).

Le concept de responsabilité fait usage de trois entrées ou capacités : 1. celle de régir (« d’une manière responsable ») l’ensemble de ses appropriations matérielles et entrepreneuriales (achetées ou non, où nous ferons entrer sa situation de père ou mère), 2. celle de s’intégrer à un ensemble d’usages reconnus un moment donné (de s’en « porter responsable », dans la rue comme au travail), 3. celle d’améliorer les conditions d’usage ou en créer de nouvelles (responsabilité correctrice et anticipative).
La réunion de ces trois capacités hante le projet politique. Elle ne peut être assurée pleinement et entièrement et offerte à tous dans le cadre monétaire. Le sentiment d’injustice sociale qui hante tout projet politique procède de cette impossibilité. Les riches sont les mieux lotis pour l’exercer : ils n’hésitent pas à s’approprier des biens matériels, peuvent pousser les enfants dans leurs études, fixent les usages par lesquels l’ensemble de la société doit passer et créent des fondations réparatrices.

défaussement, se défausser sur.

Dans un sociotope monétarisé la contrainte sociale première est d’avoir, de faire ou d’économiser l’argent. Quelles que soient les raisons que nous avons d’entreprendre et de persévérer, elles trouvent toujours une justification, même si ce n’est pas la seule, dans l’usage qu’elles font de l’argent. Nous nous défaussons continuellement sur lui pour agir comme nous agissons.
Au premier degré, celui de chacun des usagers du sociotope argentique : avons-nous « assez » - d’argent. N’avons-nous, n’allons-nous pas trop dépenser, combien ça va coûter de nous défausser sur d’autres pour le faire ? De déléguer le boulot moyennant finances… Le deuxième degré est tout professionnel : c’est celui des banquiers, des entrepreneurs et de la classe politique.
Le défaussement sur les autres est au centre de la pensée « sociale ». Il nourrit deux plaidoyers : contre l’oligarchie et pour soutenir un défaussement « plus juste » de l’économie sur les travailleurs.
Abolir l’argent permet de voir les choses autrement.

Dans un sociotope sans argent, il n’y a plus de « dominants » qui se défaussent sur d’autres, via le salariat, pour faire ce qu’ils ne veulent pas faire ou qu’ils jugent dégradant, et qu’il faut pourtant bien faire, en attendant qu’on ait trouvé d’autres méthodes. La résolution des contraintes de base n’est plus commandée par les modèles de ceux qu’elle sert en premier parce qu’ils ont l’argent. Elle n’est plus ralentie par le fait que, dans des conditions déterminées, ils sont mieux servis que les autres. La division du travail néanmoins subsiste, même si c’est dans de tout autres conditions, qui rendent acceptables de se défausser - dans certaines limites, pour que personne ne se rende indispensable - sur des volontaires. Se défausser sur autrui devient donc positif. On n’en appelle plus à la solidarité d’une manière récurrente et pathétique. Elle devance les décisions.
Dans un sociotope sans argent, par ailleurs, les « valeurs », morales et autres, ne sont plus commandées par les vertus qu’il faut avoir pour avoir et faire de l’argent : être compétitif, méritant, supporter la misère, etc. - et même capable de ruer en pensée dans les brancards de l’Argent !
Les orphelins de l’Argent renonceront-ils pour autant à se justifier, à se défausser de ce qu’ils font, de leurs expériences, sur des principes extérieurs à ce qu’ils font ? On peut en douter et il y a là matière à une nouvelle réflexion « au fond ». Dans un sociotope sans obligation ni sanction monétaire comme dans un sociotope monétarisé, l’usager en effet ne peut manquer, s’il prend un peu de recul ou explique ce qu’il fait, de se défausser sur des principes extérieurs à ce qu’il a entrepris. En cours d’exécution, au moment où l’expérience a lieu, il se défausse encore sur cela même qu’il est en train de faire. Mais il s’agit alors d’un défaussement pour ainsi dire interne. Vous êtes dedans.

L’idée que nous nous défaussons continuellement de ce que nous faisons sur des raisons d’agir qui nous sont extérieures, générales, nous dépassent, a déjà été formulée par Sartre dans le cadre de son ontologie de la liberté - magnifique oxymore, car comment « être » et « libre » ?
« Le salaud sartrien » se défausse sur des sagesses, des nécessités plus fortes que lui, sur ce qu’elles ont de général, d’immanent, de reconnu, sur le fait qu’elle « sont », pour jouer la bonne foi, la haute conscience. Il se sauve de sa contingence en s’abritant derrière des principes, des volontés divines, qui doivent être respectées, reconnues par l’ensemble de l’humanité. Il s’innocente par la même occasion de leurs effets. Il se couvre de tel ou tel principe pour vous punir ou vous envoyer au poteau - ce n’est pas lui qui le veut, c’est une certaine idée de l’Homme, de l’ordre. Ce n’est pas lui qui choisit, c’est « il faut ». L’« il faut » autoproclamé d’« il faut ce qu’il faut ».
Le concept de « salaud » a l’avantage de montrer « des gens » agissant comme des marionnettes au moment où ils se croient le plus sincères, s’emballent, hystérisent leur foi dans l’avenir, l’Homme ou la Patrie. Il cible le bourgeois comme le révolutionnaire. Mais en quoi la conviction avec laquelle Sartre dénonce les salauds diffère-t-elle de celle du « salaud sartrien » ? Son émotion s’appuie elle aussi sur un principe ou ensemble de principes tout aussi extérieurs. N’est-ce pas cette extériorité qui conduit au fanatisme ? Fanatisme de la Liberté, de l’Individu, de la Science, de la Laïcité… ?
La métaphysique - le mot n’est pas trop fort, puisque sur ces principes nous ne pouvons rien, puisqu’à peine « découverts » qu’ils existent et doivent être il faut s’incliner - va-t-elle conduire le bal jusqu’à la fin des temps ? Comment s’en sortir ?

Je me défausse, tu te défausses, nous nous défaussons… Quel intérêt y a-t-il à le savoir ?
Celui de nous interpeller en tant qu’usagers sur la maîtrise que nous avons de l’usage que nous faisons des contraintes liées à nos usages, car elle n’est plus maîtrisée de la même façon, voire plus du tout maîtrisée, si nous la déduisons de raisons externes pensées comme tout aussi contraignantes. Celui de nous mettre tous dans le même bain des « raisons d’agir » sur lesquelles nous défaussons tous à qui mieux mieux, dans un assaut de justifications réciproques où « plus justifié que moi tu meurs ». Celui de prendre du recul par rapport à ce que nous faisons, croyons faire et bien faire, et n’avons que trop tendance à dogmatiser, universaliser. « L’homme engage l’humain » - et l’encage aussi.
L’idée de défaussement signale le danger des justifications qui « font consensus » et clientélisent les sociétaires dans les boutiques de la mieux-disance en matière de « valeurs » ancrées dans la condition monétaire… Elle apprend que tout ce sur quoi on se « défausse » ne fait et ne fera jamais qu’une manière de faire, une expérience, du bricolage avec les ficelles du moment.

Dans un sociotope sans argent, les fétiches matériels et métaphysiques commandés par l’usage de l’argent, l’idéologie de la marchandise, n’ont plus cours. La maîtrise des usages, leur expérience, devient centrale. C’est ce qu’oublie la démocratie actuelle, réduite à la comptabilisation des majorités et l’égalité toute formelle des droits. Sans doute continuera-t-on de se défausser sur d’autres usages, d’autres « il faut ». Mais on pourra plus facilement poser des questions au sujet du plaisir, du repos, de l’effort, de la dépense, que nos « il faut » provoquent.

Dans un sociotope sans argent « l’usager » devient plus clairement que jamais « expérimentateur social ». Car des expérimentateurs sociaux, nous en faisons déjà, à cette nuance près que « la valeur » de ce que nous expérimentons se juge, et ne peut même se vérifier qu’aux retombées favorables que cela peut avoir dans une marchandisation générale. Laquelle « fait autorité » comme autrefois la puissance royale ou le service des Dieux.
De tout temps, toutefois, on a vu revendiquer, pour les personnes comme pour les actions ou les objets, « le prix des choses sans prix ». Le droit d’être aimées quels que soient leurs mérites ou leurs profits. Un sociotope sans argent donne à ce droit de nouvelles dimensions. Mais attention, là encore, à ne pas le fonder sur des principes qui lui seraient extérieurs.